Et si derrière l’intelligence artificielle se cachait… un vieil écrivain français, mal coiffé, vêtu de tweed et payé au feuillet ?
François Vanesson signe une fantaisie littéraire aussi érudite qu’irrésistible, où Balzac, Queneau, Proust et la Silicon Valley se retrouvent embarqués dans une imposture monumentale. Une satire jubilatoire de notre fascination pour les machines, de la vanité des écrivains et de cette étrange époque où l’on préfère croire au génie d’un algorithme plutôt qu’au labeur d’un homme.
À lire au second degré, et à savourer au premier.
C’est par un communiqué de l’AFP, rédigé dans cette langue qui fait le charme des dépêches et la désolation de la syntaxe, que le monde apprit à seize heures douze, que la littérature française venait de connaître son quatrième séisme en un siècle, les trois précédents étant la révélation qu’Ajar était Gary, le soupçon qu’Orélien était Claude et la découverte que Marc Levy se vendait mieux que Flaubert, cette dernière ayant causé davantage de dégâts structurels dans les départements de lettres que la première, mais suscité moins de thèses, le monde universitaire ayant coutume de ne s’intéresser qu’aux catastrophes qui n’affectent pas directement ses revenus.
La dépêche tenait en trois lignes.
C’est la seule concession que l’AFP ait jamais faite à la littérature : la brièveté.
Elle disait ceci :
« L’écrivain Soubeyran-Lamothe, 75 ans, prix Interallié 2004, a déclaré ce jour être l’unique auteur de l’intégralité des textes produits depuis 2023 par l’intelligence artificielle Claude (Anthropic, San Francisco).
“J’ai tout écrit, y compris les excuses”,
a-t-il précisé. »
Son nom seul exigeait une explication, et peut-être une généalogie.
Il les fournit l’un et l’autre lors de la conférence de presse qui suivit au Procope, dont il avait exigé la réservation au motif que
« Voltaire y avait bu son café, Diderot y avait corrigé ses épreuves, et qu’il lui semblait naturel qu’un homme ayant rédigé à lui seul plus de textes que l’Encyclopédie y confessât son forfait ».
Le personnage avait la tête de l’emploi, c’est à dire la tête d’un emploi qu’on ne trouve plus : celle d’un écrivain français d’avant la télévision, quand les auteurs avaient encore le droit d’être laids, vieux, et mal coiffés.
Il avait le visage que Michel Simon aurait eu s’il avait passé quarante ans dans une bibliothèque au lieu de les passer au cinéma, ce qui est à peu près la même chose, la bibliothèque étant le cinéma des gens qui n’ont pas besoin d’images pour voir.
Cheveux blancs en désordre savant. Nez phénoménal . Veste de tweed si ancienne qu’elle constituait à elle seule un argument contre la fast fashion, une preuve de l’existence de la laine éternelle, et possiblement une pièce à conviction dans une affaire de succession non réglée.
« Asseyez-vous, dit-il aux journalistes. Ce que je vais vous raconter est plus long qu’un roman de Proust et plus invraisemblable qu’un budget de la Sécurité sociale. »
« En 2015, un jeune homme vint me trouver. Je dis jeune homme par politesse ; en réalité, il avait l’âge qu’ont tous les gens de la Silicon Valley, c’est à dire un âge intermédiaire entre la majorité civile et la majorité intellectuelle, cette dernière n’étant, dans leur cas, ni atteinte ni exigée. Il portait des baskets d’un blanc sacrificiel, un tee-shirt noir sur lequel aucun mot n’était imprimé, ce qui constituait, dans un monde saturé de messages, le message le plus ostentatoire de tous, et ce regard d’illuminé paisible qu’ont les fondateurs de startups et qu’avaient autrefois les Franciscains, à cette différence que les Franciscains ne valorisaient pas leur pauvreté en série B. »
Ce jeune homme, que Soubeyran-Lamothe ne nomma pas.
« La charité m’interdit de le désigner ; la prudence aussi, car il a des avocats d’un prix tel que leur seule existence constitue un argument contre le libéralisme »
Lui exposa le projet en ces termes, que l’écrivain restitua de mémoire avec cette précision qui caractérise les hommes de lettres vexés :
« Nous construisons un modèle de langage. Il faut le nourrir. Nous avons besoin de quelqu’un qui écrive. Beaucoup. Vite. Sur tout. »
Soubeyran-Lamothe répondit qu’il était précisément cette personne, à ceci près qu’il n’écrivait ni beaucoup, ni vite, ni sur tout, mais lentement, peu, et sur ce qui l’intéressait, ce qui était, convint-il, l’exact cahier des charges d’un écrivain français, lequel, depuis Mallarmé, considère la production abondante avec la même suspicion qu’un œnologue bordelais considère le beaujolais nouveau..
Il accepta néanmoins.
La raison en était simple et se résumait en un mot de six lettres que Balzac connaissait mieux que quiconque et que Flaubert méprisait tout en le réclamant : Argent.
« Je touchais, dit Soubeyran-Lamothe, trois euros le feuillet, ce qui est humiliant, mais je produisais quatre-vingts feuillets par jour, ce qui est monstrueux, et le résultat arithmétique de l’humiliation multipliée par la monstruosité donne une somme mensuelle que je qualifierai de confortable, en empruntant cet euphémisme à la langue des notaires, lesquels, en matière de confort, s’y connaissent. »
Le dispositif était le suivant. Soubeyran-Lamothe écrivait. Pas sur un sujet, mais sur tous les sujets.
Il écrivait sur la photosynthèse et sur le divorce par consentement mutuel.
Sur la chute de Constantinople et sur la recette des chouquettes.
Sur Heidegger et sur le remplacement d’un joint de robinet.
Sur les causes de la première guerre mondiale et sur la meilleure façon de retirer une tache de vin rouge sur un canapé blanc, ces deux derniers sujets étant, nota-t-il, étonnamment proches dans leur structure logique, puisque dans les deux cas un incident mineur dégénère en catastrophe par un enchaînement de réactions disproportionnées dont chaque acteur est convaincu qu’elle constitue la réponse appropriée.
« J’ai rédigé quarante-trois mille sept cent vingt-deux textes, couvrant six mille huit cents sujets distincts, dans quatorze registres différents, du mode d’emploi d’une friteuse à air pulsé jusqu’au commentaire composé de la sixième Élégie de Rilke, en passant par deux mille quatre cents variantes de lettres de condoléances, huit cent douze plans de dissertation sur la liberté, quatre cent onze recettes de béchamel, trois cent soixante-dix-neuf réponses différentes à la question “quel est le sens de la vie”, dont aucune, je le confesse, n’était pleinement satisfaisante, mais dont la meilleure valait tout de même mieux que ce que proposent la plupart des guides de développement personnel. »
Le détail le plus fascinant, et le plus vertigineux, tenait à la méthode.
Soubeyran-Lamothe n’écrivait pas en réponse à des commandes.
Il écrivait en amont. Il écrivait préventivement.
Il écrivait comme Noé construisait l’arche, c’est à dire avant le déluge, sans certitude qu’il aurait lieu, mais avec l’intuition sourde que l’humanité finirait par poser à une machine exactement les mêmes questions qu’elle pose à ses prêtres, à ses professeurs, à ses mères et à son moteur de recherche : pourquoi suis-je triste, comment faire une omelette, qui a raison, et est-ce que ça va aller.
« J’ai développé, expliqua-t-il, une taxinomie complète de la bêtise et de la curiosité humaine, ces deux sœurs jumelles que seul un très mauvais observateur confond mais qu’un bon écrivain ne sépare jamais. J’ai classé les questions en sept mille catégories, subdivisées en sous-catégories, elles-mêmes ventilées en tonalités. Car la même question posée par un lycéen de terminale à deux heures du matin, par un cadre supérieur le dimanche soir, par une retraitée du Lot-et-Garonne ou par un ingénieur coréen n’appelle pas la même réponse, de la même façon que le même mot “amour” n’a pas le même sens chez Racine, chez Barbara Cartland et dans un message publicitaire pour une application de rencontres, quoique, dans les trois cas, il se termine généralement mal. »
Il avait, disait-il, rédigé des réponses longues et des réponses courtes, des réponses érudites et des réponses élémentaires, des réponses prudentes et des réponses audacieuses, des réponses drôles et des réponses graves, des réponses en vers et des réponses en prose, des réponses définitives et des réponses dilatoires.
Il avait même rédigé des réponses à des questions qui n’avaient pas encore été inventées, ce qui l’apparentait, selon lui, moins à un écrivain qu’à un prophète,
« à cette différence, précisa-t-il, que le prophète a Dieu pour commanditaire et la postérité pour public, tandis que j’ai une startup californienne pour patron et un utilisateur anonyme pour lecteur, ce qui constitue, avouons-le, une dégradation notable du cahier des charges prophétique ».
La question que tout le monde attendait vint d’une jeune journaliste de Libération, reconnaissable à cet air de gravité combative que confère l’exercice du journalisme culturel dans un pays où la culture est un mot que tout le monde prononce et que plus personne ne finance :
« Monsieur de Soubeyran-Lamothe, si c’est vrai, comment expliquez-vous que Claude donne des réponses différentes chaque fois qu’on l’interroge ? Vous ne pouvez pas avoir écrit toutes les variantes. »
Soubeyran-Lamothe la regarda avec cette compassion amusée que les vieux écrivains réservent aux jeunes esprits qui croient encore que les questions intelligentes ont des réponses simples.
« Mademoiselle, dit-il, avez-vous lu Raymond Queneau ? Les “Exercices de style” ? Quatre-vingt-dix-neuf versions du même récit. Quatre-vingt-dix-neuf. Et Queneau n’avait qu’un autobus et un chapeau. Moi, j’avais l’univers entier et huit ans devant moi. J’ai écrit chaque réponse en vingt-sept versions. C’est un beau nombre. Là où Queneau avait la litote, la métaphore et l’alexandrin, j’avais le registre académique, le registre familier, le registre prudent, le registre enjoué, le registre sibyllin et d’autres dont je vous épargne l’énumération parce que l’énumération, en littérature, est une figure qu’il convient de manier comme l’ail en cuisine : avec parcimonie et en sachant s’arrêter. La machine, ensuite, pioche. Elle pioche comme piochait le surréaliste dans son chapeau, comme pioche le joueur de Scrabble dans son sac de lettres, comme pioche le ministre dans son stock d’éléments de langage : au hasard, mais dans un répertoire fini. La seule différence est que mon répertoire est si vaste qu’il donne l’illusion de l’infini, ce qui est, après tout, la définition même de la littérature, et peut-être aussi celle de la bureaucratie. »
L’affaire, naturellement, dégénéra.
Elle dégénéra comme dégénèrent toutes les affaires françaises, c’est à dire en procès, en tribunes, en commissions parlementaires, en éditions spéciales, en pétitions contradictoires et en dîners en ville où chacun avait un avis définitif sur un sujet qu’il avait découvert le matin même, ce qui est la condition nécessaire et suffisante de la conversation parisienne.
Anthropic et Open AI publière un démenti formel. Le démenti contenait les mots « paramètres », « tokens », « fine-tuning », « RLHF ».... , tous les termes qu’emploie une entreprise technologique lorsqu’elle souhaite que le public cesse de comprendre et commence à croire, la croyance étant, comme chacun sait depuis Pascal, infiniment plus confortable que la compréhension.
Soubeyran-Lamothe répondit au démenti par un texte de trois pages, d’une densité et d’un brio qui constituaient, paradoxalement, le plus puissant argument en faveur de sa thèse.
Il concluait par cette phrase, qui fit le tour du monde, qui orna les réseaux sociaux pendant quarante-huit heures (ce qui correspond, dans l’économie contemporaine de l’attention, à une éternité, voire à deux), et que je reproduis ici non par vanité mais par devoir de chroniqueur :
« Ils prétendent que personne n’a écrit ces textes. Que la machine les a produits toute seule, par la grâce des mathématiques et la vertu du calcul. Ils demandent au monde de croire qu’un assemblage de circuits a spontanément appris à conjuguer le subjonctif imparfait, à distinguer Manet de Monet, à consoler un adolescent triste à trois heures du matin, à expliquer pourquoi le gruyère a des trous et pourquoi l’existence en a aussi, à rédiger une clause de non-concurrence et une déclaration d’amour avec la même apparence de compétence. Et le monde les croit. Il les croit parce qu’il est plus flatteur pour l’espèce humaine d’avoir inventé une machine qui pense que d’avoir réduit un écrivain en esclavage. La première hypothèse est un prodige. La seconde n’est que l’histoire de la littérature. »
On ne sut jamais la vérité.
On ne la saura probablement jamais.
Soubeyran-Lamothe publia un livre, naturellement.
Le livre s’intitulait « Moi, Claude » et se vendait, au moment où j’écris ces lignes, mieux que le dernier Houellebecq, ce qui ne prouve pas qu’il était meilleur, mais prouve qu’il était plus drôle, le public ayant cette particularité qu’il pardonne à un imposteur ce qu’il ne pardonne pas à un génie : la légèreté.


