Il existe une manière singulière d’écouter les Juifs : les entendre davantage lorsqu’ils disent exactement ce que l’on voulait entendre. Leur identité devient alors moins une histoire qu’un argument. Moins une voix qu’une caution.
Il y a une phrase qu’on ne prononce pas toujours, mais qui flotte au-dessus de bien des conversations.
« Même un Juif le dit. »
Parfois, elle est presque littérale.
Ailleurs, elle prend des formes plus distinguées : et pourtant il est juif ; elle est rabbine ; on ne pourra tout de même pas l’accuser d’antisémitisme ; voilà quelqu’un qu’on ne peut soupçonner d’hostilité à Israël.
L’idée reste la même.
On ne nous demande plus seulement d’écouter ce qui est dit: on nous signale l’identité de celui qui parle comme une preuve supplémentaire de la vérité de son propos.
Et depuis quelque temps, je suis frappée par cette mécanique: pourquoi devient-il soudain si important qu’un Juif soit juif au moment précis où il condamne Israël ?
Car enfin, son identité ne prouve rien. Un Juif peut avoir raison. Un Juif peut avoir tort. Un Juif peut connaître parfaitement Israël. Il peut aussi n’en connaître presque rien. Il peut être historien, rabbin, médecin, artiste, journaliste, chauffeur de taxi ou professeur de physique. Sa naissance ou son appartenance ne lui confère aucune infaillibilité particulière sur le conflit israélo-palestinien, sur le droit international, sur la stratégie militaire ou sur l’histoire du Proche-Orient.
Cela devrait aller de soi. Et pourtant. Il arrive qu’une parole acquière soudain une valeur supplémentaire parce qu’elle vient de l’intérieur du groupe qu’elle met en cause.
Ce n’est plus seulement : « Voici ce que cette personne pense. » C’est : « Voyez : même l’un des leurs le reconnaît. »
Le glissement est minuscule. Il change tout. Car celui qu’on prétend ainsi honorer comme conscience indépendante est en réalité transformé en pièce à conviction. Sa judéité n’est plus une identité. Elle devient un certificat. Et, chose curieuse, ce certificat fonctionne surtout dans un sens: le Juif qui accuse Israël est volontiers présenté comme particulièrement qualifié pour le faire parce qu’il est juif.
Celui qui défend Israël ne bénéficie généralement pas du privilège inverse. On dira plus volontiers qu’il est impliqué, communautaire, affectif, prisonnier de ses appartenances.
Dans un cas, l’identité accrédite la parole. Dans l’autre, elle la disqualifie.
Voilà l’asymétrie qui m’intéresse. Elle devrait suffire à nous rendre méfiants.
Prenons le débat qui accompagne ces jours-ci certaines prises de position de Delphine Horvilleur. La question n’est pas ici de décider si elle a raison ou tort. Encore moins de lui contester le droit de dire ce qu’elle dit. Il faut précisément faire l’inverse : prendre ses paroles suffisamment au sérieux pour les examiner comme des paroles. Les discuter. Les contester, éventuellement. Les approuver, éventuellement. Mais ne pas leur ajouter cette étrange estampille : Une rabbine le dit.
Car que signifie alors cette précision ? Si l’argument est juste, il reste juste prononcé par un rabbin, un athée, un catholique ou un boulanger. S’il est faux, la qualité de rabbine ne le rend pas vrai.
Le problème commence lorsque la biographie vient remplacer la démonstration. Il devient plus préoccupant encore lorsque cette biographie est utilisée contre d’autres membres du même groupe : Comment pouvez-vous protester puisque l’une des vôtres dit elle-même que… ?
C’est alors que la diversité juive, invoquée avec enthousiasme quelques secondes plus tôt, disparaît. On avait célébré une voix juive. Elle devient la voix juive utile. Celle qui autorise à ne plus écouter les autres.
Or il n’existe évidemment aucune parole juive unique sur Israël. Il n’y en a jamais eu. Depuis les origines du sionisme, les Juifs se sont disputés sur le sionisme. Ils se sont disputés sur la religion, l’assimilation, l’État, la guerre, la paix, les frontières, les gouvernements israéliens, les Palestiniens, les implantations, Oslo, Gaza, Netanyahou. Ils ont même développé un talent assez remarquable pour se disputer sur la manière dont ils se disputent.
C’est précisément pourquoi chercher le Juif qui confirme ce que l’on pensait déjà est intellectuellement si pauvre.
On le fait d’ailleurs avec d’autres minorités: on cherche la femme qui permettra de dire que telle accusation de sexisme est absurde. L’Arabe qui dira que le racisme n’existe pas. Le Noir qui certifiera que telle parole n’est pas raciste. Le musulman qui validera une généralisation sur les musulmans.
Chaque fois, le procédé est identique : on extrait un individu de la pluralité de son groupe et l’on fait de son identité un argument d’autorité. Cela porte un nom plus simple : on cesse de l’écouter pour commencer à l’utiliser.
Et c’est peut-être là le paradoxe le plus dérangeant.
Ceux qui proclament : « Écoutons les voix juives critiques » peuvent parfaitement avoir raison. Il faut les écouter. Mais écouter signifie accepter qu’une voix demeure une voix. Pas qu’elle devienne un sauf-conduit. Pas qu’elle permette de parler à la place de tous les autres. Pas qu’elle serve à fermer la discussion avec cette formule implicite : « Puisqu’un Juif le dit, l’affaire est entendue. »
Non.
L’affaire commence justement là. Une démocratie intellectuelle digne de ce nom ne demande pas le pedigree de celui qui parle avant d’examiner son raisonnement. Elle ne distribue pas la vérité selon les origines. Elle ne transforme personne en témoin de moralité de son propre groupe. Et elle devrait pouvoir accomplir cette chose devenue curieusement difficile : entendre un Juif parler d’Israël sans considérer que sa judéité prouve quoi que ce soit. Ni dans un sens. Ni dans l’autre.
Le principe est finalement assez élémentaire: un argument doit tenir debout tout seul. Être juif ne le rend ni vrai ni faux. Et lorsqu’on éprouve le besoin de préciser : « Regardez, même un Juif le dit », il vaut peut-être la peine de se demander pourquoi ce « même » nous était tellement nécessaire.




Connaissant bien la France et la mentalité des français , je me permet d affirmer que le français moyen de la banlieue de Brest ou du centre de Besançon est loin, tres loin de gaza et d Israel .
L antisionisme maladif des possedants français , lui meme , est un peu surjoué car meme chez les notables , on sait qu Israel est loin et que les juifs ne representent strictement auçun danger ni interieur ni exterieur .
Non, l antisionisme maladif des elites possedantes françaises est avant tout d usage interne , canaliser et manipuler les masses musulmanes presentes sur le territoire , et presenter sa personne ou son parti comme un ardent defenseur de l Algerie ou des palestiniens est avant tout un outil de controle : le systeme sait parfaitement que plus rien n est possible sans l enrolement des millions de musulmans français et il s emploie a travers les saletés de LFI ou les outrances calculées du pouvoir a les mettre de son coté .
Regardez la prose de la diplomatie française , delirante et extremiste , bien plus extremiste meme que le Fatah de mahmoud Abbas !
Les patrons de la France se contre foutent des palestiniens ou de la " cisjordanie" mais leur calcul arithmetique est simple et ils ont depuis longtemps choisi de surfer sur l islamisme plutot que d integrer les masses musulmanes , transformant ainsi çelles ci en masses de manoeuvres electorales de substitution apres la disparition des banlieues rouges tenues par les comperes du PCF .
Ces témoins à charge juifs providentiels qui complètent parfaitement les "oui, mais". Merci Sarah