Libre de croire ou de ne pas croire, l’homme contemporain n’est pas pour autant délivré de lui-même. Charles Rojzman revient ici vers un judaïsme qui n’est pas celui de l’observance, mais celui de la responsabilité, de la limite, de la mémoire et du retour. Une transmission brisée, un père rendu athée par la Shoah, des parents nourriciers chrétiens, l’enfant solitaire à la synagogue : de cette histoire intime naît une question universelle. Comment devenir libre sans devenir son propre esclave ?
Mon judaïsme Une spiritualité pour l’homme libre Il est étrange qu’au moment même où les religions semblent s’éloigner de la vie d’un nombre croissant d’hommes et de femmes, la question spirituelle revienne avec une telle insistance, non plus nécessairement sous la forme ancienne de la foi reçue, des dogmes acceptés et des rites transmis de génération en génération, mais comme une inquiétude plus profonde, celle d’êtres devenus libres qui découvrent que la liberté ne leur dit ni pourquoi vivre, ni comment vivre, ni surtout que faire de cette part obscure d’eux-mêmes que ni l’instruction, ni le progrès, ni l’émancipation des anciennes contraintes n’ont réussi à faire disparaître. Nous avons gagné une liberté immense. Nous pouvons croire ou ne pas croire, aimer qui nous voulons, quitter le pays où nous sommes nés, changer de métier, de famille, parfois même d’identité, contester les traditions dont nous sommes issus et choisir parmi des milliers de philosophies, de religions et de sagesses celle qui correspond le mieux à ce que nous cherchons. Jamais l’individu n’a probablement disposé d’une telle souveraineté sur sa propre existence. Et pourtant quelque chose manque. Car nous avons découvert que la liberté ne délivre pas l’homme de lui-même. Elle ne le délivre ni de la peur, ni de la haine, ni du ressentiment, ni du besoin de domination, ni de cette étrange passion de l’innocence qui consiste à attribuer aux autres la responsabilité entière de ce qui nous arrive. Nous avons cru que l’éducation ferait reculer la barbarie, que la connaissance dissiperait les préjugés, que la prospérité calmerait les passions et que des institutions suffisamment justes finiraient par produire des hommes raisonnables. Le XXe siècle a détruit cette illusion, et le nôtre devrait achever de nous en guérir. Des hommes cultivés peuvent devenir barbares. Des victimes peuvent devenir injustes. Des idéaux généreux peuvent nourrir le fanatisme. Une cause juste peut devenir le prétexte d’une haine. Et celui qui se croit absolument du côté du Bien peut devenir plus dangereux encore que celui qui sait qu’il est animé par la colère, parce qu’il ne rencontre plus en lui-même aucun obstacle moral à ce qu’il inflige à ceux qu’il a désignés comme les représentants du Mal. C’est ici que je retrouve le judaïsme. Je dis bien : que je le retrouve. Car je ne suis pas un Juif observant. Je ne règle pas mon existence sur le commandement rabbinique, je n’observe pas la cacherout, je ne récite pas quotidiennement les prières prescrites et les fêtes juives ne scandent pas régulièrement mon année. Je n’en tire aucune gloire ni aucune raison particulière. Je ne crois pas que mon éloignement de l’observance me rende plus libre ou plus intelligent que celui qui trouve dans la pratique des commandements le chemin de sa fidélité. Simplement, ce chemin-là n’a pas été le mien. Mon père était athée, mais son athéisme ne venait pas seulement d’une conviction philosophique. Il avait perdu ses parents, ses frères et ses sœurs, ses proches, et avec eux une grande partie du monde dont il provenait. Comment un homme revenu d’une telle destruction aurait-il pu transmettre paisiblement à son fils la confiance dans un Dieu qui protège les siens ? À l’autre extrémité de mon enfance, il y eut le christianisme pieux de mes parents nourriciers dans la campagne du Dauphiné, des hommes et des femmes dont la religion n’était pas celle de mes ancêtres, mais qui m’avaient accueilli et protégé alors que d’autres hommes auraient voulu me faire disparaître précisément parce que j’étais juif. Et puis il y eut la synagogue et cette souffrance étrange de l’enfant qui s’y découvre juif sans savoir comment l’être, regardant les autres garçons accompagnés de leur père, observant des gestes qu’on ne lui avait pas transmis, éprouvant dans le lieu même où il aurait dû se sentir chez lui l’absence de celui qui aurait dû lui apprendre à y trouver sa place. Mon judaïsme est probablement né de cette contradiction : une appartenance certaine et une transmission brisée. Je n’ai donc jamais reçu le judaïsme comme un système complet de réponses. Je le retrouve aujourd’hui autrement, non comme le règlement religieux de mon existence, mais comme une certaine compréhension de l’homme qui me paraît, paradoxalement, d’une extraordinaire actualité. Car le judaïsme ne commence pas par l’homme parfait. Il commence par des hommes qui se trompent, mentent, jalousent, désirent, trahissent, ont peur, recommencent. La Bible elle-même n’est pas une galerie de saints impeccables offerte à notre admiration. Ses personnages sont des êtres humains exposés à leurs contradictions, capables du meilleur et du pire, et dont la grandeur tient moins à leur perfection qu’à leur capacité de répondre de ce qu’ils deviennent. Cette anthropologie me paraît infiniment plus juste que l’angélisme contemporain. Nous avons fabriqué une morale où chacun veut appartenir au camp des innocents. Nous distribuons volontiers les rôles entre victimes et coupables, dominants et dominés, oppresseurs et opprimés, comme si l’appartenance à une catégorie pouvait dispenser un être humain de l’examen de lui-même. Or aucune souffrance ne garantit la bonté de celui qui souffre. Aucune oppression subie n’empêche celui qui l’a subie de devenir oppresseur à son tour. Aucune cause, aussi juste soit-elle, ne protège ceux qui la défendent contre la haine, le mensonge ou le fanatisme. Le judaïsme me dit autre chose : tu es responsable. Non pas responsable de tout. Non pas coupable de tout. Responsable de ta part. Cette distinction me paraît fondamentale, car la responsabilité n’est pas la culpabilité. La culpabilité peut écraser un homme ; la responsabilité lui restitue au contraire une puissance d’agir. Tant que je suis uniquement victime de ce que les autres m’ont fait, je demeure leur prisonnier. Lorsque je commence à distinguer ce qui m’a été infligé de ce que je fais moi-même de cette souffrance, quelque chose de ma liberté devient possible. C’est ici que la teshouva, le retour, me paraît contenir une intuition spirituelle essentielle pour notre temps. Revenir ne signifie pas redevenir innocent. Il n’existe pas de retour à l’innocence. Revenir signifie reconnaître que je me suis égaré, regarder sans complaisance ce que je suis devenu, comprendre comment mes blessures ont parfois nourri mes violences, réparer ce qui peut l’être et reprendre la route autrement. Nous avons désespérément besoin de cette possibilité dans une époque qui ne connaît plus guère que l’acquittement ou la condamnation. Ou bien l’homme est innocent et il ne doit rien reconnaître, ou bien il est coupable et sa faute devient son identité. Les tribunaux moraux contemporains, particulièrement ceux des réseaux sociaux, ne connaissent guère le retour : ils exhument une phrase prononcée vingt ans auparavant et enferment définitivement un homme dans ce qu’il fut un jour. Le judaïsme me paraît porter une conception autrement plus exigeante et plus humaine : l’homme n’est jamais réductible à sa faute tant qu’il demeure capable de la reconnaître et de changer. Cela ne signifie évidemment pas que tout soit pardonnable ni que les conséquences de nos actes disparaissent par la magie du repentir. Certaines blessures demeurent, certains crimes sont irréparables et certaines victimes ne pourront ou ne voudront jamais pardonner. Mais la possibilité du retour interdit de transformer un être humain en essence du mal. Cette idée me conduit à une autre vérité qui m’est devenue essentielle : nous sommes des êtres de lutte. Jacob lutte toute une nuit et devient Israël. Il ne sort pas de cette lutte transfiguré en créature parfaite. Il en sort blessé. Il boite. Cette boiterie me paraît contenir une anthropologie entière. Nous boitons tous. Nous avons tous été blessés quelque part et nous avons tous blessé à notre tour. Nous portons des peurs, des humiliations, des abandons, des hontes, parfois des catastrophes qui nous précèdent et dont nous avons reçu l’écho sans les avoir vécues. La question n’est pas de parvenir à cette perfection psychologique que notre époque nous vend sous mille formes, mais de savoir ce que nous allons faire de notre boiterie. Car la blessure n’est pas sacrée. Elle peut nous ouvrir à la souffrance de l’autre comme elle peut nous enfermer dans la nôtre. Elle peut devenir compassion ou ressentiment. Elle peut nous rendre plus humains ou nous persuader que le monde nous doit éternellement réparation. C’est pourquoi je ne crois pas à une spiritualité qui promettrait la guérison totale. Je crois davantage à une spiritualité de la transformation. Et c’est également pourquoi je retrouve dans le judaïsme une conception de la liberté très différente de celle qui domine aujourd’hui. Notre époque définit volontiers la liberté comme l’abolition progressive de toutes les limites. Être libre serait ne dépendre de personne, ne recevoir aucune norme que l’on n’aurait soi-même choisie, pouvoir devenir entièrement l’auteur de sa propre existence. Mais l’Exode raconte quelque chose de beaucoup plus subtil. Le peuple sort de la maison de servitude, mais il n’entre pas immédiatement dans la liberté heureuse. Il traverse le désert. Il regrette parfois son ancienne servitude. Et après la libération vient la Loi. Je ne reçois pas personnellement cette Loi sous la forme d’une obéissance à tous les commandements rabbiniques, mais j’en comprends le sens anthropologique : être délivré du maître ne signifie pas encore être libre. Celui qui obéit à chacune de ses pulsions est esclave de ses pulsions. Celui qui ne peut résister à sa colère est esclave de sa colère. Celui qui transforme toutes ses blessures en vengeance est gouverné par ses blessures. Celui qui a besoin de l’approbation permanente des autres dépend d’eux davantage qu’il ne veut l’admettre. La véritable liberté exige donc une limite intérieure. Elle exige que quelque chose puisse dire non en nous à ce qui nous dégrade. Et cette idée me paraît aujourd’hui presque révolutionnaire, dans une civilisation qui a confondu l’émancipation avec la disparition de toute limite et qui découvre avec stupeur que des individus délivrés d’une grande partie des anciennes interdictions peuvent demeurer profondément esclaves de leurs désirs, de leurs addictions, de leur narcissisme, de leur peur et de leur besoin de reconnaissance. Il y a encore autre chose que je retrouve dans le judaïsme et qui me paraît essentiel pour notre temps : la méfiance envers ceux qui prétendent posséder définitivement la vérité. Abraham discute avec Dieu. Jacob lutte. Job proteste. Les rabbins se contredisent et leurs désaccords traversent les siècles. La discussion n’est pas nécessairement le signe d’une faiblesse de la vérité ; elle peut être la condition qui empêche la vérité de devenir une idole. Quelle leçon pour notre époque ! Nous ne savons plus discuter. Nous savons dénoncer, disqualifier, soupçonner, excommunier. Nous demandons moins à notre adversaire ce qu’il veut dire que de quel camp il appartient. Nous jugeons une parole à l’identité de celui qui la prononce et nous préférons souvent la fidélité à notre groupe à l’épreuve du réel. Or une civilisation libre ne peut survivre si ses membres deviennent incapables de supporter la contradiction. La démocratie n’est pas seulement un système d’institutions. Elle exige une qualité intérieure : être capable d’entendre une parole qui me déplaît sans éprouver immédiatement le besoin de faire taire celui qui la prononce. C’est en cela aussi que le judaïsme me paraît une spiritualité pour l’âge de la liberté : non parce qu’il fournirait une réponse définitive à toutes les questions, mais parce qu’il donne une dignité à la question elle-même. Et puis il y a la mémoire. Zakhor. Souviens-toi. S’il est un commandement juif que je comprends profondément, c’est celui-là. Je ne veux pourtant pas faire de la mémoire une religion de la victime. Mes morts ne me donnent aucun privilège moral. Le fait d’appartenir à un peuple persécuté ne me garantit aucune supériorité et ne me dispense de rien. Mais les morts créent une dette. Ils me rappellent que je ne me suis pas fait moi-même, que mon existence n’est pas une propriété dont je pourrais disposer comme si rien ne l’avait précédée et comme si rien ne devait lui succéder. L’individu contemporain se rêve volontiers sans dette. Il veut choisir ses appartenances, inventer son identité, se délivrer de ses ancêtres et ne devoir son existence qu’à lui-même. Je crois cette illusion dangereuse. Nous sommes tous des héritiers. Nous recevons une langue que nous n’avons pas inventée, un monde que nous n’avons pas construit, des récits, des blessures, des connaissances, des œuvres, des paysages, des institutions et jusqu’à des manières d’aimer dont nous ignorons souvent l’origine. La liberté véritable ne consiste donc pas à nier l’héritage. Elle consiste à décider ce que nous allons en faire. Transmettre n’est pas répéter. C’est recevoir, trier, transformer et donner à son tour. Je retrouve ici le sens le plus profond de mon propre judaïsme, précisément parce que sa transmission fut interrompue. L’enfant que j’étais dans la synagogue ne savait pas accomplir les gestes que les autres enfants apprenaient de leur père, mais cette absence elle-même m’a enseigné quelque chose sur la fragilité de toute transmission : ce qui n’est plus transmis peut disparaître, et ce qui est transmis mécaniquement peut mourir tout autant. Il faut donc transmettre vivant. Je ne sais pas ce qu’est Dieu. Je ne sais pas pourquoi Il se tait. Je ne sais pas ce qu’il y a après la mort. Je n’ai aucune révélation particulière à opposer à ceux qui ne croient pas, et je ne voudrais surtout pas fabriquer une certitude pour calmer ma peur de disparaître. Mais je ne peux pas croire non plus que l’homme ne soit qu’un accident biologique, que l’amour ne soit qu’une stratégie de reproduction, que la conscience morale soit seulement un arrangement neuronal et que la différence entre sauver un homme et le tuer puisse être entièrement décrite par la physique des corps. Quelque chose demeure mystérieux. Je l’appelle parfois Dieu. Peut-être est-ce seulement le nom que je donne à ce qui m’empêche de considérer que je suis la mesure de toute chose. Je ne demande pas à cette foi de me protéger du malheur. L’histoire de ma famille m’interdit probablement cette naïveté. Je lui demande de m’aider à demeurer humain dans le malheur. Je lui demande de me rappeler que ma souffrance ne me rend pas innocent, que mon adversaire ne cesse pas nécessairement d’être humain parce que je dois le combattre, que l’amour sans lucidité devient aveuglement mais que la lucidité sans amour peut devenir cruauté, que le Bien lui-même devient meurtrier lorsqu’il prétend ne plus avoir besoin de s’interroger sur ses propres moyens. Je lui demande surtout de me rappeler qu’il est toujours possible de revenir. Voilà peut-être ce que le judaïsme peut encore dire à l’homme contemporain lorsqu’on le débarrasse aussi bien du folklore auquel certains voudraient le réduire que de l’obligation d’y adhérer sous une forme que tous ne peuvent plus recevoir. Il lui dit : tu n’es pas innocent, mais tu peux devenir responsable. Tu n’es pas parfait, mais tu peux te transformer. Tu es libre, mais ta liberté a besoin de limites pour ne pas devenir une nouvelle servitude. Tu as été blessé, mais ta blessure ne doit pas devenir ton identité. Tu as reçu un héritage, mais tu n’es pas condamné à le répéter. Tu peux discuter, douter, contester et néanmoins demeurer fidèle. Tu mourras, mais quelque chose de ce que tu auras transmis continuera après toi. Voilà le judaïsme que je retrouve. Il ne correspond pas exactement à celui du rabbin, et je n’ai aucune raison de lui demander de reconnaître le mien comme plus authentique que le sien. Il existe des Juifs qui trouvent leur chemin dans l’étude de la Torah, la prière, le shabbat, la cacherout et les fêtes ; je respecte cette fidélité qui n’est simplement pas la mienne. La mienne est celle d’un homme auquel la chaîne fut transmise brisée. Un père athée parce que l’Histoire avait massacré les siens, des parents nourriciers chrétiens dont la piété m’a donné une première image de la bonté religieuse, un enfant solitaire dans une synagogue où personne ne pouvait lui montrer les gestes du père, des morts innombrables derrière lui et, malgré tout cela, cette étrange impossibilité de considérer le judaïsme comme une histoire terminée. Je ne suis pas revenu à l’observance. Je suis revenu à une question. Comment devenir libre sans devenir son propre esclave ? Comment regarder le mal sans se croire soi-même innocent ? Comment hériter sans être prisonnier de l’héritage ? Comment combattre sans se laisser posséder par la haine ? Comment transmettre sans imposer ? Comment accepter notre imperfection sans renoncer à nous élever ? Comment vivre avec la mort sans faire comme si elle n’existait pas ? Comment continuer à parler à Dieu lorsqu’on ne sait même plus exactement si l’on croit en Lui ? Je n’ai pas de réponse définitive. Mais je découvre aujourd’hui que ces questions, que j’ai portées pendant toute une vie en croyant parfois qu’elles n’appartenaient qu’à moi, sont peut-être parmi les plus anciennes questions juives. C’est pourquoi, après tant d’années, je peux enfin dire que je suis juif autrement que par naissance, par persécution ou par fidélité aux morts. Je le suis par cette manière de considérer l’homme comme un être imparfait mais responsable, la liberté comme une conquête toujours menacée, le conflit comme une réalité qu’il faut rendre féconde plutôt qu’abolir, la vérité comme une recherche qui supporte la contradiction, la mémoire comme une dette envers les morts et la transmission comme une responsabilité envers les vivants. Je le suis par cette conviction que nous ne sommes jamais achevés. Je le suis par cette possibilité du retour. Et peut-être, malgré tous mes doutes, par cette obstination très ancienne à continuer la conversation avec Celui dont je ne sais presque rien et dont le silence lui-même ne suffit pas à me faire taire. C’est cela, aujourd’hui, mon judaïsme. Et c’est peut-être aussi ce que le judaïsme, bien au-delà de ceux qui le pratiquent, a à dire à notre temps.
Charles Rojzman


