Le cœur n’a pas signé de convention avec le calendrier. À quatre-vingt-deux ans, Gérard Amsellem des Bastides évoque les amours, les tempêtes et les amis disparus, avec une malice intacte. Une lettre tendre et espiègle, portée par le désir de rester à bord.
À quatre-vingt-deux ans, je me dis…
Par Gérard Amsellem des Bastides
Lettres de ma Bastide
Des champs de mines aux champs de coquelicots, des amours aux amis disparus, Gérard Amsellem des Bastides regarde le chemin parcouru avec humour et tendresse. À quatre-vingt-deux ans, le cœur n’a pas signé de convention avec le calendrier.
À quatre-vingt-deux ans, je me dis quoi ?
Je me dis…
Que j’ai eu de la chance,
D’avoir fait le voyage,
Pas toujours en première classe,
Mais qu’importe,
Je suis arrivé à destination,
Et c’est l’essentiel.
J’ai traversé des champs de mines
Et des champs de coquelicots,
Des jachères et des terrains vagues,
Du vague à l’âme et des « vogue la galère »,
Des lendemains qui déchantent
Et des nuits qui enchantent.
J’ai connu des filles d’un soir,
Dans le port d’Amsterdam, où d’ailleurs…
Des filles de joie et de solitude,
Des catins à la chaussée d’Antin,
Des tapins en bunny,
Et des amours en trompe-l’œil.
J’ai connu des corps sans lendemain,
Des lendemains sans corps,
Des lèvres qui promettaient l’infini
Et des baisers qui vous chaviraient.
Et puis, un matin,
Un matou m’a maté…
J’ai compris que la vie
Avait encore quelques tours dans son sac,
Quelques griffes sous le velours,
Et des ronrons au coin du feu
Pour les vieux grigous de mon espèce.
J’ai aimé à perdre la raison,
Parfois à perdre le nord,
J’ai pris des vents contraires,
Des vents mauvais,
Mais aussi des alizés
Qui vous soulèvent le cœur
Et vous frisent les poils.
J’ai bu des verres à moitié pleins,
D’autres à moitié vides,
J’ai trinqué avec des amis,
J’ai pleuré ceux qui étaient partis,
Et j’ai gardé, au fond de ma mémoire,
Leurs rires accrochés aux miens.
J’ai connu des hivers sans soleil,
Des étés brûlants,
Des portes qui se ferment
Et d’autres qui s’ouvrent
Quand on ne les attend plus.
J’ai fait des erreurs de jeunesse,
Des erreurs de vieillesse aussi,
Car l’expérience d’une existence,
C’est surtout le nom qu’on donne
Aux bêtises qu’on ne recommence pas…
Ou qu’on recommence autrement !
Aujourd’hui, mes cheveux ont déserté,
Mes souvenirs ont pris des rides,
Mais mon cœur, lui,
N’a pas signé de convention
Avec le calendrier.
Il bat encore la chamade
Quand une voix me trouble,
Quand un regard s’attarde,
Quand une main se fait tendre,
Quand le désir, ce vieux complice,
Se réveille sans prévenir.
À quatre-vingt-deux ans,
Je n’ai plus l’âge de courir après le temps,
Mais j’ai toujours celui de courir après la vie.
Je ne compte plus les années,
Je compte les instants,
Les éclats de rire,
Les bras qui m’accueillent,
Les lèvres qui m’attendent,
Et les rêves qui refusent de vieillir.
Alors, si l’on me demande
Ce que je regrette,
Je répondrai peut-être
Que j’aurais aimé vivre encore davantage,
Aimer un peu plus fort,
Voyager un peu plus loin,
Et perdre un peu moins de temps
À me demander si j’avais le droit.
Car au bout du compte,
La vie n’est ni un long fleuve tranquille,
Ni une croisière de luxe.
C’est un drôle de radeau
Qui tangue, qui prend l’eau,
Mais qui nous offre parfois
Des couchers de soleil et des horizons de rêve.
Et moi, à quatre-vingt-deux ans,
Je suis toujours à bord.
Je rame parfois,
Je dérive souvent,
J’écope donc j’existe,
Surtout quand c’est à perpète.
Le cœur en bandoulière,
L’œil encore aux aguets,
Un pied dans mes pompes,
L’autre dans l’aventure…
Et si demain me réserve
Encore un baiser, une folie,
Un fou rire ou une belle surprise,
Qu’il se présente !
Je n’ai pas encore rendu les armes.
Je n’ai aucune envie
De quitter la piste
Tant que la braise couve
Sous le feu.



Magnifique ode à la vie!