Thérèse Zrihen-Dvir interpelle les Juifs qui reprennent contre Israël les accusations de ses adversaires. À l’amnésie et au double standard, elle oppose la mémoire longue : Dreyfus, le mandat britannique, Jérusalem en 1948 et l’exode des Juifs des pays arabes.
Je peux pardonner la haine de l’autre, mais pas celle de mon frère. Caïn a tué Abel, son frère.
Il est des aveuglements qui confinent au tragique.
Aujourd’hui, alors que l’accusation de « nettoyage ethnique » est brandie contre Israël avec une régularité devenue presque mécanique, un autre phénomène me bouleverse davantage encore : voir des Juifs reprendre ces accusations à leur compte, s’excuser presque d’exister et soumettre la légitimité même de l’État juif au verdict moral d’un Occident dont l’histoire devrait pourtant leur avoir appris la prudence.
L’analyse du conflit israélo-palestinien souffre trop souvent d’une amnésie sélective. À ceux qui réclament d’Israël une perfection morale qu’ils n’exigent d’aucun autre État, il faut rappeler quelques faits.
Comprendre la nécessité historique d’un État souverain pour le peuple juif suppose de relier trois réalités : les persécutions antijuives européennes, les choix britanniques pendant le mandat sur la Palestine, et l’effacement presque complet de la mémoire des centaines de milliers de Juifs contraints de quitter les pays arabes et musulmans au xxe siècle.
Le miroir d’Émile Zola
Vous pensez gagner un brevet de respectabilité en vous conformant à ce que l’Europe attend aujourd’hui d’un « bon Juif » ?
Souvenez-vous de Zola.
En 1898, Émile Zola publie son célèbre « J’accuse… ! » pour dénoncer l’injustice faite au capitaine Dreyfus. Il est poursuivi, condamné pour diffamation et part en exil en Angleterre.
La France de l’affaire Dreyfus n’est certes pas toute l’Europe. Mais elle dit quelque chose d’un vieux réflexe européen : le Juif devient vite suspect, y compris lorsque c’est lui qui demande justice.
Quelques décennies plus tard survient la Shoah, l’extermination de six millions de Juifs d’Europe. Elle fut organisée par l’Allemagne nazie, mais rendue possible, dans de nombreux pays, par la collaboration, le zèle ou l’initiative de gouvernements, d’administrations et de forces locales.
L’Europe d’après-guerre a profondément changé. Elle a reconnu ses crimes, institué des commémorations, entrepris des restitutions, construit une mémoire de la Shoah.
Mais une question demeure.
Une partie du regard occidental accepte-t-elle plus facilement le Juif lorsqu’il est victime que lorsqu’il exerce sa souveraineté, se défend et dispose de la force ?
C’est là que commence le malaise.
Le cynisme britannique
Dans sa quête d’un refuge souverain, le peuple juif s’est aussi heurté aux calculs de la puissance mandataire britannique.
En 1922, l’article 25 du mandat permet à Londres de soustraire les territoires situés à l’est du Jourdain à l’application de plusieurs dispositions concernant le foyer national juif. La Transjordanie suit dès lors une trajectoire politique séparée.
Puis vient le Livre blanc de mai 1939.
À cette date, les persécutions antijuives en Europe sont déjà massives. Pourtant, Londres limite l’immigration juive en Palestine à environ 75 000 personnes sur cinq ans et prévoit qu’au-delà de cette période toute nouvelle immigration devra recevoir l’assentiment arabe.
Le moment historique rend cette décision vertigineuse.
Des Juifs cherchent à fuir l’Europe ; la porte se referme progressivement.
Pendant la guerre puis dans l’immédiat après-guerre, des navires transportant des réfugiés ou des rescapés sont interceptés et des immigrants clandestins internés, notamment à Maurice puis, à partir de 1946, à Chypre.
L’histoire du refuge juif ne peut être racontée sans cette porte fermée.
1948 : l’autre déplacement dont on parle si peu
La mémoire palestinienne de 1948 existe. La Nakba fait partie du récit palestinien et personne n’a besoin de la nier pour rappeler qu’une autre tragédie s’est déroulée au même moment.
Lorsque la Vieille Ville de Jérusalem tombe aux mains de la Légion arabe en mai 1948, la population juive du quartier est évacuée. Des hommes sont faits prisonniers. Des synagogues sont détruites ou profanées.
Le vieux cimetière juif du mont des Oliviers est lui aussi gravement endommagé ; des pierres tombales seront utilisées à des fins de construction.
Pendant la période jordanienne, jusqu’en 1967, les Juifs ne peuvent accéder au Mur occidental.
Où cette mémoire est-elle passée ?
Pourquoi la disparition totale d’une présence juive de lieux où elle était enracinée depuis des générations n’a-t-elle presque laissé aucune trace dans la conscience internationale ?
La question mérite au moins d’être posée.
Les Juifs des pays arabes : l’exode oublié
Une autre disparition, beaucoup plus vaste encore, s’est produite au même moment.
À la veille de la création d’Israël, près d’un million de Juifs vivent dans les pays arabes et, plus largement, dans le monde musulman.
En quelques décennies, l’immense majorité de ces communautés disparaît.
Les histoires diffèrent selon les pays. Il serait faux de les réduire à un mécanisme unique. Il y eut des expulsions, des départs sous la contrainte, des déchéances de nationalité, des confiscations, des violences, de la peur, mais aussi, selon les lieux, l’effet de la décolonisation et l’attraction du nouvel État d’Israël.
Le Farhoud de Bagdad, en juin 1941, avait déjà révélé la fragilité tragique de communautés juives parfois millénaires.
Après 1948, le mouvement s’accélère.
D’Irak, d’Égypte, du Yémen, de Libye, de Syrie, du Maghreb et d’ailleurs, des centaines de milliers de Juifs quittent les terres où leurs familles vivaient depuis des siècles.
On estime généralement leur nombre à plus de 800 000.
Beaucoup abandonnent maisons, commerces, terres, comptes bancaires et biens personnels.
Qui parle d’eux ?
Qui connaît leur histoire ?
Qui enseigne leur déplacement ?
Pourquoi cette mémoire est-elle restée si longtemps périphérique dans le récit du conflit ?
Le piège de l’amnésie
Cette asymétrie mémorielle a eu des conséquences politiques.
Les réfugiés palestiniens ont fait l’objet d’une institution internationale spécifique, l’UNRWA, qui enregistre également les descendants éligibles des réfugiés d’origine.
Les Juifs venus d’Europe et des pays arabes ont suivi une autre trajectoire : Israël en a absorbé une grande partie et leur a accordé la citoyenneté.
Cette intégration fut difficile, parfois brutale, souvent marquée par la pauvreté et les discriminations. Mais elle eut une conséquence paradoxale : leur réussite même finit par effacer leur condition initiale de réfugiés.
Parce qu’ils ont reconstruit leur vie, leur déplacement est devenu invisible.
Parce qu’Israël les a intégrés, leur histoire a presque disparu du dossier international.
La reconstruction aurait-elle annulé la spoliation ?
L’intégration aurait-elle supprimé l’exil ?
Évidemment non.
Le double standard
C’est ici que se trouve le cœur du problème.
Israël peut être critiqué. Son gouvernement peut être contesté. Ses décisions militaires peuvent et doivent être examinées. Aucun État n’est au-dessus du droit.
Mais le débat cesse d’être honnête lorsque l’on isole systématiquement Israël de toute profondeur historique ; lorsque le déplacement des uns devient le centre exclusif du récit et celui des autres une note de bas de page ; lorsque la souveraineté juive elle-même finit par être présentée comme une anomalie morale.
Poursuivre la justice exige de refuser les mémoires amputées.
Il ne s’agit pas de mettre les souffrances en concurrence.
Il s’agit précisément du contraire : accepter de toutes les regarder.
Et c’est à mes frères juifs que je m’adresse ici.
Ne croyez pas que vous serez plus justes parce que vous oublierez votre propre histoire.
Ne croyez pas que vous serez plus universels parce que vous accepterez que la mémoire juive soit retranchée du récit.
Et surtout, cessez de croire que votre légitimité dépend de l’absolution de l’Occident.
Elle n’en dépend pas.
La survie des Juifs ne repose ni sur la pitié, ni sur la permission, ni sur l’approbation de ceux qui les jugent.
Elle repose sur leur capacité à regarder leur histoire en face, à ne rien en retrancher — ni la souffrance des autres, ni la leur — et à défendre leur droit, enfin, de vivre debout.


