Nous écrivons des lettres ouvertes au Président, puis nous nous félicitons entre nous de les avoir si bien écrites. Mais à qui parlons-nous vraiment ? De Zola aux boucles WhatsApp, Serge Siksik interroge avec humour un rituel contemporain de l’indignation : lorsque la parole ne sort plus du cercle des convaincus, elle risque de consoler davantage qu’elle ne convainc — et de témoigner davantage qu’elle n’agit.
LETTRE OUVERTE, RÉPUBLIQUE FERMÉE
Pour cause perdue, veuillez déposer votre indignation après le bip.
« Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. » Lorsque Zola publie J’accuse…! le 13 janvier 1898, il adresse formellement sa lettre au président Félix Faure.
Mais Zola n’est pas naïf : derrière le Président, c’est la France qu’il interpelle. Il ne cherche pas seulement un lecteur ; il veut provoquer une conscience. Voilà peut-être ce que nous devrions méditer aujourd’hui, à l’heure où la lettre ouverte est devenue le réflexe quasi pavlovien de nos indignations.
Une déclaration d’Emmanuel Macron sur Israël nous hérisse ? Lettre ouverte. Une nouvelle leçon de moralevenue de Paris ? Lettre ouverte. Un responsable politique rapproche les otages israéliens de prisonniers palestiniens condamnés pour terrorisme ? Vite, une lettre ouverte ! Et toujours cette entrée majestueuse : « Monsieur le Président de la République… » Nous sommes devenus les Madame de Sévigné de l’indignation politique. À une différence près : ses lettres, au moins, arrivaient.
Car voici la mauvaise nouvelle : Macron ne vous lit probablement pas. Je sais, c’est
vexant. On avait pourtant pesé chaque adjectif, vérifié chaque date, peaufiné
cette conclusion destinée à « interpeller les consciences ». Imaginons la
scène. Conseil diplomatique à l’Élysée. Soudain, un collaborateur surgit, livide : « Monsieur le Président, urgence absolue : une lettre ouverte circule sur Facebook ! » Macron blêmit. « Facebook ? » — « Oui, Monsieur le Président. Et elle est déjà reprise dans six groupes WhatsApp. » Réunion suspendue. Jean-Noël Barrot convoqué. Après lecture du troisième paragraphe, le Président retire lentement ses lunettes : « Jean-Noël… et si nous nous étions trompés ? »
Rideau. Retour sur terre.
Le paradoxe de la lettre ouverte tient presque de la philosophie : elle est ouverte à tout le monde, sauf généralement à celui dont le nom figure en haut. Nous écrivons à Macron, mais ce sont nos amis qui nous lisent. Ceux qui savent déjà, ceux qui pensent comme nous, ceux qui commentent « Bravo ! », « Magnifique ! », « Tout est dit ! », puis transfèrent. Commence alors la grande migration numérique : WhatsApp, Facebook, Telegram, puis retour sur WhatsApp, parfois
chez celui qui l’avait envoyée le premier. Une lettre peut ainsi parcourir 40
000 kilomètres sans avoir avancé d’un centimètre. Voilà l’un des prodiges de
notre époque : nous avons confondu l’écho avec le tonnerre. Parce
que notre parole nous revient plus forte, nous croyons qu’elle a porté plus
loin.
Pourtant, notre colère, elle, n’est pas virtuelle. La France a officiellement condamné le Hamas et le 7-Octobre ; prétendre le contraire fragiliserait inutilement notre propos. Mais lorsque les admonestations, les pressions et les initiatives diplomatiques
semblent se concentrer toujours davantage sur Israël, lorsque la Judée-Samarie
revient au premier plan des condamnations tandis que le massacre qui a ouvert
cette guerre s’éloigne dans le rétroviseur diplomatique, une question devient obsédante : le 7-Octobre n’est-il pas devenu, pour certains, une préface encombrante que l’on saute afin d’arriver plus vite au chapitre où Israël redevient l’accusé ? La mémoire politique occidentale possède parfois cette extraordinaire souplesse : elle se souvient admirablement des conséquences et beaucoup moins longtemps des causes.
Voilà qui mérite notre colère. Mais une colère n’est pas encore une stratégie. Et c’est ici que la lettre ouverte peut devenir un piège : elle nous donne parfois le sentiment
d’avoir agi simplement parce que nous avons parlé. Or avoir tout dit ne signifie pas avoir été entendu. La conscience satisfaite est même l’un des adversaires les plus subtils de l’action : elle distribue les certificats de devoir accompli avant que le devoir ait produit le moindre effet.
D’autant qu’Emmanuel Macron sait. Il dispose du Quai d’Orsay, d’ambassadeurs, de diplomates, de militaires, de services de renseignement, de conseillers et de notes dont nous ne lirons jamais la première ligne. Il connaît le 7-Octobre, les massacres, les
enlèvements, le Hamas, les arguments israéliens et les objections que suscite sa politique. Macron n’est pas un homme qu’il faudrait informer ; c’est un président dont nous pouvons contester les choix. Lui réexpliquer pour la cinquante-septième fois ce qu’il sait déjà relève donc moins de la pédagogie que de l’acharnement postal. Nous écrivons comme s’il lui manquait un dossier, alors que ce qui nous oppose à lui commence précisément après qu’il a lu les dossiers.
Je ne raille donc pas mes amis qui écrivent ces lettres. Je comprends trop leur colère pour cela. Je me méfie seulement de notre propension à confondre témoigner, se soulager, convaincre et agir. Ce sont quatre choses différentes. Une colère peut
mobiliser, déplacer une opinion, réveiller quelqu’un. Elle peut aussi chauffer pendant vingt-quatre heures un groupe WhatsApp avant de disparaître sous trois photos de petits-enfants, une recette de dafina et un « Shabbat Shalom ». C’est chaleureux. C’est même parfois thérapeutique. Ce n’est toujours pas un rapport de force.
Alors écrivons ! Mais retrouvons l’intelligence de Zola. Écrivons à ceux qui hésitent, à ceux qui ne savent plus, à ceux auxquels on raconte depuis trois ans une histoire qui
semble mystérieusement commencer le 8 octobre 2023. Écrivons aux jeunes qui reçoivent cette guerre en vidéos de vingt secondes. Écrivons à celui qui croit qu’un
otage arraché à son lit et un terroriste emprisonné après condamnation seraient deux variantes d’une même condition carcérale. Sortons surtout de cette pièce confortable où cent convaincus applaudissent le cent-unième. Une vérité qui ne voyage qu’entre ceux qui la possèdent déjà finit par devenir une consolation plutôt qu’une force.
Zola écrivait au Président, mais il prenait la France à témoin. Nous écrivons trop souvent au Président en prenant nos amis à témoin. Toute la différence entre une parole qui bouleverse l’espace public et une lettre qui tourne en boucle sur WhatsApp est peut-être là.
Car le pire destin d’une vérité n’est pas toujours d’être combattue. C’est d’être applaudie par ceux qui la connaissent déjà, pendant que le pouvoir qu’elle prétend
interpeller continue tranquillement son chemin.


