À Oléron puis à Neuilly, deux hommes racontent avoir été empêchés de partir après avoir refusé de montrer leur téléphone à des particuliers convaincus qu’ils avaient photographié des femmes en tenue islamique. Dans les deux cas, c’est celui qui exigeait l’accès au téléphone qui a appelé les forces de l’ordre. Deux affaires ne font pas un système. Mais leur ressemblance suffit pour que nous décidions de ne pas les oublier. HABAYTA ouvre le dossier et met en place une veille : nous chercherons les autres cas, s’ils existent.
Tout commence le 25 août dernier, sur une plage de l’île d’Oléron.
Un journaliste de 76 ans, que nous appellerons Yves, photographie deux femmes en burkini dans l’eau.
Ce qui retient son regard, nous raconte-t-il, est le contraste entre ces deux silhouettes et celles de femmes en bikini qui les croisent.
Il prend quelques photographies. Elles sont destinées, dit-il, à son usage personnel.
Un homme qu’il n’avait pas remarqué auparavant vient vers lui. Il lui demande de cesser de photographier. Puis de lui montrer les photographies. Puis de les effacer.
Yves refuse. « Je ne veux pas céder à l’intimidation » Lorsqu’Yves et son épouse décident de quitter la plage, la situation se tend.
Selon son récit, l’homme se place devant lui, les bras écartés, comme pour lui interdire le passage. Yves nous raconte alors un geste que nous n’avons aucune raison d’escamoter : il se baisse et ramasse un gros galet. Il a 76 ans. Il estime l’homme qui lui fait face beaucoup plus jeune. Il dit avoir peur d’un affrontement physique et, dans le même temps, ne pas vouloir céder.
Son épouse lui retire immédiatement le galet des mains. Le couple s’éloigne. L’homme les suit. Yves ne veut pas lui montrer où il habite et continue donc à marcher le long de la plage.
La confrontation dure, selon son estimation, entre un quart d’heure et une demi-heure. À un moment, un homme qui assiste à la scène vient spontanément se placer près de lui. « Je reste avec vous », lui dit-il en substance.
Yves possède aujourd’hui le nom et les coordonnées de ce témoin. Puis son contradicteur sort son téléphone. Et appelle les gendarmes.
Celui qui exige le téléphone appelle les gendarmes Yves se dit d’abord soulagé. Il va pouvoir expliquer ce qui vient de se passer.
Trois gendarmes arrivent. Mais le déroulement qu’il nous décrit est tout autre. Selon lui, les militaires écoutent principalement l’homme qui les a appelés et lui demandent, à lui, de rester à l’écart. Ils veulent voir les photographies. Yves les leur montre.
Son contradicteur porte plainte. Le lendemain, 26 août, Yves est convoqué à la gendarmerie de Saint-Pierre-d’Oléron. D’après son souvenir — nous voulons obtenir la qualification exacte de la procédure — la plainte porte non sur les photographies elles-mêmes, mais sur des accusations de violence et de racisme.
Pendant son audition, une vidéo lui est présentée. Yves estime qu’elle le montre dans un mouvement pouvant paraître agressif mais qu’elle s’interrompt avant de permettre de comprendre la totalité de la séquence. Un fichier sonore lui est également fait entendre. On y entend quelqu’un prononcer : « On n’est plus chez nous. »
Yves ne se souvient pas d’avoir dit ces mots. Sur le moment, déstabilisé, il envisage pourtant qu’ils puissent être de lui et dit les regretter. Ce n’est qu’après coup qu’un doute beaucoup plus profond s’installe : la phrase pourrait-elle avoir été prononcée par quelqu’un d’autre parmi les nombreuses personnes présentes ?
Aujourd’hui, Yves conteste qu’elle soit de lui. Nous ne disposons pas de cet enregistrement et ne sommes donc en mesure ni d’en authentifier l’origine ni d’identifier celui qui parle.
Pour HABAYTA, le statut de cet élément est donc simple : attribution contestée.
Rien de plus.
Puis Yves raconte son histoire à un ami Et cet ami l’interrompt. Parce qu’il lui est arrivé quelque chose qui lui paraît étrangement semblable.
Nous l’appellerons « Patrick ». Nous connaissons son identité. Nous avons recueilli directement son témoignage et nous avons visionné les deux vidéos dont il dispose. Son histoire s’est déroulée quelques mois plus tôt, en mai, dans une boulangerie de Neuilly-sur-Seine.
Patrick entre acheter du pain. Pendant qu’il fait la queue, il regarde son téléphone. Il remarque une femme portant, selon sa description, un niqab ainsi qu’un masque chirurgical. Mais, contrairement à Yves : Patrick ne prend aucune photographie. Il ne filme personne. Il achète son pain et s’apprête à sortir.
Un homme l’interpelle. Il est persuadé, selon Patrick, que celui-ci a photographié la femme. Il exige de voir son téléphone.
Patrick refuse. Il veut partir. L’homme l’en empêche. Selon son récit, l’homme se place devant lui, lui interdit le passage puis le saisit par le col de sa veste. Patrick tente de se dégager.
La confrontation se poursuit à l’extérieur. Un de ses amis, présent à proximité, commence alors à filmer. Patrick lui dit de continuer.
HABAYTA a visionné ces images. Elles attestent l’existence de la confrontation et constituent désormais l’une des pièces de notre dossier. Elles ne permettent évidemment pas, à elles seules, de déterminer les intentions de chacun ni de démontrer l’existence d’une quelconque stratégie organisée.
Patrick raconte avoir eu peur. Cette peur très physique qui arrive lorsque l’adrénaline monte et que l’on se demande si les paroles vont finir en coups.
Puis l’homme qui, selon lui, l’empêche de partir prend son téléphone. Et appelle la police.
C’est précisément ce détail qui reviendra à la mémoire de Patrick lorsque, plusieurs mois plus tard, Yves lui racontera Oléron.
À Neuilly, pourtant, la suite est différente
Il faut le dire parce que les différences comptent autant que les ressemblances. La police arrive une vingtaine de minutes plus tard. Patrick décrit des policiers courtois et professionnels.
Ils ne lui ordonnent pas de leur montrer son téléphone. C’est lui qui décide de le faire. La distinction qu’il établit est très nette : il refuse qu’un particulier s’arroge un droit de regard sur son téléphone ; il accepte de montrer celui-ci aux policiers venus vérifier les faits.
Selon son témoignage, ils constatent qu’il n’existe aucune photographie de l’homme ni de la femme. Ils lui indiquent qu’il peut déposer plainte. Patrick ne le fera pas. L’affaire lui paraît désagréable, mais insuffisamment importante pour engager une procédure et y consacrer du temps.
Il la range. Et l’oublie presque.
Jusqu’au récit d’Yves. C’est là que notre enquête commence
Mettons les deux histoires côte à côte.
À Oléron, une photographie existe. À Neuilly, aucune photographie n’a été prise. Mais dans les deux récits, un homme estime qu’une femme portant une tenue islamique a été photographiée.
Dans les deux cas, il réclame l’accès au téléphone.
Dans les deux cas, le propriétaire refuse.
Dans les deux cas, celui-ci raconte avoir été empêché de partir.
Dans les deux cas enfin, celui qui réclame l’accès au téléphone appelle lui-même les forces de l’ordre.
Cela suffit-il à démontrer l’existence d’une méthode ? Non. Cela suffit-il à démontrer une action concertée ? Non. Savons-nous si les protagonistes des deux affaires ont le moindre lien entre eux ? Non. Disposons-nous aujourd’hui d’un élément permettant d’impliquer une organisation religieuse, politique ou militante ? Non.
Alors pourquoi publier ?
Précisément parce que la réponse à toutes ces questions est encore non. Un journal n’enquête pas seulement lorsqu’il connaît déjà la réponse. Il enquête lorsqu’un fait suffisamment singulier se répète et qu’une question apparaît.
Deux affaires ne font pas un système Nous voulons tenir cette règle. Deux témoignages ne permettent pas de parler d’une organisation. Deux ressemblances ne prouvent pas un scénario concerté. Et deux incidents ne permettent certainement pas d’attribuer un comportement à l’ensemble d’une population ou d’une religion.
Mais l’excès inverse serait tout aussi mauvais journalistiquement : considérer que, faute de disposer immédiatement de dix cas, les deux premiers ne méritent aucune investigation.
Ils la méritent.
D’autant qu’une question juridique très concrète se trouve derrière ces histoires. Un particulier peut-il exiger de voir les photographies contenues dans votre téléphone ? Peut-il vous ordonner d’en effacer une ? Que devient le droit à l’image lorsque la photographie est prise dans l’espace public ? À partir de quel moment empêcher quelqu’un de partir change-t-il la nature juridique d’une altercation ? Et dans quelles circonstances les policiers ou les gendarmes peuvent-ils eux-mêmes consulter le contenu d’un téléphone ?
Nous allons travailler sur chacune de ces questions. Nous avons mis le dossier sous veille. Et c’est ici que nous voulons prendre un engagement envers nos lecteurs.
Ce papier n’est pas la fin de l’enquête. C’est son commencement.
HABAYTA a mis en place une veille spécifique sur ces affaires. Nous recherchons désormais en France les situations documentées susceptibles de présenter des caractéristiques comparables : injonction de montrer un téléphone, demande d’effacer une photographie, intervention d’un particulier au nom d’une règle religieuse ou de pudeur, contrôle informel d’une tenue ou d’un comportement dans l’espace public.
Nous avons déjà rencontré des affaires périphériques. Nous les conservons dans notre dossier. Mais nous refusons de les additionner artificiellement pour fabriquer un phénomène.
Ce que nous recherchons maintenant, ce sont des faits suffisamment proches, suffisamment documentés et suffisamment vérifiables pour permettre — ou empêcher — une conclusion.
Nous ne lâcherons pas le dossier. S’il n’existe que deux affaires, nous l’écrirons. Si nous en découvrons d’autres, nous les documenterons. Si certains rapprochements que nous examinons aujourd’hui se révèlent infondés, nous le dirons également.
Et si, au contraire, une répétition suffisamment précise finit par apparaître, nous la montrerons.
Si cela vous est arrivé
Cet appel n’est pas un appel à la dénonciation. Nous ne demandons à personne de nous envoyer des noms, des rumeurs ou ce que le voisin d’un ami aurait raconté. Nous cherchons uniquement des personnes ayant personnellement vécu une situation comparable ou en ayant été témoins directs.
Si un particulier vous a sommé de lui montrer le contenu de votre téléphone, d’effacer une photographie ou de renoncer à photographier au nom d’une prescription religieuse ou d’une règle de pudeur, vous pouvez nous écrire. Indiquez la date, le lieu et les circonstances aussi précisément que possible.
Si des éléments matériels existent — vidéo, photographie, plainte, procès-verbal, décision judiciaire — dites-le-nous.
Nous vérifierons avant de publier. Nous protégerons les sources qui doivent l’être. Et nous ne transformerons jamais une hypothèse en fait pour rendre une histoire plus spectaculaire.
Deux affaires ont posé une question.
HABAYTA la garde ouverte.



Bravo Sarah. Un modèle de journalisme.