La multiplication des blocus lycéens et les violences qui les accompagnent ravivent une vieille question française : que devient le combat politique lorsqu’il quitte les urnes pour la rue ? David Duquesne y voit le symptôme d’une gauche radicale qui, se sachant minoritaire dans le pays, chercherait ailleurs les moyens de peser. Il s’interroge aussi sur ce qu’un pouvoir affaibli pourrait tirer d’une montée du désordre. Une lecture volontairement inquiète et polémique de la séquence actuelle.
Je pense que la radicalité croissante de la gauche s’explique d’abord par une chose : elle a compris qu’elle avait perdu le combat culturel et, progressivement, le combat électoral.
C’est tout le paradoxe. La gauche demeure extrêmement puissante dans de nombreux lieux de production culturelle et intellectuelle : l’Éducation nationale, l’Université, une grande partie des médias, le service public audiovisuel, le monde de la culture subventionnée, mais aussi une partie du monde judiciaire, notamment à travers le Syndicat de la magistrature. Malgré cette influence considérable, elle est devenue minoritaire dans le pays.
D’ailleurs, un sondage récent nous apprend que 83% des Français sont favorables à ce que les agitateurs politiques qui poussent les lycéens à la violence, soient traduits devant des tribunaux, contre 16%. 16% c’est le socle électoral de La France Insoumise.
C’est cette contradiction qui explique, selon moi, sa radicalisation. Lorsqu’un courant politique dispose encore de puissants relais institutionnels, médiatiques et culturels mais constate qu’il ne parvient plus à convaincre une majorité de citoyens, la tentation est grande de déplacer le combat hors du seul terrain électoral.
Le lycée comme nouveau terrain politique
Les événements autour des blocus lycéens me paraissent révélateurs de cette évolution. Des lycéens sont mobilisés autour de revendications parfois assez fantaisistes, tandis que des militants politiques extérieurs cherchent à donner à ces mouvements une dimension beaucoup plus radicale. J’y vois moins une véritable révolte lycéenne qu’une tentative d’instrumentalisation politique de la jeunesse.
La violence devient alors le symptôme d’une bataille culturelle et démocratique que cette gauche considère comme perdue. On retrouve cette radicalité dans les groupes antifascistes, dans les discours et les stratégies de la gauche radicale, notamment de La France insoumise et de ses relais, mais également dans une volonté de déplacer sans cesse l’affrontement vers la rue, les médias ou les institutions.
Certains responsables de gauche ont d’ailleurs évoqué la mobilisation de la rue dans l’hypothèse d’une victoire de l’extrême droite à l’élection présidentielle. C’est pourquoi je considère les événements actuels comme une sorte de galop d’essai. Ils peuvent s’éteindre progressivement, mais ils peuvent aussi préfigurer quelque chose de beaucoup plus important à l’approche de la présidentielle.
La mécanique du martyr
Ma crainte est que l’on cherche à radicaliser une partie de cette jeunesse jusqu’à provoquer l’incident irréparable. Un jeune tué au cours d’affrontements avec les forces de l’ordre pourrait alors devenir un symbole de la prétendue « violence d’État », comme Malik Oussekine l’avait été dans un autre contexte. On retrouverait également une mécanique du martyre que l’on observe dans certains mouvements révolutionnaires ou dans la propagande du Hamas : le mort devient un symbole permettant de légitimer la mobilisation suivante.
Le précédent des émeutes consécutives à la mort de Nahel montre ce que pourrait produire un tel engrenage. Une étincelle peut entraîner plusieurs nuits de violences, et je crains que certains rêvent désormais d’une mobilisation encore plus puissante.
Et le pouvoir ?
J’observe également avec inquiétude l’attitude du pouvoir. Emmanuel Macron me paraît étonnamment conciliant face à certaines de ces tensions. Je vais même plus loin dans mon hypothèse : je me demande si une situation de violences généralisées ne pourrait pas servir politiquement le pouvoir en permettant de décréter l’état d’urgence. Dans le scénario extrême que j’envisage, une crise majeure entre les deux tours de la présidentielle pourrait provoquer une situation institutionnelle totalement inédite, allant jusqu’à remettre en cause le déroulement normal du scrutin.
En ce qui me concerne cela relève d’une entente tacite. Les actes extrémistes des uns font les affaires politiques des autres.
Je ne pense pourtant pas que les actuels blocus lycéens suffiront à provoquer cette situation. Sauf accident dramatique, ils devraient finir par s’essouffler. Le véritable moment de tension pourrait survenir entre les deux tours d’une présidentielle dans laquelle Marine Le Pen, ou plus largement le candidat du Rassemblement national, serait en position de l’emporter. La gauche radicale pourrait alors organiser d’immenses manifestations et chercher à entraîner avec elle les quartiers populaires afin de créer un mouvement beaucoup plus difficile à contrôler.
Ce que les Gilets jaunes avaient déjà montré
J’avais déjà observé cette mécanique pendant la crise des Gilets jaunes. Plusieurs populations violentes se succédaient alors au cours d’une même journée. Très tôt apparaissaient certains groupuscules d’ultradroite, relativement minoritaires. Ils étaient ensuite confrontés à des groupes d’ultragauche, beaucoup plus nombreux. Puis, dans l’après-midi, arrivaient des groupes venus des quartiers, davantage intéressés par les pillages et les razzias que par les revendications politiques.
Il arrivait même que l’ultragauche se heurte à ces groupes qu’elle prétendait pourtant défendre politiquement. Les militants révolutionnaires pouvaient leur expliquer qu’ils étaient leurs alliés contre le système, cela n’empêchait nullement les affrontements.
Beaucoup de militants d’ultra gauche s’étaient fait rosser par leurs « protégés » racisés !
Cette expérience n’a pourtant pas servi de leçon. Au contraire, pendant les années suivantes, la gauche radicale et La France insoumise ont multiplié, selon moi, les signes politiques en direction des délinquants, des narcotrafiquants et des islamistes, avec l’idée qu’il serait possible de transformer cette colère en force révolutionnaire.
Robespierre, les sans-culottes et les nouveaux révolutionnaires
C’est là que se trouve, à mes yeux, le cœur du projet. Robespierre avait les sans-culottes ; Mélenchon espère disposer des racailles des quartiers et des islamistes. Dans l’imaginaire de la gauche radicale, l’islamiste, l’indigéniste ou le jeune délinquant des quartiers devient une sorte de Che Guevara tiers-mondiste, une force révolutionnaire susceptible d’être retournée contre l’ordre occidental.
Cette stratégie me rappelle évidemment le précédent iranien. Le parti Tudeh, communiste, participa à la révolution aux côtés des islamistes avant d’être impitoyablement éliminé par le nouveau régime. Beaucoup de gens issus de la gauche que je connais considèrent justement que la gauche radicale française n’a absolument rien retenu de cette histoire.
Mais je crois précisément que nous faisons une erreur lorsque nous supposons que son objectif ultime serait nécessairement la construction rationnelle d’un monde meilleur. Chez cette gauche radicale, la destruction de l’ordre existant me paraît parfois être devenue une finalité en elle-même.
C’est pourquoi l’alliance avec des forces qui pourraient demain se retourner contre elle ne constitue pas nécessairement, à ses yeux, une contradiction suffisante pour l’arrêter. La haine de l’Occident, de son histoire et de son héritage judéo-chrétien peut devenir plus puissante que l’instinct de conservation politique.
À ce stade, il ne s’agit même plus véritablement d’un programme de gouvernement. C’est une logique de rupture : détruire d’abord, quitte à découvrir ensuite ce qui naîtra des ruines.
Et c’est précisément ce qui la rend dangereuse.
Le paradoxe de l’Éducation nationale
Mais ce qui demeure le grand tour de force de la gauche est d’avoir fait de l’Education Nationale un bastion idéologique qu’elle contrôle de bout en bout, des syndicats jusqu’aux pédagauchistes, et de faire manifester des lycéens contre cette Éducation Nationale qui est leur chasse gardée !




