Un ami entre dans une cour, une arme à l’épaule. De cette scène ordinaire en Israël naît, chez Joanne Sarah Ankri, un déplacement du regard : de l’étonnement face à l’arme vers la conscience du poids que porte l’homme, puis vers une prière silencieuse pour ceux qui protègent le pays. Une méditation brève et forte sur la vulnérabilité, la défense et la part spirituelle du soutien.
Un ami entre dans ma cour. Un M4 à l’épaule.
Une visite.
Dans ma vie française, cette arme aurait changé toute la scène. Ici, la visite reste une visite. On s’assied. On parle.
L’arme reste là. Sur son épaule.
J’appelle d’abord cela l’exotisme. Ce qui paraît étranger, inhabituel, dépaysant au regard de celle qui arrive. Une singularité locale. Quelque chose qu’on observe depuis le monde auquel on était habitué.
Mais quelle sorte d’exotisme est-ce là ?
Un objet métallique. Lourd. Encombrant. Un mécanisme capable de donner la mort. Et cet objet entre dans ma cour intérieure avec un ami, aussi simplement que lui.
Je m’étonne. Puis j’interroge mon étonnement.
Que voit-on d’un pays quand on trouve ses habitudes dépaysantes ? Que comprend-on de ce qui les rend nécessaires ?
Cette arme à l’épaule porte une nécessité de défense. Un effort de survie. Une responsabilité qui repose, là, sur un homme.
La capacité de protéger. L’exposition au danger.
La force. La vulnérabilité. Sur la même épaule.
Porter son pays menacé en bandoulière.
Un pays si petit, pas plus grand qu’un youd sur la mappemonde. Même son nom déborde de ses frontières…
Et avec ça, montré du doigt un peu partout dans le monde. Sur la carte, un seul doigt suffit à le camoufler. Parmi tous ceux qui le pointent, combien voudraient l’annihiler ? Le pays, ses habitants. Jusqu’à la trace de leur existence.
Dans ma cour, ce pays prend le visage de mon ami. L’effort de survie s’inscrit dans le quotidien. Dans une visite. Dans une conversation où l’on parle d’ailleurs de tout autre chose. L’arme est toujours là.
Et moi, d’où est-ce que je regarde ?
J’habite ici. J’y ai déjà vécu, au temps de la seconde intifada. J’y étais le 7 octobre, en vacances — entre guillemets. J’y ai vécu la guerre en 2026.
Mon regard garde pourtant quelque chose de la France. Cet étonnement devant ce qui, ici, appartient au quotidien. Je connais cette réalité. Je la partage. Et je m’étonne encore.
Mais peut-on vraiment s’habituer ?
La mère qui voit rentrer son enfant en soldat, son arme sur lui. Que voit-elle ? Son enfant. Le soldat. L’arme. Tout cela ensemble ?
Que cesse-t-on de remarquer ? Que continue-t-on de sentir ?
Ce qui me saute aux yeux, puis au cœur, c’est le poids.
Le poids de l’arme. Le poids de l’engagement. De ce qu’il faut défendre. De ce que l’on risque.
Mon regard se déplace.
Au début, je voyais une arme dans ma cour. À présent, je regarde l’épaule qui la porte.
Qui porte l’arme ? L’homme.
Mais qui porte l’homme ?
Son épaule n’est pas invulnérable. Elle fatigue. Elle a besoin, elle aussi, d’un appui.
Alors ma réflexion devient prière.
Je cherche intérieurement une épaule sur laquelle puisse s’appuyer celle de l’homme. Une force qui le soutienne, lui qui porte.
Le bita’hon. La confiance intime.
Dans mon imaginaire se dessine l’épaule d’un Dieu vivant. D’un Dieu de vie. Une épaule pour soutenir celle du soldat.
Mon ami est dans ma cour. Son arme à l’épaule.
L’exotisme de la scène s’efface. Ce qui me saisit, à présent, c’est le poids qu’il porte. Et ce qu’il risque.
Les mots d’une prière me viennent.
Que Celui qui veille sur nous veille aussi sur lui.
Une pensée pour les soldats et les réservistes d’Israël.



