Au lendemain des élections israéliennes, les lignes que l’on croyait infranchissables commencent à bouger. Avigdor Lieberman, qui refusait depuis des années toute coalition avec les partis ultraorthodoxes, se dit désormais prêt à discuter et à accepter des compromis sur la conscription. Derrière les alliances possibles se dessine une autre bataille : celle du rapport de force autour de Benjamin Netanyahou. Yaël Bensimhoun interroge cette mécanique politique — avant de soumettre sa propre fidélité au Likoud et à Netanyahou à la même exigence.
Il m’arrive de me demander si nous votons tous dans le même monde que celui dans lequel nos dirigeants font de la politique.
Nous, électeurs, votons avec nos convictions, notre cœur, notre histoire et nos inquiétudes. Nous votons pour une certaine idée de notre pays, pour des valeurs, pour une orientation politique et, en Israël plus qu’ailleurs, pour une certaine conception de notre sécurité et de notre avenir.
Et puis viennent les lendemains d’élections.
Nous découvrons alors un autre univers, celui des calculs, des alliances improbables, des concessions inattendues et des refus catégoriques qui cessent soudain de l’être.
C’est un univers où chaque mouvement semble actionner un autre rouage, où une concession faite à l’un peut être destinée à faire céder un autre, où une porte entrouverte sert en réalité à en fermer une troisième.
C’est précisément là que Machiavel s’invite dans ma réflexion.
Car derrière les positions affichées, il faut chercher non seulement ce que chaque dirigeant veut obtenir, mais surtout ce qu’il cherche à provoquer chez ses adversaires et ses partenaires.
Nous ne sommes plus simplement devant une partie d’échecs, mais devant une mécanique dans laquelle chaque joueur cherche à contraindre l’autre à effectuer le mouvement qu’il ne veut pas assumer lui-même.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la situation politique israélienne actuelle, et notamment les positions d’Avigdor Lieberman.
Depuis des années, celui-ci a construit une grande partie de son positionnement politique autour de deux refus : celui de gouverner avec Benjamin Netanyahou et celui de céder aux exigences des partis ultraorthodoxes, notamment concernant la conscription militaire.
Ce deuxième engagement n’avait rien d’accessoire.
Des électeurs ont voté pour Lieberman précisément parce qu’ils estimaient inadmissible que certains jeunes Israéliens risquent leur vie sous l’uniforme pendant que d’autres bénéficient d’exemptions.
Or, jeudi 5 novembre, dans la soirée, le journaliste politique Amit Segal révélait que Lieberman avait levé son veto à une éventuelle coalition avec les partis ultraorthodoxes.
Israël Beiteinou a d’abord démenti l’information.
Mais le lendemain, vendredi 6 novembre, Lieberman lui-même confirmait l’inflexion : il se disait prêt à gouverner avec des partis haredim et à accepter des compromis, y compris sur la question de la conscription.
L’éventualité est donc désormais pleinement entrée dans l’équation politique.
Dans le même temps, Yahadout HaTorah, traditionnellement allié à Netanyahou, a refusé de le recommander auprès du président Herzog.
Ce refus intervient dans un contexte marqué par l’échec de Netanyahou à faire adopter la législation sur les exemptions militaires réclamée par ses partenaires ultraorthodoxes.
Arrêtons-nous donc un instant sur ce paradoxe.
D’un côté, des ultraorthodoxes reprochent à Netanyahou de ne pas avoir suffisamment protégé leurs exemptions militaires.
De l’autre, Lieberman, qui exige précisément davantage de conscription, se dit désormais prêt à discuter avec eux.
Et tout ce monde pourrait se retrouver autour d’une même table pour former un gouvernement ?
Bien sûr, discuter ne signifie pas gouverner ensemble. Et Lieberman pourrait maintenir certaines de ses exigences en matière de service militaire.
Mais cette ouverture soulève une question fondamentale : qu’est-ce qui est devenu négociable, et qu’est-ce qui ne l’est plus ?
Car si les positions de Lieberman paraissent contradictoires au premier abord, peut-être faut-il chercher leur cohérence ailleurs, dans une stratégie qui dépasserait la seule question des ultraorthodoxes.
Aussi, je me risque ici à une hypothèse.
Et si Lieberman ne s’adressait pas seulement aux ultraorthodoxes, mais également, indirectement, au Likoud ?
Lieberman sait que le Likoud reste le premier parti de la Knesset.
Il sait aussi qu’une coalition de droite réunissant le bloc traditionnel de Netanyahou et Israël Beiteinou pourrait atteindre 60 sièges, soit un siège seulement de moins que la majorité absolue.
Or Lieberman n’a jamais fermé la porte au Likoud en tant que parti.
C’est Netanyahou qu’il refuse.
En acceptant de dépasser son opposition aux ultraorthodoxes, Lieberman pourrait donc adresser au Likoud un message autrement plus subtil :
Vous voyez, moi aussi, je suis capable de faire évoluer mes positions. Je ne suis pas celui qui empêche toute recomposition de la droite.
Dès lors, la question change de camp.
Car si Lieberman laisse entendre qu’il peut surmonter son opposition aux ultraorthodoxes, il ouvre une perspective nouvelle : celle d’une coalition de droite réunissant le Likoud, Israël Beiteinou et les partis religieux.
Mais cette perspective se heurte encore à un obstacle majeur : son refus absolu de gouverner sous Netanyahou.
Et c’est là que la manœuvre prend tout son sens.
En laissant entrevoir une coalition possible, Lieberman pourrait amener les dirigeants du Likoud à s’interroger eux-mêmes sur la question de leur direction.
Voilà comment une concession apparente peut devenir un instrument de pression.
Lieberman n’aurait même pas besoin de demander publiquement le départ de Netanyahou : il lui suffirait de créer les conditions dans lesquelles d’autres commenceraient à se poser la question.
Les députés du Likoud, d’abord.
Puis les partenaires religieux, qui verraient peut-être se dessiner une autre possibilité de conserver leur influence.
Et enfin Netanyahou lui-même, placé devant un choix difficile : maintenir sa candidature ou permettre à son parti de retrouver le pouvoir sous une autre direction.
Mais le jeu pourrait être encore plus complexe.
En effet, si Lieberman accepte de discuter avec les ultraorthodoxes dans le cadre d’une coalition dirigée par Eisenkot, il fait simultanément pression sur le Likoud.
Il pourrait, en quelque sorte, disposer de deux portes entrouvertes.
À Eisenkot, il pourrait dire : je suis prêt à faciliter une majorité, mais pas à n’importe quel prix.
Au Likoud, il pourrait laisser entendre qu’une autre coalition est possible, à condition de résoudre la question de Netanyahou.
Et aux ultraorthodoxes, son message serait celui-ci : si vous voulez participer à une majorité stable, il faudra accepter un compromis sur la conscription.
Et chacun de ces mouvements modifierait les calculs des autres.
Les ultraorthodoxes pourraient à leur tour faire pression sur Netanyahou ou chercher à négocier avec Eisenkot.
Le Likoud pourrait être tenté de préserver son unité autour de son chef ou, au contraire, de s’interroger sur le prix politique de cette fidélité.
Eisenkot pourrait chercher à convaincre les religieux pour ne pas dépendre des partis arabes, au risque de provoquer des tensions avec ses propres alliés.
Quant à Lieberman ?
Il pourrait attendre de voir quelle combinaison lui offrirait le meilleur rapport de force.
Une seule ouverture, donc. Plusieurs destinataires. Plusieurs pressions possibles.
Et peut-être un résultat que personne n’aurait osé proposer directement.
Il existe même une autre hypothèse : Lieberman pourrait chercher à se rendre indispensable à toute solution, au point de négocier une place centrale dans le futur gouvernement.
L’éventualité d’une rotation à la tête du gouvernement a été évoquée dans la presse, même si Lieberman a depuis démenti avoir négocié un tel accord.
Ce serait alors une stratégie à plusieurs niveaux : faire évoluer les positions des autres, multiplier les options possibles et renforcer sa propre capacité de négociation.
Mais cette mécanique se heurte à une difficulté majeure : les chiffres.
Gadi Eisenkot a obtenu 67 recommandations auprès du président Herzog, contre 46 pour Benjamin Netanyahou.
Sur le papier, le résultat paraît clair.
Mais, en réalité, le bloc des partis opposés à Netanyahou, hors partis arabes, ne compte que 48 députés.
Les 19 autres recommandations proviennent des formations arabes.
Or Lieberman refuse précisément qu’un gouvernement dépende de leur soutien.
Il existe donc une différence fondamentale entre recommander un candidat et accepter de gouverner avec lui.
Et même si Eisenkot parvenait à obtenir le soutien des sept députés de Yahadout HaTorah, il n’atteindrait que 55 sièges.
Il lui faudrait encore négocier avec d’autres formations ou compter sur des soutiens extérieurs.
Voilà pourquoi l’ouverture de Lieberman envers les ultraorthodoxes ne résout pas à elle seule l’équation.
Elle pourrait même déplacer le problème d’une coalition à l’autre.
Quel est alors le projet commun de tous ces partis ?
Remplacer Netanyahou ?
Très bien. C’est un objectif politique parfaitement légitime dans une démocratie.
Mais pour faire quoi ensuite ?
Comment faire cohabiter Lieberman, Yaïr Golan, les partis religieux et, éventuellement, des formations arabes dont les positions sur le sionisme, le Hamas ou le conflit israélo-palestinien sont profondément contestées ?
Pour ma part, je ne souhaite pas que la sécurité d’Israël dépende de partis dont les orientations fondamentales sont incompatibles, à mes yeux, avec ma conception de l’État juif.
Je ne souhaite pas davantage voir Yaïr Golan et son parti participer au gouvernement. Certaines de ses déclarations sur Israël m’ont profondément heurtée et je les considère comme mensongères.
C’est ma position politique, et je l’assume.
Mais, au-delà de mes préférences, la question demeure :
une coalition peut-elle se construire durablement sur le seul refus d’un homme ?
Être contre Netanyahou constitue-t-il, à lui seul, un programme de gouvernement ?
Cette question m’oblige aussi à regarder mes propres convictions avec la même exigence.
Car il serait trop facile de reprocher aux autres leur opposition personnelle à Netanyahou si, de mon côté, je faisais de mon attachement à cet homme un principe intangible.
J’ai voté Likoud.
J’admire Benjamin Netanyahou.
Je considère qu’il a fait preuve, dans des circonstances historiques extrêmement difficiles, d’une résistance, d’une détermination et d’un courage remarquables.
Je crois dur comme fer que certaines opérations menées sous sa direction ont contribué de manière décisive à protéger Israël et à nous éviter des catastrophes immenses.
Je ne partage pas non plus l’idée selon laquelle la dégradation de l’image internationale d’Israël serait simplement imputable à Netanyahou.
L’hostilité envers Israël ne date ni de son gouvernement ni du 7 octobre, et je suis convaincue que les accusations formulées contre notre pays auraient été les mêmes quel que soit le Premier ministre, dès lors qu’Israël aurait entrepris de se défendre.
Cela ne signifie pas que Netanyahou n’a commis aucune erreur.
Il en a commis.
Certaines ont pu être graves et il devra, comme tout responsable politique, répondre de ses décisions.
Ce n’est ni un surhomme ni un dieu.
Je pense également qu’après tant d’années au pouvoir, son maintien à la tête du gouvernement est devenu l’un des éléments de la fracture politique israélienne.
Mais je lui reconnais une expérience et une connaissance des enjeux sécuritaires et diplomatiques qu’Israël aurait tort de négliger.
Alors oui, je suis fière de ce qu’il a accompli à certains moments décisifs.
Mais je suis pourtant capable d’envisager qu’il doive aujourd’hui passer le relais.
Pourquoi ?
Parce que je n’ai pas voté pour appartenir à un homme.
J’ai voté pour défendre une orientation politique, des convictions et une certaine idée d’Israël.
C’est une différence fondamentale.
Le danger commence lorsque la fidélité à une personnalité devient plus importante que les raisons pour lesquelles nous lui avons accordé notre confiance.
Un dirigeant peut avoir rendu d’immenses services à son pays sans être nécessairement celui qui doit le gouverner éternellement.
Et reconnaître cela n’est pas une trahison.
C’est même ce raisonnement qui me conduit à envisager une issue que je n’aurais pas imaginée quelques années plus tôt.
Si la présence de Netanyahou au poste de Premier ministre empêche aujourd’hui la formation d’un gouvernement de droite capable de s’entendre sur les grandes orientations sécuritaires du pays, ne devrait-il pas envisager de céder cette fonction ?
Non pas disparaître, ni renier son parcours, mais transmettre.
Permettre à un autre dirigeant du Likoud de prendre les responsabilités gouvernementales, tout en continuant, dans un rôle compatible avec les accords politiques, à apporter son expérience et ses connaissances.
Naturellement, cela ne réglerait pas miraculeusement tous les problèmes.
Le désaccord sur la conscription entre Lieberman et les ultraorthodoxes resterait entier tant qu’aucun compromis n’aurait été trouvé.
Et rien ne garantit que Netanyahou lui-même, Lieberman ou les autres dirigeants accepteraient une telle formule.
Mais ne serait-ce pas une possibilité à explorer ?
Pour moi, la réponse dépend d’une seule considération : l’intérêt d’Israël.
Je ne souhaite pas le départ de Netanyahou pour satisfaire ceux qui le détestent.
Je pourrais l’envisager si cela permettait de préserver les orientations politiques et sécuritaires auxquelles je crois.
Et si, un jour, la transmission devenait nécessaire, je souhaiterais qu’elle se fasse dans la dignité, sans effacer son bilan ni renoncer à l’expérience qu’il pourrait transmettre.
Ce serait peut-être, pour un dirigeant exceptionnel qui a consacré une si grande partie de sa vie à son pays, une autre manière de le servir.
Mais cette réflexion personnelle me ramène finalement à une interrogation plus vaste.
Car si je peux envisager de renoncer à voir gouverner un homme que j’admire, au nom de ce que je considère comme l’intérêt supérieur d’Israël, pourquoi les responsables politiques ne pourraient-ils pas, eux aussi, dépasser certaines ambitions personnelles ?
Machiavel, dans Le Prince, analyse une politique qui ne fonctionne pas toujours selon les règles morales auxquelles les individus voudraient la soumettre.
Les dirigeants doivent composer avec les circonstances, les rapports de force, les alliances et la nécessité de conserver ou de conquérir le pouvoir.
Mais à force de regarder les événements actuels, je me demande où s’arrête la stratégie et où commence le renoncement aux convictions.
Car le machiavélisme ne consiste pas nécessairement à organiser un complot.
Il peut résider dans l’art de créer une situation où chaque adversaire, croyant défendre ses propres intérêts, finit par contribuer à la réalisation des vôtres.
C’est précisément ce qui rend ces alliances et ces retournements si troublants : derrière les décisions affichées, il y a tout un jeu d’influences dont les électeurs ne maîtrisent ni les règles ni les conséquences.
Or les électeurs ont le droit de comprendre ce qui est fait de leur vote.
Je ne suis pas naïve.
Je sais que gouverner impose des compromis et qu’une démocratie parlementaire ne peut fonctionner sans négociations.
Mais il existe une différence entre négocier pour réaliser un projet politique et transformer les convictions des électeurs en simples instruments de négociation.
Nos dirigeants disposent d’un échiquier dont nous ne voyons pas toujours toutes les pièces.
Et dans cette mécanique, une question essentielle finit par s’imposer :
quelle est la finalité de toutes ces manœuvres ?
Former un gouvernement ?
Écarter un adversaire ?
Obtenir un ministère ?
Préserver une carrière ?
Ou assurer réellement l’avenir d’Israël ?
À force de calculer comment conquérir le pouvoir, n’oublient-ils pas pourquoi nous le leur confions ?
Car, au bout de cette immense mécanique politique, il y a Israël.
Cette terre que nous aimons tant, que nous défendons et pour laquelle nos enfants portent l’uniforme et risquent leur vie.
Et ce pays mérite davantage qu’une partie d’échecs entre ambitions personnelles.


