Dans cette Une voix, Richard Abitbol refuse d’accorder crédit, en l’état, aux accusations portées contre Jordan Bardella et retourne l’interpellation vers Emmanuel Macron. Au nom d’une même exigence face à tous les antisémitismes, il demande au président de la République de clarifier sa ligne, ses mots et ceux de son camp.
UNE VOIX
Richard C. Abitbol
Lettre ouverte au Président de la République
Monsieur le Président, clarifiez votre ligne, vos mots et ceux de votre camp
Monsieur le Président de la République,
Vous venez de demander aux responsables du Rassemblement national de « clarifier la ligne, les mots, les gens dans leur parti », après la publication par Mediapart de messages antisémites attribués à Jordan Bardella.
Permettez-moi de reprendre vos propres termes pour vous les adresser.
Monsieur le Président, clarifiez votre ligne. Clarifiez vos mots. Clarifiez les propos de vos ministres, et ceux des responsables et des militants de votre propre camp.
Car en matière d’antisémitisme, nul ne devrait pouvoir s’ériger en procureur sans accepter d’être jugé à la même aune.
Je ne crois pas Mediapart
Je n’accorde aucune confiance à Mediapart sur cette question, et je ne vois aucune raison de tenir une accusation pour vraie au seul motif que ce journal l’a publiée.
Jordan Bardella nie formellement l’authenticité des messages qui lui sont attribués et a engagé une procédure en diffamation. Mediapart affirme les avoir authentifiés. Je ne transformerai pas une accusation contestée en vérité établie.
Ma confiance, je l’accorde à celui qui, depuis qu’il exerce des responsabilités nationales au Rassemblement national, a publiquement affirmé son soutien à nos compatriotes juifs, combattu l’antisémitisme et défendu le droit d’Israël à se défendre.
Je crois Jordan Bardella lorsqu’il dément catégoriquement les propos qu’on lui prête, parce que je le juge d’abord sur ce qu’il a dit et fait publiquement depuis lors.
Je porte le même regard sur Marine Le Pen. Je considère que, depuis son accession à la présidence du Front national en 2011, elle a été et demeure irréprochable dans sa lutte contre l’antisémitisme.
Je ne suis d’ailleurs pas le premier à employer ce mot. Le 23 février 2015, sur Europe 1, Roger Cukierman, alors président du Conseil représentatif des institutions juives de France, déclarait à propos de Marine Le Pen qu’elle était « irréprochable personnellement ».
Le mot est assez fort pour mériter d’être rappelé : irréprochable.
Voilà pourquoi je refuse que l’on me demande d’accorder davantage de crédit à des messages contestés, vieux de treize ans et publiés par Mediapart, qu’aux actes, aux paroles et aux positions publiques que j’ai pu observer pendant toutes ces années.
Oui, j’établis une hiérarchie des responsabilités
Mais allons, pour les seuls besoins du raisonnement, jusqu’à l’hypothèse la plus défavorable à Jordan Bardella : admettons que les propos qui lui sont attribués aient réellement été tenus.
Alors oui, Monsieur le Président, j’établis une hiérarchie. Non entre les victimes de l’antisémitisme, mais entre la responsabilité et la puissance de ceux qui parlent.
D’un côté, des propos privés vieux de treize ans, attribués à un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans qui n’était investi d’aucune autorité publique comparable à la vôtre. De l’autre, la parole publique du président de la République française.
Cette différence change tout.
Un adolescent ne représente que lui-même. La parole d’un président de la République, elle, est investie de l’autorité de l’État. Elle est reprise par les médias du monde entier, entendue dans les chancelleries, commentée dans les rues de France et interprétée comme la position de la France.
La portée d’une parole se mesure aussi à la puissance de celui qui la prononce.
C’est pourquoi certains de vos propos sur Israël revêtent, à mes yeux, une gravité politique sans commune mesure avec celle de conversations privées prêtées, treize ans plus tôt, à un adolescent.
La boîte de Pandore
C’est précisément ce que je vous reproche.
Je ne vous impute évidemment pas personnellement chacun des actes antisémites commis en France. Les antisémites répondent de leur haine, et les agresseurs de leurs actes.
Mais je considère que certaines paroles présidentielles ont contribué à ouvrir une boîte de Pandore : à libérer, conforter ou légitimer une parole qui n’attendait parfois qu’un signal d’autorité pour se déchaîner.
Depuis le 7 octobre 2023, l’antisémitisme se maintient en France à un niveau exceptionnellement élevé. Derrière les statistiques, il y a nos vies : des synagogues protégées, des écoles surveillées, des Juifs qui hésitent à porter une kippa ou une étoile de David, des familles qui s’interrogent sur leur avenir en France.
Dans un tel contexte, chaque mot du chef de l’État devrait être pesé avec une prudence infinie.
Car lorsqu’une parole présidentielle touche aux Juifs, à Israël, au sionisme ou à Gaza, elle ne tombe pas dans le vide. Elle tombe dans une société déjà saturée de passions, de complotisme, de haine d’Israël et d’antisémitisme.
Et lorsqu’un chef d’État laisse se diffuser, par ses mots ou ses inflexions, une représentation susceptible de nourrir ou de légitimer une hostilité collective envers Israël — hostilité qui rejaillit ensuite sur les Juifs —, le problème change de dimension : l’autorité de l’État entre dans l’équation.
C’est en ce sens que je parle d’une responsabilité qui peut s’apparenter, dans ses effets politiques, à une forme d’antisémitisme d’État. Non que l’État français ait adopté une doctrine antisémite — ce n’est pas ce que j’affirme —, mais parce que la parole de son chef possède une force de légitimation qu’aucune parole privée ne peut avoir.
Après le 7-Octobre, nous avons regardé qui était là
Après le massacre du 7 octobre 2023, je n’oublie pas les inflexions qui ont suivi, les déclarations qui ont profondément blessé une partie de la communauté juive française, les crises répétées avec Israël, ni ce sentiment, partagé par beaucoup d’entre nous, que la parole française avait changé de nature.
Je n’oublie pas non plus le 12 novembre 2023, jour où la France marchait contre l’antisémitisme.
Marine Le Pen était là. Jordan Bardella était là. Vous n’y étiez pas.
Vous évoquiez le fallacieux prétexte que vous deviez représenter tous les Français, donc également les antisémites qui se sentaient blessés par cette manifestation.
Mais dans ces moments-là, les symboles comptent.
Dans les moments difficiles, on regarde autour de soi. On regarde qui marche à vos côtés lorsque vous avez peur. On écoute qui vous soutient sans ambiguïté.
Une partie importante des Juifs français a pu constater, durant cette période tragique, le soutien affiché de Marine Le Pen et de Jordan Bardella à la communauté juive et à Israël.
Cela ne réécrit pas l’histoire du Front national. Cela n’efface aucune faute du passé. Mais cela appartient au présent et doit pouvoir être dit.
C’est dans les moments difficiles que l’on reconnaît ses amis.
Alors, clarifiez
Vous demandez aujourd’hui au Rassemblement national de « clarifier la ligne, les mots, les gens dans leur parti ».
Très bien. Je vous retourne exactement votre exigence.
Clarifiez votre ligne depuis le 7-Octobre.
Clarifiez vos mots sur Israël.
Clarifiez les propos de vos ministres.
Clarifiez ceux des responsables et militants de votre camp.
Clarifiez les complaisances politiques envers ceux qui, depuis le 7-Octobre, ont franchi toutes les limites dans la diabolisation d’Israël.
Et clarifiez surtout pourquoi l’antisémitisme semble soudain devenir une urgence politique lorsqu’il permet d’atteindre le Rassemblement national, alors que tant de Juifs français vous ont trouvé silencieux, ambigu ou injuste lorsque la haine venait d’ailleurs.
Surtout pas vous
Alors non, Monsieur le Président. Pas vous. Surtout pas vous.
Ne venez pas instrumentaliser l’antisémitisme pour régler vos comptes avec vos adversaires politiques.
Ne venez pas nous dire aujourd’hui qui nous menace sans accepter que nous vous demandions des comptes sur vos propres paroles.
Ne faites pas de notre peur un argument électoral.
Je vous écris comme citoyen français. Mais je vous écris aussi comme Juif, révulsé à l’idée que notre inquiétude, nos morts et notre histoire puissent devenir des instruments de campagne.
Nous n’avons pas besoin d’une lutte contre l’antisémitisme à géométrie variable. Nous avons besoin de la même exigence contre tous les antisémitismes : celui d’extrême droite, celui d’extrême gauche, celui des islamistes, celui qui parle ouvertement des Juifs et celui qui sait contourner le mot tout en recyclant les mêmes obsessions.
Vous voulez que le Rassemblement national clarifie sa ligne ? Exigez-le. Mais soumettez-vous à la même exigence.
Parce qu’un adolescent n’est pas un chef d’État.
Parce qu’une conversation privée n’est pas une déclaration présidentielle.
Parce qu’un propos individuel n’a pas la puissance institutionnelle de la parole de la France.
Et parce que lorsqu’un président contribue, même sans l’avoir voulu, à ouvrir la boîte de Pandore, les conséquences peuvent dépasser de très loin son intention.
Monsieur le Président, clarifiez votre ligne. Clarifiez vos mots.
Clarifiez ceux de votre camp.
Et lorsque vous parlerez désormais des Juifs, d’Israël et de l’antisémitisme, souvenez-vous que vous ne parlez jamais seulement en votre nom.
Vous parlez au nom de la France.
Et c’est précisément pourquoi votre responsabilité est immense.
Richard C. Abitbol
Sources factuelles vérifiées (consultées le 30 septembre 2026)
– Déclaration d’Emmanuel Macron du 30 septembre 2026 demandant au RN de « clarifier la ligne, les mots, les gens dans leur parti » : Le Monde / Reuters.
– Jordan Bardella conteste les messages attribués par Mediapart et a déposé une plainte en diffamation : Reuters, 28 septembre 2026.
– Roger Cukierman, alors président du CRIF, a déclaré sur Europe 1 le 23 février 2015 que Marine Le Pen était « irréprochable personnellement ».
– Discours et positions officielles de la présidence française sur le 7-Octobre et l’antisémitisme : Élysée et ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
« Une voix » est un espace de parole singulière. Habayta choisit de publier cette voix ; elle n’est pas la voix d’Habayta.


