Le tribunal correctionnel de Paris a relaxé Meyer Habib des poursuites en diffamation engagées contre lui par l’Agence France-Presse. Selon ses avocats, les juges ont considéré comme « non diffamatoires » les propos dans lesquels l’ancien député dénonçait « l’antisémitisme, la haine d’Israël et l’apologie du terrorisme » parfois « nichés au cœur de l’AFP ». La décision ne signifie pas que la justice aurait déclaré l’AFP antisémite. Mais elle interdit aussi de réduire désormais cette mise en cause à une parole qui, par sa seule violence, sortirait du débat légitime. Et elle ramène l’AFP à une question dont un procès ne pouvait la dispenser : comment couvre-t-elle Israël, le Hamas et le 7-Octobre ?
Il faut commencer par ce que le jugement ne dit pas: la justice française n’a pas déclaré l’Agence France-Presse antisémite. Elle n’a pas établi l’existence, au sein de l’agence, d’une doctrine hostile à Israël. Elle n’a pas davantage transformé chaque critique formulée depuis le 7 octobre 2023 contre l’AFP en vérité judiciaire.
Écrire cela serait faux. Mais écrire, comme si rien ne s’était passé, que les accusations de Meyer Habib seraient par nature diffamatoires, l’est désormais tout autant: le 28 septembre 2026, le tribunal correctionnel de Paris a relaxé l’ancien député dans la procédure engagée par l’AFP. Ses avocats, Gilles-William Goldnadel et Stéphane Journé, ont indiqué que le tribunal avait jugé les propos poursuivis « non diffamatoires ».
À ce stade, c’est cette formulation publique de la décision qu’il convient de retenir. Et c’est déjà beaucoup.
Tout avait commencé par une phrase
Le 7 novembre 2023, un mois exactement après le massacre commis par le Hamas en Israël, Meyer Habib réagissait sur X à une vidéo montrant une ancienne collaboratrice du Quai d’Orsay arrachant des portraits d’otages israéliens.
Il écrivait : « L’antisémitisme, la haine d’Israël et l’apologie du terrorisme hélas nichés parfois au cœur de l’AFP, du service public et maintenant même au sein de la diplomatie française. »
L’AFP avait immédiatement exigé le retrait de ces propos, les qualifiant de graves et injustifiés. Meyer Habib ne les retira pas. Quelques jours plus tard, devant la commission de la Culture du Sénat, le PDG de l’agence, Fabrice Fries, annonçait que l’AFP allait porter plainte.
Trois ans plus tard, la procédure aboutit donc à une relaxe.
On peut apprécier Meyer Habib ou le trouver excessif. On peut approuver son vocabulaire ou le contester. Ce n’est plus le sujet. Le sujet est que l’AFP a demandé au juge pénal de tracer une frontière : celle qui aurait séparé la critique admissible de l’accusation diffamatoire. Selon les avocats de Meyer Habib, le tribunal n’a pas tracé cette frontière là où l’agence le demandait.
Le tribunal n’a pas certifié une vérité. Il a laissé une critique dans le débat
La distinction est essentielle. Dire d’un propos qu’il n’est pas diffamatoire ne revient pas à en certifier judiciairement le contenu. Une relaxe n’est pas une expertise générale de la couverture du Proche-Orient par l’AFP.
Mais elle produit néanmoins un effet politique et intellectuel. L’accusation ne peut plus être écartée au seul motif qu’elle serait juridiquement inadmissible.
Il faut donc revenir aux faits. Et précisément, les faits montrent que le débat sur la couverture du 7-Octobre par l’AFP ne naît ni avec Meyer Habib ni avec la décision du 28 septembre.
Il existait déjà.
« Terroriste » : une règle ancienne, mais une règle que l’on peut interroger
Une part de la controverse a porté sur le refus de l’AFP de qualifier elle-même le Hamas d’organisation « terroriste ».
Sur ce point, il faut restituer loyalement la position de l’agence: l’AFP affirme que cette règle n’a pas été créée pour le Hamas. Elle remonte à plus de vingt ans et vaut, selon sa direction, pour tous les groupes ou individus : Al-Qaïda, Daech, les talibans ou le Hamas. Reuters et Associated Press suivent une doctrine comparable. L’agence peut naturellement rapporter qu’un groupe est classé terroriste par l’Union européenne, les États-Unis ou d’autres États ; elle refuse simplement, dans sa propre voix, d’endosser le qualificatif.
C’est un argument journalistique. Il mérite d’être entendu.
Mais une règle éditoriale n’acquiert pas, parce qu’elle est ancienne, le statut d’un axiome. Lors de l’audition de l’AFP au Sénat le 14 novembre 2023, plusieurs sénateurs avaient précisément interrogé les dirigeants de l’agence sur ce choix. Certains leur opposaient des dépêches où le mot « terroriste » avait pourtant été employé.
Le directeur de l’information, Phil Chetwynd, répondit que de telles occurrences existaient, qu’une production de plusieurs milliers de dépêches quotidiennes comportait nécessairement des écarts à la règle, et que ces exemples ne démontraient pas un traitement spécifique du Hamas. Il invoqua également la sécurité des journalistes de l’agence dans des pays où qualifier elle-même certains groupes de « terroristes » pourrait les exposer.
Voilà le débat. Il est plus intéressant que le procès en intention. La question n’est pas : « Pourquoi l’AFP refuse-t-elle un mot que nous voudrions lui imposer ? » Elle est : quels effets cette doctrine produit-elle sur la perception d’un événement lorsque cet événement est précisément un massacre terroriste ? Une règle peut être cohérente dans son principe et produire, dans certaines circonstances, un résultat éditorial discutable. C’est précisément à cela que sert la critique des médias.
L’AFP avait elle-même reconnu un « raté »
Un autre élément mérite d’être rappelé: devant le Sénat, Fabrice Fries avait reconnu un choix éditorial défaillant après le 7-Octobre. Le 23 octobre 2023, l’armée israélienne avait montré à des journalistes une compilation d’images des massacres. L’AFP avait couvert cette projection en anglais, mais pas immédiatement en français.
Fabrice Fries ne chercha pas à nier le problème. Il parla d’un « raté »: « Oui, elle aurait dû rendre compte le jour même » de cette projection, déclara-t-il en substance devant les sénateurs. Cette reconnaissance est importante parce qu’elle démontre précisément qu’une discussion sérieuse sur les choix de l’agence est possible sans prétendre que plusieurs milliers de journalistes obéiraient à une mystérieuse consigne antisémite.
Entre l’infaillibilité et le complot, il existe un immense territoire: celui du journalisme. Celui des choix de sujets, des titres, de la hiérarchie de l’information, de la vitesse d’une correction, de la prudence accordée à une source, de la qualification d’un protagoniste, de la place donnée à une image ou à un témoignage. C’est là qu’une agence de presse doit pouvoir être interrogée.
L’AFP n’est pas « le service public » — et c’est justement important
Une précision s’impose également: l’AFP n’est pas un média de « service public » au sens où le sont France Télévisions ou Radio France. Elle dispose depuis la loi de 1957 d’un statut singulier destiné notamment à garantir son indépendance. Ce statut lui impose simultanément une obligation particulièrement forte : l’agence ne doit, selon l’article 2 de son statut, tenir compte d’aucune influence ou considération susceptible de compromettre l’exactitude ou l’objectivité de l’information. Fabrice Fries l’avait lui-même rappelé au Sénat.
C’est précisément pourquoi la critique de l’AFP est légitime. Non parce que son travail serait négligeable. Parce qu’il est considérable. Une dépêche d’agence n’est pas une information parmi d’autres. Elle fournit la matière première de milliers de journaux, radios, chaînes et sites à travers le monde. Ses mots circulent. Ses angles circulent. Ses précautions circulent. Ses erreurs aussi. Et parfois ses silences. Plus une institution exerce une influence structurante sur la fabrication de l’information, moins elle peut considérer l’examen de ses pratiques comme une atteinte à sa dignité.
La mauvaise question serait désormais : « Meyer Habib avait-il raison ? »
Ce serait retomber exactement dans le piège du débat binaire. La bonne question est différente: avons-nous le droit d’examiner rigoureusement la couverture d’Israël par l’AFP, y compris pour rechercher d’éventuels biais ?
La réponse est oui. Avons-nous le droit, au terme de cet examen, de conclure qu’un biais allégué n’est pas démontré ? Évidemment oui.
Avons-nous le droit d’identifier au contraire des choix éditoriaux répétitifs, des asymétries lexicales ou des traitements qui posent problème ? Encore oui.
C’est cela que la décision du 28 septembre rend intéressant: elle ne donne pas à Meyer Habib un brevet de vérité. Elle retire à l’AFP quelque chose de plus modeste, mais de plus essentiel : la possibilité de considérer que la violence même de l’accusation suffisait à la faire sortir du débat.
L’agence avait choisi le tribunal. Le tribunal n’a pas condamné celui qu’elle poursuivait. Il reste donc ce que la justice ne pouvait pas trancher à sa place : le travail journalistique. Dépêche après dépêche. Titre après titre. Mot après mot.
Et c’est peut-être là que cette histoire commence réellement.


