Du charivari de l’Ancien Régime aux réseaux sociaux, Fundji Benedict explore une même mécanique : livrer les autres au jugement de la foule, tout en contestant l’autorité des juges lorsqu’elle s’exerce sur soi. À travers les affaires Delogu et Hassan, elle interroge le rapport de LFI à la responsabilité politique et à la justice. Avec, au cœur du texte, un homme dont la vie privée a été exposée : Isidore Aragones.
Du charivari de l’Ancien Régime aux réseaux sociaux, Fundji Benedict interroge les pratiques de désignation publique et le rapport de La France insoumise à la justice. À travers les affaires Delogu et Hassan, elle examine une tentation : invoquer la légitimité des urnes pour se soustraire à l’autorité des juges. Une réflexion sur la responsabilité politique, qui revient finalement à un homme et à sa peur : Isidore Aragones.
Dans les villages de l’Ancien Régime, la sentence était prononcée oralement avant toute lecture. Pour une veuve qui se remariait trop tôt ou un barbon qui épousait une fille de vingt ans ou un mari qui se laissait battre par sa femme, la jeunesse venait sous ses fenêtres la nuit suivante frapper les chaudrons, souffler dans les cornes, brailler des couplets orduriers jusqu’à ce que le coupable paie à boire ou quitte le pays. Une vie privée que l’on jugeait contraire à l’ordre de la communauté suffisait à déclencher aussitôt le charivari sur place sans qu’il soit nécessaire de passer par la plainte ou l’avocat. Claude Lévi-Strauss, dans Le Cru et le Cuit, a comparé ce tintamarre à celui que tant de peuples font lors des éclipses. Dans les deux cas, le vacarme répond à un événement considéré comme étant contre nature.
En septembre 2024, le vacarme a changé d’instrument. Quelques jours après qu’une pochette de correspondance privée eut disparu du bureau d’Isidore Aragones, chef d’entreprise marseillais et ancien président du Crif local, une partie de ces documents était publiée sur le compte Instagram du député insoumis Sébastien Delogu. On y ironisait, rapporte l’AFP, sur les voyages du vieil homme au Brésil et en Israël, sur les travaux prévus dans sa résidence secondaire et sur son soutien à l’armée israélienne. Si le chaudron s’était transformé en écran de portable, et la jeunesse du village en une foule d’abonnés Insta, la forme est restée intacte. L’ancien charivari châtiait une alliance matrimoniale ; celui-ci désignait une allégeance offensant son ordre : Israël. Le parquet de Marseille, qui a requis mercredi contre le député cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire, y a vu un homme « stigmatisé en tant que juif ». La défense conteste toute dimension antisémite, et le tribunal tranchera le 11 décembre de cette année. La veille, à Paris, l’accusation avait requis deux ans d’inéligibilité contre l’eurodéputée Rima Hassan, jugée pour apologie du terrorisme ; décision le 30 novembre. Aucun des deux n’est condamné, et en anthropologue du politique et du droit, rien ne m’autorise à devancer les juges. En réalité, il me suffit de reconnaître une forme, très ancienne.
L’ancienne France n'abandonnait pas la folie aux seuls villages ; elle l’organisait dans les villes, en compagnies de princes, d’abbés et de mères. La plus illustre que l’on appelait la Compagnie de la Mère Folle tenait ses assises à Dijon : elle aurait compté au XVIe siècle quelque deux cents membres, recrutés pour l’essentiel parmi les gens du Parlement de Bourgogne et les riches marchands. Elle singeait la cour et le cérémonial princier, coiffait ses recrues d’un chaperon de trois couleurs et les rémunérait en droits imaginaires. En 1576, ses réjouissances mirent en scène Élie du Tillet, grand maître des Eaux et Forêts de Bourgogne, à qui l'on reprochait d'avoir battu sa femme ; derrière la faute domestique, c'était aussi un représentant du pouvoir royal et de ses décisions impopulaires que la Mère Folle livrait à la dérision. Bon nombre de ces bouffons étaient, le reste de l’année, des magistrats siégeant dans une cour souveraine, sachant mieux que personne où et quand finissait la farce.
Lorsque la Faculté de théologie de Paris s’en prit en 1444 à la fête des fous, elle rapporta l’argument de ses défenseurs, que Mikhaïl Bakhtine a rendu célèbre : la folie étant innée en nous, mieux valait la laisser s’évaporer une fois l’an, comme on ouvre la bonde d’un tonneau pour qu’il n’éclate pas. La fête ne durait que quelques jours autour du Nouvel An, le carnaval mourait au mercredi des Cendres, permettant à l’évêque des fous de rendre sa mitre. L’ordre ne tolérait le monde à l’envers qu’à la condition de le voir se remettre à l’endroit. Quand ses désordres parurent hors de contrôle, la monarchie trancha. Le 21 juin 1630, un édit de Louis XIII abolit la Compagnie en raison des désordres et débauches qu’elle occasionnait chaque année. Quelques mois plus tôt, Dijon s’était soulevée au refrain de Lanturlu. L’État moderne s’est édifié de cette manière : les juridictions parallèles — des cours seigneuriales aux abbayes de jeunesse — ont été fermées l’une après l’autre pour ne laisser subsister qu’une seule justice, rendue au nom du peuple français par des juges à la robe et à coiffe dépourvues de grelots.
La France insoumise a rouvert l’abbaye et l’a installée dans deux lieux emblématiques : le Palais-Bourbon et le Parlement européen. Elle a supprimé le mercredi des Cendres. L’intronisation eut lieu le 16 octobre 2018, devant une porte. Ce jour-là, des enquêteurs perquisitionnaient le siège du mouvement ; Jean-Luc Mélenchon bouscula un représentant du parquet et un policier, appela les siens à enfoncer le battant et lança devant les caméras : « La République, c’est moi ». Il ajouta que sa personne était sacrée. La sotie, ce théâtre des sots en robe grise et capuchon à oreilles d’âne, reposait sur un ressort unique : le Prince des Sots contrefait le roi, et le monde entier se révèle fou, à l’exception des fous. Condamné en décembre 2019 par le tribunal de Bobigny à trois mois avec sursis pour rébellion et provocation, Mélenchon dénonça un jugement politique, renonçant à faire appel, peu désireux, disait-il, d’une nouvelle farce. Le mot était juste, à ceci près que la farce, dans le théâtre médiéval, appartient au répertoire des sots.
Au lendemain des réquisitions de Paris, le Prince écrivait que la macronie sombrait dans la honte, un média LFI « découvrant » derrière les parties civiles les « complices du génocide ». Le monde est fou, ses juges avec lui, et seuls les sots y voient clair. En février 2023, le député Thomas Portes posait le pied sur un ballon à l’effigie du ministre du Travail comme autrefois on brûlait des mannequins de paille au bout des cortèges. En mai 2024, Sébastien Delogu brandissait en séance un drapeau palestinien, geste qui lui valut quinze jours d’exclusion. Chaque sanction prononcée par l’autorité qui prétend rappeler le bouffon à l’ordre contribue malgré elle à nourrir le personnage : Delogu quitta l'hémicycle en faisant le V de la victoire, sous les applaudissements de plusieurs de ses collègues. Cette image est restée : la cour avait voulu congédier le bouffon ; celui-ci quittait l’hémicycle, emportant avec lui les bravos de bon nombre de députés de la gauche.
Les sots, pourtant, n’ont jamais été libres de leur art. Pierre Gringore et sa troupe ont pu se moquer du pape Jules II parce que Louis XII, en conflit avec Rome, tolérait cette satire qui servait sa politique. La licence du bouffon dépend précisément de la main posée sur son épaule. Manuel Cervera-Marzal, qui a infiltré LFI pendant trois ans, décrit cette main organisée en petit nombre autour de la garde rapprochée de son chef. Lorsqu’un assistant de Raphaël Arnault fut interpellé dans l’enquête sur la mort de Quentin Deranque, Manuel Bompard écarta toute exclusion ou suspension du député. Ce qu'un mouvement choisit de soutenir, de tolérer ou de laisser sans réponse relève uniquement d'une responsabilité politique. La main est restée sur l’épaule. Elle y a peut-être laissé son empreinte. Le 24 août dernier, selon des policiers cités par BFMTV, Sébastien Delogu, refusant de leur ouvrir la porte de son immeuble, leur aurait lancé à son tour : « La République, c’est moi ». Son avocat le dément, une vidéo montre l’un des agents insulter le député, et il est convoqué devant la justice le 13 novembre. Si la phrase a été dite, le courtisan récitait le Prince au mot près.
Toute abbaye avait sa jeunesse, et dans la France du XVIe siècle Natalie Zemon Davis a décrit des bandes de garçons à marier qui veillaient sur l’ordre des alliances avec des chaudrons, des masques et parfois des coups, et que la victime pouvait apaiser en leur payant son écot. La Jeune Garde, que Raphaël Arnault avait cofondée à Lyon au nom de l’autodéfense antifasciste, a été dissoute par décret en juin 2025, notamment pour des violences. Le 12 février dernier, Quentin Deranque, vingt-trois ans, était frappé à Lyon en marge d’une conférence de Rima Hassan ; il mourut deux jours plus tard. Parmi les personnes mises en examen figure l’ancien assistant parlementaire du député. Toutes sont présumées innocentes et la justice dira qui a frappé. Mais Raphaël Arnault prononça en avril une phrase intéressante à plus d’un titre : « ce n’est pas La Jeune Garde car elle est dissoute ». Les charivariseurs d’autrefois défilaient volontiers masqués, pour que nul ne pût dire qui avait battu le chaudron. La phrase du député fournit un masque plus commode : le décret. Un groupement peut être dissous, pas ses membres.
Que dit le fou quand la justice le rattrape ? Gresham Sykes et David Matza ont montré, en 1957, que celui qui transgresse la règle ne cesse pas nécessairement d'y croire ; il lui faut seulement trouver comment vivre avec cette contradiction. Tantôt il ne serait pour rien dans ce qu'il a fait, tantôt le tort ne serait pas si grand, la victime n'en serait pas vraiment une, ceux qui condamnent seraient plus coupables que lui, ou quelque fidélité supérieure l'aurait soustrait à l'obligation commune. La loi reste entière mais l'acte, de fil en aiguille, n'a plus d’auteur. Le bouffon d'Ancien Régime connaissait un expédient plus simple : il plaidait le jeu.
Mercredi, à Marseille, le bouffon a ôté son capuchon. Sébastien Delogu n’a rompu son silence que pour présenter à Isidore Aragones des « excuses sincères », en concédant avoir été « peut-être mal conseillé » et commis « des erreurs, des maladresses ». Il n’a pu s’empêcher de prononcer le « je ». Un conseiller sans visage endossait une part de la faute, et le mot de maladresse, que l'on utilise souvent pour un verre renversé sur une nappe, avait pour objectif d’atténuer la mise en ligne de la vie d’un autre. Sur la provenance des documents, une seule phrase : « Jamais personne ne me les a remis en main propre ». Le sujet du verbe est « personne ». Les papiers seraient-ils donc venus à lui tout seuls ? Puis ces derniers mots : « Pour moi, la communauté, c’est la République, et tous ses enfants en font partie. » Devant ses juges, la République ne tenait plus dans un pronom ; elle était redevenue une communauté de citoyens.
L’excuse, une génuflexion flanquée d’un conseiller et de quelques maladresses. Tant que le fou s’excuse, il demeure dans la République. Il y plaide toutefois dans une langue morte. Le droit français a introduit la notion de circonstances atténuantes pour les crimes en 1824 ; leur régime autonome a disparu avec le nouveau Code pénal, entré en vigueur en 1994, sans enlever au juge le pouvoir d'individualiser la peine. Le parti des circonstances atténuantes voudrait pourtant transformer ce que la justice apprécie en un privilège que chacun s'octroie. Sa langue pénale date d'avant 1994. Sa conception de la justice, d'avant 1630.
À Paris, les faits reprochés à l’eurodéputée portent sur la parole d'un meurtrier reprise et remise en circulation sur les réseaux sociaux par cette élue. Cette distinction ne fait pas disparaître un questionnement bien connu du théâtre avant l'émergence du droit et de ses catégories juridiques : parler par la bouche d'un autre dispense-t-il de répondre de ce que l'on fait entendre ? Rima Hassan est jugée pour avoir repris des propos de Kozo Okamoto, seul survivant du commando de l'Armée rouge japonaise qui ouvrit le feu, le 30 mai 1972, dans le hall de l'aéroport de Lod. Vingt-six personnes moururent, dont dix-sept pèlerins venus de Porto Rico et le biophysicien Aharon Katzir. Son fils Abraham se souvient que pendant la semaine de deuil, l’ambassadeur du Japon vint avec son épouse, en vêtements de cérémonie, présenter les excuses du peuple japonais pour ce meurtre. Dans la langue française, chercher des excuses c'est demander aux circonstances de porter une part de sa responsabilité ; présenter ses excuses c'est reconnaître une dette envers autrui. L’ambassadeur d’un pays qui n’avait rien commandé présentait des excuses et n’y joignait aucune circonstance. Celles de Marseille sont arrivées lestées de circonstances atténuantes, si bien que la dette reconnue d’une main se trouvait aussitôt rééchelonnée de l’autre.
Le vrai péril commence après la sentence, quand l’évêque des fous refuse de rendre sa mitre. Avant le délibéré de Bobigny, Jean-Luc Mélenchon qualifiait déjà de « décoration » une éventuelle condamnation. Au printemps 2025, il estimait que la décision de destituer un élu devrait revenir au peuple, et son mouvement s’opposait « par principe » à toute inéligibilité appliquée avant l’épuisement des recours. Contester l'exécution provisoire d'une peine d'inéligibilité ne revient pas, en soi, à récuser la justice mais tout bascule lorsque la légitimité de l'élu ne sert plus à défendre ses droits, mais à disqualifier l'autorité de ceux qui peuvent le juger. Un peuple juge, assemblé sans procédure ni contradictoire pour désigner qui mérite l’opprobre, porte un nom dans l’histoire de nos villages, et ce nom est charivari. Pour qui observe ces gestes et écoute ces plaidoyers, il est facile de comprendre que la LFI cultive une pratique plutôt qu'une doctrine, celle de deux juridictions. Pour les autres, extérieurs à la LFI, ce sera celle des chaudrons, qui expose la vie privée d’un vieil homme à une foule d’abonnés sur un réseau social. Pour elle-même, celle de l’urne, où l’élu poursuivi ne risque plus que de perdre des voix. La justice de la République n’a plus de place entre les deux, et le mouvement s’en accommode, lui qui la désigne comme une farce. Mercredi, l’avocat de Sébastien Delogu a soutenu qu’une inéligibilité priverait quantité de gens du « lien » qui les rattache à l’État. Les compagnons de la Mère Folle se seraient délectés de l’argument. Le bouffon se présente désormais comme le lien de l’État avec son peuple.
En Provence, le carnaval s’achève par un procès. Au mercredi des Cendres, un tribunal populaire formé des habitants et des gens de métier juge Caramantran, mannequin de paille sur lequel on rejette les malheurs de l’année, le gel et les récoltes perdues, puis le brûle sur la place. Le mouvement insoumis rêve ses procès sur ce modèle, et il s’y donne le rôle de Caramantran, homme de paille chargé des fautes du système et livré au bûcher par une foule abusée. L’analogie bute sur un détail. Caramantran n’a jamais mis en ligne les papiers de personne. Isidore Aragones, lui, n’est pas de paille. Il a soixante-dix-neuf ans. Mercredi, il a dit du député : « Il a volé ma vie. » Puis : « J’ai été mis en danger, j’ai toujours peur qu’il m’arrive quelque chose. » Au-delà des chaudrons cabossés et des voisins honteux, les charivaris d'autrefois pouvaient parfois meurtrir les corps, transformant la honte en expulsion. Isidore Aragones est devenu un vieil homme qui a peur.
Le carême venu, les conseillers de Dijon rangeaient leur chaperon et retournaient siéger dans une cour où l’on ne riait pas. Le 30 novembre à Paris, le 11 décembre à Marseille, la République tiendra son mercredi des Cendres. Ces soirs-là, on saura qui rend sa mitre et qui l’épingle sur sa poitrine comme une décoration.


