Après les propos d’Emmanuel Macron à Trappes évoquant « la première fois » qu’un acte terroriste aurait été planifié pour tuer des Français en raison de leur couleur de peau « ou de la religion qu’on leur donne », puis la rectification de l’Élysée, Yaël Bensimhoun choisit la satire. Et propose une réforme administrative radicale : adapter l’Histoire aux nécessités du discours politique.
L’Histoire, cette vieille importune avec ses dates, ses morts et ses archives, constitue depuis toujours un sérieux obstacle à la liberté d’expression des gouvernants.
Elle s’obstine à rapporter des événements survenus avant leurs déclarations, sans même vérifier s’ils conviennent aux nécessités politiques du moment.
Il serait donc temps d’y mettre bon ordre.
Emmanuel Macron vient d’ailleurs de montrer la voie. À propos de l’attaque raciste de Trappes, il a déclaré que c’était « la première fois » qu’un acte terroriste était planifié pour tuer des Français en raison de leur couleur de peau « ou de la religion qu’on leur donne ».
La première fois ?
Il faut saluer cette simplification historique. Elle permet d’économiser une quantité considérable de souvenirs inutiles.
L’attentat de la rue Copernic, en 1980, par Hassan Diab ? Quatre morts.
L’attaque de la rue des Rosiers, en 1982, par le groupe terroriste palestinien Abou Nidal ? Six morts.
Sébastien Selam, assassiné en 2003 par Adel Amastaibou ? Ilan Halimi, torturé à mort en 2006 par Youssouf Fofana et le gang des barbares ?
Fâcheux précédents.
Passons sur les quatre Juifs assassinés à Toulouse en 2012 par Mohamed Merah, dont trois enfants.
Oublions les quatre victimes de l’Hyper Cacher, abattues en 2015 par Amedy Coulibaly.
Quant à Sarah Halimi, assassinée par Kobili Traoré en 2017, et Mireille Knoll, rescapée de la Shoah assassinée par Yacine Mihoub en 2018, elles présentent l’inconvénient supplémentaire de compliquer les statistiques.
Il faut convenir qu’une telle accumulation rend l’expression « première fois » singulièrement difficile à employer.
D’où l’intérêt de supprimer les précédents.
Je propose donc la création d’un Haut-Commissariat à l’Actualisation du Passé, chargé de retirer des archives les événements susceptibles de contredire une déclaration présidentielle.
L’administration y gagnerait en efficacité et les discours officiels en clarté.
Quant aux morts, n’étant plus en état de protester, leur coopération peut être raisonnablement présumée.
Notre réforme devra toutefois surmonter une difficulté linguistique, née d’une regrettable tentative de rectification.
Devant l’émoi suscité par cette « première fois », l’Élysée s’est empressé d’expliquer que le président entendait parler exclusivement des crimes motivés par la couleur de peau.
Fort bien.
Mais Emmanuel Macron avait eu l’imprudence d’ajouter : « ou de la religion qu’on leur donne ».
Une conjonction malheureuse, dont la signification ordinaire menace à présent toute l’architecture de notre projet.
Il faudra donc prévoir une seconde réforme : soumettre les conjonctions de coordination à l’autorité de l’Élysée.
Le mot « ou » pourra ainsi désigner tantôt une alternative, tantôt son contraire, selon les exigences du moment.
Le langage cesserait enfin d’être une contrainte.
Il deviendrait un service après-vente.
Il conviendrait ensuite d’instituer un Service national de Dilution des Particularités Historiques.
Dans sa rectification, le président a évoqué ensemble les chrétiens et les Juifs assassinés pour leur religion.
Les crimes visant des chrétiens sont réels et méritent condamnation. Leur existence présente en outre, pour notre administration nouvelle, un avantage appréciable : celui de permettre de fondre dans une même formule des histoires pourtant fort différentes.
Ainsi, nul besoin de s’attarder sur la fréquence des attentats antisémites, ni sur la place disproportionnée de l’antisémitisme parmi les actes antireligieux commis en France.
Une formule générale suffira.
Il est vrai que l’antisémitisme constitue une forme de racisme.
Mais cette précision risquerait de réintroduire une distinction que notre réforme entend précisément abolir.
L’égalité des victimes sera donc garantie par la disparition de leurs particularités.
Une troisième mesure s’impose concernant la reconnaissance des crimes.
Nous savons que, dans certaines affaires antisémites, l’établissement du mobile a demandé un temps considérable.
Sarah Halimi a attendu près de onze mois, après sa mort, pour que la circonstance aggravante d’antisémitisme soit retenue.
L’assassinat de Sébastien Selam a donné lieu à de longues controverses autour des motivations de son meurtrier et de son état psychiatrique.
Je propose de conserver cette prudence, dont les vertus administratives sont évidentes.
Tout assassin d’un Juif pourrait ainsi bénéficier, dans un premier temps, d’une étude approfondie de ses troubles psychologiques.
L’antisémitisme ne serait éventuellement examiné qu’après épuisement des autres hypothèses.
On objectera peut-être qu’un individu peut être à la fois malade mental et antisémite.
C’est exact.
Mais notre administration, vous en conviendrez, ne saurait être tenue de résoudre simultanément deux problèmes.
Quant à la qualification de terrorisme, il serait souhaitable d’en assouplir l’usage dans les discours officiels, tout en laissant à la justice le soin de vérifier ultérieurement si les critères légaux sont réunis.
Un crime raciste, même prémédité, n’est certes pas automatiquement terroriste.
Mais pourquoi laisser cette subtilité troubler la solennité d’une déclaration ?
Nous disposerions ainsi d’un système admirable : une célérité exemplaire pour nommer les crimes nouveaux, une prudence infinie pour reconnaître certains crimes anciens.
Reste enfin une dernière difficulté.
On pourrait s’étonner qu’un président de la République connaissant nécessairement Toulouse, l’Hyper Cacher et Ilan Halimi ait pu prononcer les mots « la première fois ».
Certains esprits chagrins soupçonneront une lâcheté politique, cette peur de déplaire qui inspire parfois les plus remarquables contorsions.
D’autres iront jusqu’à s’interroger sur un éventuel préjugé envers les Juifs.
Ces soupçons ne constituent évidemment pas des preuves.
Notre Haut-Commissariat n’aura d’ailleurs aucune raison de rechercher pourquoi l’Histoire a été oubliée.
Sa mission sera plus simple : veiller à ce que cet oubli ne puisse désormais être contredit.
Je soumets donc respectueusement cette proposition aux autorités compétentes.
Les morts juifs de France seront dispensés de figurer parmi les précédents historiques susceptibles d’embarrasser le discours présidentiel.
Leurs noms pourront être conservés dans les archives, à condition de ne jamais être consultés au mauvais moment.
On évitera ainsi bien des polémiques, quelques rectifications embarrassantes et, surtout, cette regrettable habitude qu’ont les faits de contredire les déclarations officielles.
Il ne resterait alors qu’à espérer que les morts juifs consentent enfin à cette dernière formalité :
disparaître aussi de la mémoire de ceux qui les pleurent.
Yaël Bensimhoun
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Tous les "représentants" et autres "responsables" de la communauté, ceux qui dans quelques mois, dispenseront généreusement leurs consignes de vote, sont étrangement mutiques sur les propos scandaleux de ce président qui l'a si peu été, alors qu'ils avaient pris aveuglément fait et cause pour lui jusqu'à faire silence sur les meurtres de Sarah Halimi et de Jérémie Cohen intervenus pendant les campagnes présidentielles de 2017 et 2022, et allant jusqu'à lui remettre un prix de lutte contre l'antisémitisme... !!