Man da gue, ma fou
C’était son leitmotiv,
Son cri du cœur
Qui revenait
Comme un mantra.
Être pauvre comme Job
Et veuve,
Et élever seule
Trois filles depuis
Leur bas âge.
Man da gue, ma fou.
Fuir les hordes nazies
Et se réfugier
Au lac de Revel
Auprès de paysans
Sans peur, sans reproche,
Mais surtout d’une générosité
Infinie.
Man da gue, ma fou.
Refranchir la ligne
De démarcation
Vers la gueule du loup
Car son lit lui manquait.
Man da gue, ma fou.
Se frapper la coulpe,
Qui résonnait
Comme le tam-tam
Tous les soirs
Lors de sa prière
À laquelle elle
Ne dérogeait jamais,
Veuve de rabbin oblige.
Man da gue, ma fou.
Acheter des volailles
Pour les plumer et
Les nettoyer
Pour les revendre
Aux matrones juives.
Man da gue, ma fou.
Peu de chinois dans ce mots.
Un charabia franco-yiddish
Signifiant en partie, en
Yiddish,
« Mon souci »,
En partie, en
Français,
« Je m’en fous ».
C’est comme ça que cette
Calamity Jane
-ma grand mère par alliance -
A survécu
Aux vicissitudes
D’une longue vie
Juive.
Jacques Frojmovics
Jacques Frojmovics, quelques lignes et tout un monde
Il lui suffit de quelques lignes. Un mot yiddish, un souvenir familial, une indignation, une absurdité de notre temps, et Jacques Frojmovics en fait un billet.
Depuis longtemps, il écrit ainsi : court, léger souvent, grave parfois, drôle presque toujours jusque dans la gravité. Une écriture à pas comptés, qui semble ne pas y toucher et touche pourtant juste.
Fils de survivants de la Shoah, engagé aujourd’hui dans la transmission de leur histoire auprès des jeunes générations, il sait mieux que beaucoup ce que les mots peuvent porter de mémoire. Mais il sait aussi qu’une mémoire vivante ne se récite pas : elle observe le présent, s’en amuse, s’en inquiète, le rappelle parfois à l’ordre.
Chez lui, un krekhts peut raconter le peuple juif, un Kaddish sauver une vie, et quelques lignes sur les réseaux sociaux devenir une leçon de dignité.
Habayta garde précieusement cette voix-là.
Le billet de Jacques Frojmovics : quelques lignes, chaque jour ou presque, pour sourire, se souvenir, s’agacer — et penser.



