Nous connaissions l’image avant de connaître son nom. Noa Argamani, le bras tendu, emportée à moto depuis Nova vers Gaza. Presque trois ans après le 7-Octobre, Tsahal et le Shin Bet annoncent avoir tué Saher Nidal Latfi Saqr, qu’ils identifient comme le conducteur de cette moto. Derrière l’annonce militaire ressurgit l’une des images qui ont donné un visage au 7-Octobre. Une image que des millions de femmes n’ont jamais oubliée. Y compris, peut-être, certaines qui auraient préféré ne pas regarder ce qu’elle annonçait.
Il y a des images que l’on regarde. Et puis il y a celles que l’on reconnaît avant même de les regarder: Noa Argamani sur la moto appartient désormais à celles-là.
Une jeune femme arrachée à Nova, emportée de force à l’arrière d’une moto vers Gaza. Vers l’inconnu. Assurément vers une mort promise.
Son visage. Son bras tendu. Avinatan Or, son compagnon, entraîné à pied quelques mètres plus loin.
Nous ne savions pas encore grand-chose ce jour-là: nous savions juste cela — une jeune femme était arrachée. Nous avions relégué l’Enlèvement des Sabines dans les musées. Le 7 octobre en rejouait brutalement le geste.
Car avant même de savoir qui était Noa Argamani, nous le connaissions déjà, ce geste: le bras tendu vers celui qu’on arrache à vous, le corps emporté là où vous ne voulez pas aller, et cette seconde où quelqu’un d’autre dispose soudain de votre destination, de votre liberté, de votre corps.
Si je ne sais pas exactement ce que les hommes ont vu lorsqu’ils ont découvert cette image, je sais ce que beaucoup de femmes y ont vu : elles ont vu leur fille. Leur sœur. Leur amie. Elles se sont vues elles-mêmes.
Toutes les femmes ?
J’ai failli écrire : toutes les femmes. Mais ce serait faux. Car il y eut aussi, après le 7-Octobre, cette autre histoire. Celle de femmes qui demandèrent des preuves. Celle de militantes dont le combat public s’était construit autour de la nécessité d’entendre la parole des victimes et qui, lorsqu’il s’est agi de femmes israéliennes, doutèrent. Celle de mouvements féministes qui dénoncèrent immédiatement les crimes commis à Gaza mais mirent infiniment plus de temps à nommer les violences sexuelles du 7-Octobre.
Et il y eut le déni. Pas de toutes. Mais suffisamment pour que la question, odieuse, demeure : les viols ont-ils eu lieu ?
Il fallut des mois de témoignages, d’images, d’expertises. Il fallut aussi que les Nations unies enquêtent. La mission conduite par Pramila Patten, représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU chargée des violences sexuelles dans les conflits, n’était pas une enquête judiciaire. Elle ne valida pas tout ce qui avait été raconté. Au contraire : elle écarta certaines accusations qu’elle ne pouvait vérifier et en jugea d’autres infondées. Mais elle conclut qu’il existait des motifs raisonnables de croire que des violences sexuelles liées au conflit, notamment des viols et des viols collectifs, avaient été commises en plusieurs lieux le 7-Octobre, notamment autour du festival Nova, sur la route 232 et au kibboutz Re’im.
Concernant les otages, la mission trouva des informations claires et convaincantes faisant état de violences sexuelles, notamment de viols et de torture sexualisée.
Alors je reviens à l’image. À Noa. À cette main.
Non, l’image ne prouvait pas un viol. Elle ne devait pas le prouver. Une femme emportée de force par des hommes armés n’avait pas à porter sur son visage la preuve anticipée de ce qui allait arriver aux femmes du 7-Octobre. Elle disait déjà autre chose : une femme venait de perdre la maîtrise de son propre corps. Et cela aurait dû suffire pour que personne ne détourne les yeux.
L’homme avait un nom
Presque trois ans ont passé. Et nous apprenons aujourd’hui le nom de l’homme qui conduisait la moto. Saher Nidal Latfi Saqr. L’homme sur la moto. J’écris « l’homme » et déjà le mot me gêne. J’aurais envie d’en choisir un autre. Un de ceux que la colère fournit immédiatement. Mais je m’en tiendrai à l’homme. Parce que pendant presque trois ans, c’est ainsi que nous l’avons connu : l’homme devant Noa.
Tsahal et le Shin Bet viennent d’annoncer conjointement son élimination lors d’une frappe à Nuseirat, dans le centre de la bande de Gaza. Selon les autorités israéliennes, Saqr avait pénétré en Israël le 7 octobre 2023 et participé à l’enlèvement de Noa Argamani et d’Avinatan Or depuis le festival Nova. C’est lui, affirment-elles, que l’on voit conduire cette moto. Elles affirment également qu’il poursuivait ses activités et préparait de nouvelles attaques. Cette précision importe : sa participation au 7-Octobre n’est donc pas présentée comme le seul fondement de son ciblage près de trois ans plus tard.
Aucune jubilation n’est nécessaire ici. Elle abîmerait même ce que raconte cette histoire.
Cette histoire qui en convoque une autre.
Shani
Une autre jeune femme avait été transformée en image mondiale ce matin-là: Shani Louk. Son corps dans un pick-up à Gaza. La photographie prise par Ali Mahmud, collaborateur palestinien de l’Associated Press, fut ensuite intégrée à un reportage photographique collectif récompensé par Pictures of the Year International.
Le prix déclencha une polémique considérable. Nissim Louk, le père de Shani, eut pourtant une réaction inattendue. Il défendit l’existence de cette photographie. Une image pareille, expliquait-il en substance, devenait un document de l’Histoire. Et il la rapprocha précisément de celle de Noa Argamani.
En avril 2024, Thomas Stern n’avait pas commenté cette photographie de Shani. Il en avait dressé l’acte d’accusation. Son texte était réquisitorial, presque imprécatoire. Il interrogeait la place du photographe devant l’atrocité, jusqu’à faire de celui-ci, dans sa lecture de l’image, le prolongement de la caméra de celui qui commet.
La question qu’il posait demeure : que fait celui qui produit l’image d’une atrocité ? Et que fait ensuite l’Histoire de cette image ?
Ils s’étaient filmés
Car c’est l’une des singularités terribles du 7-Octobre. Ses auteurs ont produit une partie considérable de leurs propres archives. Téléphones. GoPro. Vidéos. Réseaux sociaux. Ils avaient filmé. Ils avaient photographié. Ils avaient publié. Des images destinées à montrer sont devenues des images permettant d’identifier.
C’est ici que le nom de NILI surgit nécessairement. Saher Saqr figurait-il sur cette liste de milliers d’hommes que le Shin Bet et Tsahal ont entrepris d’identifier et de poursuivre pour leur rôle dans le 7-Octobre et la détention des otages ?
Nous ne le savons pas. Le Shin Bet le suivait depuis longtemps, mais aucune source publique n’attribue son élimination à NILI. Nous n’irons pas plus loin que ce que nous savons.
Le bras de Noa
D’abord il y eut une image. Puis nous avons appris le nom de la jeune femme. Noa. Il y eut 246 jours de captivité. Puis son sauvetage, le 8 juin 2024, à Nuseirat.
Mais Noa n’est pas restée l’image de la jeune femme sur la moto. Elle est revenue. Nous l’avons vue retrouver les siens. Nous l’avons entendue parler. Celle dont une image avait fait, pour le monde entier, le symbole absolu de l’impuissance était redevenue sujet de sa propre histoire.
Sur cette image, l’homme devant elle semble décider de sa destination. Il ne décidera pas de son destin: Noa aura un après. Elle retrouvera son père. Elle retrouvera sa mère, Liora, alors gravement malade, et pourra encore être auprès d’elle avant sa mort. Elle retrouvera Avinatan. Elle parlera. Elle voyagera. Elle témoignera. Elle vivra.
Et presque trois ans après cette seconde que nous pensions connaître par cœur, un autre nom apparaît: celui de l’homme devant elle. Saher Nidal Latfi Saqr.
Cela ne change rien à ce qui s’est passé. Cela ne répare rien. Cela ne transforme pas une frappe militaire en justice rendue. Cela ne commande aucune jubilation. Cela ajoute seulement un nom à une image.
Et avec le 7-Octobre, nous découvrons sans cesse que nous n’en avons jamais fini. Un visage est identifié. Un otage raconte. Une vidéo réapparaît. Un nom entre dans le récit. Une enquête déplace ce que nous pensions savoir. Et l’image recommence à parler.
Noa Argamani, elle, est revenue. Mais lorsque je regarde encore cette image, son bras est toujours tendu.
Et je pense à toutes ces femmes qui, comme moi, auraient voulu le saisir. Je pense aussi à celles qui ont détourné les yeux.





