Partie d’un lycée de Créteil qui réclamait des professeurs, la contestation a changé de nature en quelques jours. LFI trouve dans sa prolongation une scène pour incarner la révolte ; le gouvernement, l’occasion de réincarner l’ordre. Fundji Benedict analyse ce pacte sans accord, mais non sans bénéfices : quand le chaos distribue les rôles de la présidentielle, qui parle encore de ce qui l’a fait naître ?
L’ordre ou le chaos : le pacte tacite de la présidentielle
Les chiffres disent la vitesse du basculement. Mardi 29 septembre encore, la plupart des blocages se déroulaient sans incident. Jeudi 1er octobre, le ministère de l’Intérieur recensait 1 949 interpellations et 305 policiers et gendarmes blessés, l’Éducation nationale 235 blessés, dont 65 personnels. Ce vendredi 2 octobre, plus de 400 lycées restent fermés. Entre mardi et jeudi, le mouvement n’a pas seulement grossi : il a changé de nature. Aux revendications lycéennes s’est superposé un autre conflit, désormais national, sur la police, la violence, le racisme et l’ordre public.
Le blocus lycéen n’a rien d’une nouveauté. Depuis plusieurs décennies, la contestation lycéenne a souvent fonctionné comme une rébellion à durée limitée : poubelles entassées devant les grilles, matinée de cours perdue, proviseur qui négocie ou assouplit une décision, reprise des cours le lendemain. Max Gluckman avait observé, dans l’Afrique australe des années 1950, ces rites au cours desquels l’ordre social pouvait momentanément être renversé, le roi insulté, les hiérarchies malmenées et les tensions publiquement exprimées, pendant quelques jours et à date fixe, sans que la structure elle-même disparaisse. Ce désordre ne détruisait pas l’ordre parce qu’il avait une limite et, surtout, une fin. Cette dernière frontière vient de céder : la contestation lycéenne est devenue une opportunité politique pour des acteurs que presque tout oppose, et qui font en sorte que ce mouvement ne prenne pas fin car sa clôture ne procure aucun avantage comparable à sa prolongation.
Le pacte naît lorsqu’un conflit procure simultanément à deux adversaires politiques un intérêt que sa résolution leur retirerait : à l’un, la possibilité d’incarner la révolte ; à l’autre, celle d’incarner l’ordre.
Louis Boyard était à Créteil dès le 21 septembre ; quatre jours plus tard, il écrivait que « le mouvement lycéen doit s’étendre
». Éric Coquerel, Paul Vannier, Claire Lejeune, Antoine Léaument ou Thomas Portes se sont à leur tour rendus devant des établissements d’Île-de-France. Le 28 septembre, Jean-Luc Mélenchon a demandé aux élus et militants insoumis de « s’interposer » partout entre élèves et forces de l’ordre, prêtant au gouvernement une répression à « l’arrière-goût raciste ». Le lendemain, à Saint-Denis, Bally Bagayoko jugeait que la violence pouvait, dans certaines circonstances, « être légitime
», tout en affirmant qu’il valait mieux l’éviter. Ces interventions n’ont pas créé le mouvement dont les motivations ne sont nullement imaginaires : les dernières statistiques du ministère indiquent que 9,8 % des heures d’enseignement n’ont pas été assurées en 2024-2025, dont 7,5 % du fait du non-remplacement d’enseignants absents. En revanche, LFI a superposé au conflit scolaire un autre conflit, politique celui-là, dans lequel le racisme, la police et la répression occupent désormais une place prépondérante. En demandant à ses élus de s’interposer physiquement, LFI est entrée dans le dispositif du mouvement lycéen.
Depuis lundi, on cherche qui est à la manœuvre : le gouvernement invoque le renseignement, Manuel Bompard crie au complotisme. Ces deux récits se trompent d’objet : un entrepreneur de mobilisation n’a pas besoin de créer un mouvement pour en modifier la trajectoire ou se l’approprier politiquement ; il arrive lorsque la mobilisation existe déjà, lui donne un langage, des relais, une scène, parfois des adversaires et peut surtout contribuer à empêcher sa clôture. Le débat public tourne en rond et le déplacement du conflit se lit jusque dans ce que chacun choisit de montrer. Ainsi, le 1er octobre, dans le 20ème arrondissement de Paris, une lieutenante stagiaire de la préfecture de police a été poursuivie, jetée au sol puis frappée par plusieurs individus. Laurent Nuñez, Marine Le Pen et les syndicats de police ont immédiatement condamné cette agression, l’érigeant en symbole de la journée. Jean-Luc Mélenchon, qui avait, la veille, rappelé que son mouvement défendait des méthodes de lutte non violentes, a concentré ses déclarations sur les violences policières contre les jeunes.
Matignon lit la mobilisation lycéenne depuis ses violences et son instrumentalisation comme une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultragauche » ; LFI la pense depuis la répression policière et la légitimité des lycéens. Chaque récit est efficace : l’un efface les revendications tandis que l’autre efface les casseurs.
À sept mois du premier tour, Mélenchon fait un calcul politique : sa qualification à la présidentielle se joue moins sur l’élargissement de sa base que sur la mobilisation d’un noyau en particulier. LFI cherche à transformer en électeurs des groupes qui lui sont déjà favorables mais votent peu ; l’abstention est par ailleurs devenue, dans son propre vocabulaire stratégique, un « quatrième bloc ». Mélenchon fait dès lors le pari qu’une jeunesse qui a vécu l’affrontement avec l’État se souviendra, dans les urnes, des responsables politiques présents sur le terrain. Le chaos offre à LFI davantage qu’un électorat : il marginalise le parti socialiste. La gauche non insoumise organise sa primaire au moment même où le mouvement lycéen s’impose dans l’agenda politique. Lors du débat du 1er octobre, les cinq candidats ont dû commencer à parler des blocages avant que la discussion ne bascule sur LFI et sa responsabilité. Quel que soit le vainqueur, sa désignation sera le résultat d’une procédure complètement décalée : gardes à vue, blessures et semaines de cours perdues pour les lycéens ; visibilité médiatique, maîtrise de l’agenda politique et monopole de la gauche pour LFI.
Le gouvernement en retire un bénéfice immédiat puisqu’il parle de maintien de l’ordre ce qui le dispense de parler des professeurs absents et des heures perdues et lui permet de répondre par la police, la justice et la dénonciation de LFI. Rien de nouveau dans la vie politique française : les présidentielles de 2017 et 2022 ont déjà été structurées, au second tour, par la question du barrage, du risque et de l’alternative entre une continuité politique, présentée comme protectrice, et un saut dans l’inconnu. Des décennies de renoncements ont abouti à une situation paradoxale : l’autorité de l’État a reculé dans le quotidien et revient sous la forme de policière, la plus visible et la plus pauvre au moment de la crise. Lorsque le débat public ne distingue le lycéen du casseur qu’au moment de l’interpellation, ce n’est plus seulement le maintien de l’ordre qui est en cause. Dès lors que le gouvernement tire de la crise une figure d’autorité et que son principal adversaire y trouve une scène de conflictualité, le retour à l’ordinaire fait perdre à chacun ce que la crise venait de lui donner. Le chaos devient une manière de distribuer les rôles politiques.
À sept mois de la présidentielle, le danger n’est pas seulement que l’ordre et le chaos deviennent les deux termes du débat mais que cette alternative finisse par dispenser ceux qui l’organisent de répondre de ce qui l’a rendue possible. Les lycéens de Créteil ont compris en dix jours ce que leurs aînés semblent avoir oublié depuis longtemps ; un mouvement qui ne sait plus s’arrêter finit par appartenir à ceux qui parlent en son nom. Ils ont demandé le retour au calme.
Une seule question reste sans réponse : on ne rentre en cours que si quelqu’un, derrière la grille, a quelque chose à enseigner.


