À quelques jours du troisième “anniversaire” du massacre, voici revenir les examens de conscience, les hontes, les culpabilités, les miroirs et maintenant les mains « pleines de sang ». Après le miroir de Delphine Horvilleur, voici en effet le sang de Claude Askolovitch. Qu'ils parlent. Mais qu'ils parlent en leur nom. Et qu'ils laissent enfin au 7-Octobre le droit d'être, lui aussi, le sujet — avant de le transformer une nouvelle fois en procès de ce que les Juifs et Israël seraient devenus depuis.
Il y a des moments où les textes semblent se donner le mot. Nous étions encore en train de travailler sur le long entretien de Delphine Horvilleur dans Libération, sur son « ai-je su voir ou ai-je été aveugle ? », sur cet Angle mort qu’elle avait envisagé comme titre, lorsque nous avons découvert l’annonce du nouveau livre de Claude Askolovitch.
Il paraît demain. Son titre : “Mes mains, pleines de sang”.
Et cette fois, nous avons éprouvé de la colère. Ô Pas le désir de le faire taire.
De la colère. Parce que nous avons regardé le calendrier.
Sept jours
Dans sept jours, nous serons le 7 octobre. Trois ans. Claude Askolovitch publie Mes mains, pleines de sang le 30 septembre. Son éditeur présente explicitement le livre comme venant « trois ans après le 7 octobre ». Delphine Horvilleur publiera Sermons sous les décombres le 8 octobre, avec une première rencontre autour du livre le 4 octobre et une soirée de lancement le 5.
Nous ne savons pas qui a arrêté chacune de ces dates, ni comment se prennent toutes les décisions de calendrier entre auteurs, éditeurs, attachés de presse et médias. Nous ne fabriquerons donc pas une concertation dont nous n’avons aucune preuve. Mais nous ne sommes pas naïfs non plus: il existe une séquence éditoriale du troisième “anniversaire” du 7-Octobre.
C’est “normal”. Les éditeurs publient, les auteurs écrivent, les journaux interrogent. “L’anniversaire” — Ô que le mot sied mal — approche, et les livres arrivent.
Ce qui nous arrête est autre chose : qu’allons-nous faire de ce rendez-vous ?
Après : J’ai honte.
Après : Ai-je su voir ou ai-je été aveugle ?
Voici : Mes mains, pleines de sang.
Et soudain une question nous vient, brutale :
Combien de temps encore le 7-Octobre devra-t-il attendre son tour ?
Disons exactement de quoi nous parlons
Nous n’avons pas lu Mes mains, pleines de sang. Et cet éditorial n’est pas une critique du livre de Claude Askolovitch. Nous avons toujours considéré qu’on ne parle pas d’un livre sans l’avoir lu. Nous n’allons pas modifier cette règle aujourd’hui.
Nous parlons d’autre chose, parfaitement public : son titre, les mots choisis par Claude Askolovitch lui-même pour annoncer son livre, et le moment où ces mots nous arrivent. Il faudrait une étrange conception du débat public pour considérer qu’un auteur peut annoncer Mes mains, pleines de sang, expliquer publiquement ce qu’il entend par là, passer dans ce même texte du « je » au « nous », et qu’il faudrait avoir lu 288 pages avant d’être autorisé à interroger ces mots-là.
Ce sont donc ces mots que nous interrogeons. Rien de plus. Mais rien de moins.
« Je parle pour moi »
Claude Askolovitch prend d’ailleurs une précaution qui devrait tout régler :
« J’écris “mes mains”, car je parle pour moi. »
Parfait. Prenons-le au mot. Ses mains. Sa conscience. Sa responsabilité morale. Son rapport à Israël. Sa manière d’être juif. Sa honte, s’il a honte —lui aussi —. Sa culpabilité, s’il se sent coupable. Tout cela lui appartient.
Mais quelques lignes plus loin, le « je » devient « nous ». Il parle des jeunesses du monde qui apprendraient à « nous haïr », qui nous regarderaient « comme un peuple de brutes », de « nous » qui nous vivrions encore comme le peuple des victimes, et des souffrances « que nous infligeons ».
La présentation officielle du livre opère le même déplacement : elle part de « Je suis ce nom, juif », puis arrive à « désormais nous sommes responsables », et à « notre nom ». Grasset
Et là, nous nous arrêtons.
Qui est « nous » ?
Ce n’est pas une question grammaticale. Ou plutôt : la grammaire est ici une question politique et morale. Qui est « nous » ? Le gouvernement israélien ? Les citoyens israéliens ? Tsahal ? Les Juifs israéliens ? Les Juifs français ? Les Juifs du monde ? Les sionistes ? Claude Askolovitch et ceux qui se reconnaissent dans son analyse ?
Ces ensembles ne sont pas interchangeables. Un pronom ne suffit pas à les fondre les uns dans les autres.
Claude Askolovitch a parfaitement le droit de mettre du sang sur ses propres mains. Il n’a pas le droit, sans nous expliquer qui est ce « nous », d’en mettre sur les nôtres. Nous ne réclamons aucune innocence collective parce que nous sommes juifs. Nous refusons exactement de la même manière une culpabilité collective parce que nous sommes juifs. Que chacun réponde de ce qu’il a fait.
Et oui, nous sommes en colère
Il faut maintenant le dire. Cette succession nous met en colère. Pas la liberté de parler. Pas la critique d’Israël. Pas même la honte de ceux qui l’éprouvent.
La répétition. Encore notre conscience. Encore notre honte. Encore notre culpabilité. Encore ce que nous n’aurions pas assez vu. Encore ce que nous n’aurions pas assez compris. Encore ce que nous serions devenus. Encore nous.
Avec Delphine Horvilleur, nous avions espéré. Son « angle mort » nous avait fait croire, un court instant, ô naîfs que nous sommes, qu’elle allait peut-être revenir sur ce que le 7-Octobre avait révélé d’Israël, de ses ennemis, de certaines certitudes antérieures.
Non.
Ce qu’elle découvrait n’avoir pas suffisamment vu était Gaza.
Et voici maintenant Claude Askolovitch. Lui ne passe pas par le miroir. Il arrive avec le sang sur les mains. Les siennes, nous dit-il d’abord. Puis très vite : les nôtres.
C’est là que notre colère commence. Non parce qu’il se sentirait coupable. nParce que nous refusons d’être enrôlés dans sa culpabilité.
Combien de confessions encore ?
Nous connaissons cette musique. Nous l’entendions avant le 7-Octobre. Mais depuis le 7-Octobre, quelque chose s’est rompu pour nous : nous n’avons plus la patience de voir l’identité juive transformée, encore et encore, en scène privilégiée de l’autoculpabilisation.
Que chacun examine ses actes. Que chacun réponde de ses paroles. Que chacun critique Israël autant qu’il l’estime nécessaire. Mais pourquoi la conscience juive devrait-elle être ce tribunal permanent où le Juif comparaît devant lui-même pour prouver au monde qu’il demeure moralement fréquentable ? Combien faudra-t-il encore de confessions ?
Et pourquoi maintenant ?
Pourquoi, à mesure que s’approche “l’anniversaire” du massacre, le projecteur revient-il si vite sur nous : ce que nous pensons, ce que nous avons mal vu, notre honte, nos fautes, notre culpabilité, nos mains ?
Il y a là quelque chose qui nous paraît profondément indécent. Non pas parler de Gaza. Non pas critiquer Israël. Non pas publier un livre. Cette extraordinaire difficulté à laisser le 7-Octobre exister quelques instants autrement que comme le prélude à notre propre procès.
Le regard de ceux qui nous haïssent
Claude Askolovitch écrit que les « jeunesses du monde » apprennent à « nous haïr » et nous regardent comme « un peuple de brutes ». Cette phrase nous arrête presque autant que le titre. Depuis quand le regard de ceux qui regardent les Juifs comme « un peuple de brutes » constitue-t-il le tribunal devant lequel nous devons établir notre conscience ?
Ce regard existe. Il faut l’étudier. Il peut contenir l’horreur devant les morts palestiniens. Il peut contenir une critique politique d’Israël. Il peut également contenir des généralisations, de l’ignorance, de la propagande ou de l’antisémitisme. Il faut précisément discerner. Nous n’allons tout de même pas intérioriser un jugement collectif porté sur les Juifs, puis demander aux Juifs de produire les mots qui permettront de les en absoudre.
Le schibboleth de la culpabilité
Et voilà que revient ce mot qui nous poursuit depuis quelques jours : schibboleth. Le mot de passe. Le signe par lequel on vérifie de quel côté vous êtes.
Une question devient difficile à éviter : la culpabilité est-elle en train de devenir un schibboleth de respectabilité juive ? Faut-il prononcer les bons mots ? J’ai honte. Je n’ai pas assez vu. Mes mains sont pleines de sang.
Ô les mauvais esprits qui viendraient conclure que ceux qui prononcent ces phrases le font pour obtenir un brevet de moralité.
La question est différente : quelle fonction ces paroles finissent-elles par remplir une fois qu’elles entrent dans l’espace public ? Le Juif audible serait-il celui qui sait dire sa honte ? Celui qui sait prendre ses distances ? Celui qui sait transformer son attachement à Israël en circonstance aggravante de son examen de conscience ?
Nous refusons ce schibboleth-là comme nous refusons son inverse. Personne n’a à proclamer son innocence pour appartenir aux Juifs. Personne n’a à proclamer sa culpabilité pour appartenir à l’humanité.
Et pendant ce temps, le 7-Octobre
À HaBayta, nous travaillons nous aussi sur le troisième anniversaire. Depuis des semaines. Nous avons choisi une autre voie. Non pas commémorer en produisant une nouvelle confession juive, mais revenir aux faits. Qui savait quoi ? Quelles alertes existaient ? Qui les a reçues ? Qu’en a-t-on fait ? À quel moment l’analyse est-elle devenue — ou n’est-elle pas devenue — ordre opérationnel ? Quelles défaillances ont permis au Hamas de franchir la frontière ? Que s’est-il réellement passé pendant les heures qui ont précédé le massacre ? Pourquoi certains secours sont-ils arrivés si tard ? Que disent les enquêtes ? Qu’est-ce qui est établi ? Qu’est-ce qui reste contesté ? Qu’est-ce que nous ignorons encore ?
Ce travail n’innocente personne. Il ne dispense Israël d’aucun examen.
Au contraire. Il cherche les responsabilités au lieu de les dissoudre dans une culpabilité métaphysique. Et peut-être le livre d’André Darmon nous apportera-t-il lui aussi des éléments qu’il faudra lire, vérifier, confronter. Celui-là, nous le lirons avant d’en parler.
Parce que notre question est différente : Que s’est-il passé ?
Pas : Sommes-nous encore de bonnes personnes après ce qui s’est passé ?
Notre objet est le 7-Octobre. Pas notre propre vertu devant le 7-Octobre.
Le massacre du matin, le procès du soir
Il y a enfin quelque chose que nous refusons. Le matin du 7 octobre 2023, Israël est attaqué. Des hommes franchissent la frontière. Ils assassinent. Ils enlèvent. Ils terrorisent.
Ce qui se passe ensuite peut et doit être examiné : les décisions politiques, la conduite de la guerre, Gaza, les fautes éventuelles, les responsabilités établies. Mais il existe un étrange mouvement rétrospectif qui finit par faire du massacre le point de départ du procès moral du massacré. Comme si, dès le soir du 7-Octobre, Israël avait déjà quelque chose à expier.
À qui ? De quoi ? Nous refusons cette prémisse. L’examen de ce qu’Israël a fait après vient après. La chronologie n’est pas une absolution: elle est une condition de la pensée.
Je. Nous.
Peut-être est-ce finalement cela qui relie les paroles qui nous occupent depuis quelques jours. Le « je » qui a honte. Le « je » qui cherche son angle mort. Le « je » qui regarde ses fantômes. Le « je » dont les mains seraient pleines de sang.
Nous ne demandons à aucun de ces « je » de se taire. Nous leur demandons seulement de surveiller le moment où leur “je” devient notre “nous”.
Car un pronom peut être une hospitalité. Il peut aussi être une annexion. Nous voulons rester libres de ne pas entrer dans ce « nous ». Libres d’aimer Israël sans approuver son gouvernement. Libres de critiquer Israël sans demander pardon d’y être attachés. Libres de regarder la souffrance palestinienne sans endosser une culpabilité collective juive. Libres de regarder le 7-Octobre sans devoir immédiatement présenter notre certificat d’humanité. Libres, enfin, de ne pas adopter la honte d’un autre comme preuve de notre propre conscience.
Claude Askolovitch écrit : « Mes mains, pleines de sang. »
Qu’il nous permette donc de rester fidèles à son premier pronom.
Vos mains, peut-être.
Pas les nôtres.




J ai admiré Roger Ascot , le papa brillant de Mr Askolovitch , j ai par la suite eu le triste privilege d echanger des messages avec ce personnage .
Comme pour la " rabbine" , ou les cineastes foireux de Venise ou l immonde ecrivain israelien prétendant que le peuple juif n existe pas , ce classerait celui ci dans le camp des juifs de la venalitė ......ceux qui ont parfaitement compris que le monde occidental post chretien fera un pont d or a chaque juif qui frappera ses freres dans le dos , et oui , chers amis , au dela des juifs qui pensent , de ceux qui se battent pour notre patrie , d autres juifs se contentent de compter ....de compter ce qui tombe dans leur escarcelle et de faire carriere sur le corps de nos enfants suppliciés a Nova .
Chere Sarah , je serai plus bref que toi concernant ces personnages sans envergure et sans honneur , un mot , un seul : beurk 🥵
Totalment d'accord