Dix jours après la première de NAZA à Venise, un autre film israélien apparaît : Naza: The Real Story. Même ville, mêmes toits de Tel-Aviv, même guerre — mais un récit inverse, porté cette fois par des officiers et soldats israéliens qui entendent répondre point par point aux accusations du premier documentaire. Une contre-offensive cinématographique à une vitesse exceptionnelle, qui dit quelque chose de la bataille désormais ouverte autour du récit de Gaza.
Le premier NAZA
Le premier documentaire est signé Yuval Abraham et Rachel Szor, deux des coréalisateurs de No Other Land. Produit par The Guardian et JW Films, il a reçu en septembre le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise. Le film, d’environ 80 minutes, repose notamment sur les témoignages anonymisés de 24 membres de l’armée et du renseignement israéliens.
Son titre vient du terme militaire « NAZA », présenté comme un acronyme servant à désigner le nombre attendu de victimes civiles lors d’une frappe. Son propos est sévère. Très sévère: à travers ces témoignages, les réalisateurs veulent montrer les mécanismes de sélection des cibles à Gaza, l’usage de systèmes automatisés ou assistés par intelligence artificielle et l’acceptation, dans certaines opérations, de pertes civiles importantes.
Abraham et Szor ne cachent pas leur point de départ. Dans leur déclaration de réalisateurs, ils disent avoir voulu examiner, en tant qu’Israéliens, les systèmes qui se trouvent derrière ce qu’ils qualifient de « massacre de masse de civils palestiniens ».
Ce n’est donc pas un film qui prétend arriver vierge devant son sujet: il formule une accusation. Puis il construit son récit autour d’elle.
Le film a rencontré un retentissement considérable. Présenté en compétition à Venise, puis distribué dans des dizaines de pays, il est devenu en quelques semaines l’un des objets cinématographiques les plus discutés de la guerre de Gaza.
Mais en Israël, il a aussi déclenché une violente controverse.
L’armée israélienne a contesté plusieurs de ses conclusions et affirmé que le film présentait de manière trompeuse les procédures de ciblage. Les réalisateurs, eux, assurent avoir travaillé pendant trois ans, interrogé plus d’une centaine de sources et recoupé leurs témoignages avec des documents et d’autres enquêtes journalistiques.
Voilà le premier récit.
Puis arrive le second.
Le film-réponse
Il dure environ 49 minutes. Son titre ne laisse guère de place au doute : Naza: The Real Story. Selon le Jerusalem Post et l’agence ANSA, le projet a été réalisé par Roi Danino, Hagay Gutman et Ariel Averbuch et conçu explicitement comme une réponse au premier documentaire. Son geste cinématographique est presque provocateur tant il imite celui de son adversaire.
Là encore : Tel-Aviv. La nuit. Les toits.
Mais les hommes qui parlent ne racontent plus la même guerre. Le site officiel présente le documentaire comme le témoignage de hauts commandants de Tsahal, d’officiers du renseignement et de soldats ayant participé aux opérations à Gaza. Ils abordent notamment les procédures d’autorisation des frappes, les combats dans les zones civiles, la recherche des otages et l’acheminement de l’aide humanitaire.
Le film est disponible gratuitement. Et son invitation au spectateur tient en quelques mots : écoutez leur récit, puis décidez ce que vous en pensez.
C’est précisément ce qui nous intéresse.
Le même toit, mais pas le même champ de vision
Dans le premier NAZA, l’attention est portée sur la cible: qui décide ? À partir de quelles informations ? Combien de civils peuvent mourir pour atteindre un responsable du Hamas ? Quelle place prennent les algorithmes dans la chaîne de décision ? Que devient la notion de proportionnalité lorsque la guerre se mène depuis des écrans ?
Dans The Real Story, le cadre se déplace: les soldats parlent des combattants du Hamas opérant en vêtements civils. Des armes dans des habitations. Des entrées de tunnels situées dans des zones résidentielles. Des otages détenus au milieu de la population. Des décisions d’ouvrir ou non le feu lorsqu’un civil apparaît. Des convois humanitaires. Des soldats israéliens exposés parce qu’une frappe est suspendue ou qu’une décision tarde.
Le film soutient donc que ce que le premier documentaire présente comme une politique de destruction ne peut être compris sans la nature du champ de bataille dans lequel elle s’exerce. C’est la thèse du film et de ses témoins, non un fait que leur seule parole suffirait à établir.
Et c’est ici que les deux objets deviennent intéressants à regarder ensemble.
Ce que le premier montre. Ce que le second lui reproche d’omettre.
Le premier NAZA pose une question essentielle : jusqu’où une armée peut-elle accepter la mort de civils pour atteindre une cible militaire ? On aurait tort d’écarter cette question simplement parce qu’elle dérange Israël: elle appartient au droit de la guerre, à l’éthique militaire, et à la responsabilité de toute démocratie qui envoie une armée combattre.
Mais Naza: The Real Story en impose une autre : peut-on juger les décisions d’une armée combattant au milieu d’une population civile sans examiner simultanément la manière dont son adversaire utilise cet environnement ?
On aurait tout autant tort d’écarter cette question parce qu’elle dérange ceux qui ne veulent regarder Gaza que depuis la conséquence visible d’une frappe.
C’est le problème central. Une image de ruines montre des ruines. Elle ne montre pas nécessairement ce qui précédait la frappe. Un témoignage de militaire raconte une décision. Il ne prouve pas nécessairement que cette décision fut justifiée. Une statistique de victimes décrit une catastrophe humaine. Elle ne suffit pas, seule, à établir l’intention de ceux qui ont tiré.
Inversement, invoquer le Hamas, les tunnels ou les boucliers humains ne dispense jamais une armée de rendre compte de ses propres décisions.
Les deux choses peuvent être vraies en même temps. Et peut-être est-ce précisément ce que la guerre des récits nous empêche de penser.
Un étrange effet de miroir
Le deuxième film ne se contente pas de répondre au premier: il lui emprunte son langage. Son titre. Son décor. Sa nuit. Ses toits.
C’est presque une bataille de cinéma: à un témoignage anonyme répond un témoignage d’officier. À une description du système de ciblage répond la description de la chaîne d’autorisation. À l’image d’un civil devenu variable dans un calcul répond celle d’un combattant du Hamas impossible à distinguer immédiatement d’un civil. À l’accusation d’indifférence envers les vies palestiniennes répond le récit de frappes interrompues et de contraintes opérationnelles.
Le Jerusalem Post indique également que le film-réponse utilise des enregistrements déclassifiés de Tsahal, des images de combat et des renseignements saisis pour soutenir son argumentation. Cela ne transforme évidemment pas The Real Story en vérité officielle. Le titre est même une raison supplémentaire de garder ses distances. « The Real Story » est une promesse. Pas une preuve.
Comme le premier NAZA, ce film choisit. Il monte. Il cadre. Il hiérarchise. Il veut convaincre. Un documentaire n’est jamais une fenêtre ouverte sans médiation sur le réel: il est un regard porté sur lui.
Et le 7-Octobre ?
Il existe pourtant une asymétrie qui ne peut être évacuée: le premier NAZA commence après le 7-Octobre. Son objet est la conduite de la guerre à Gaza. C’est son droit.
Mais lorsqu’un documentaire entreprend d’expliquer moralement et politiquement une guerre, la question de ce qui l’a déclenchée cesse d’être un simple prologue. Le 7 octobre 2023, environ 1 200 personnes furent tuées en Israël et 251 prises en otage. Ce sont ces massacres et ces enlèvements qui déclenchèrent la guerre dont les deux films examinent aujourd’hui la conduite.
The Real Story réintroduit frontalement cet élément dans son récit, notamment à travers la recherche des otages et la manière dont leur présence à Gaza pesait, selon les témoins, sur certaines opérations.
Cela ne répond pas à toutes les accusations du premier film, mais cela change le cadre dans lequel elles sont regardées, et un cadre n’est jamais neutre.
Il faudrait voir les deux
C’est finalement notre position. Non pas : le second film annule le premier. Ce serait trop simple. Non pas davantage : le premier a parlé, l’affaire est entendue. Ce serait intellectuellement paresseux.
Il faudrait voir les deux. Parce qu’ils donnent accès à deux ensembles de témoignages israéliens qui se contredisent parfois profondément. Parce qu’il est possible que certains témoins du premier documentaire décrivent des dérives réelles. Parce qu’il est possible aussi que certaines de leurs conclusions deviennent trompeuses lorsqu’elles sont isolées de toute la chaîne opérationnelle. Parce que les militaires interrogés dans le second film ont eux aussi intérêt à expliquer et défendre les décisions auxquelles ils ont participé. Parce que l’anonymat protège une source, mais oblige à un travail de vérification exceptionnel. Parce que le grade et le visage découvert donnent un autre type de responsabilité, mais ne garantissent jamais l’impartialité.
Bref : parce qu’aucun des deux films ne devrait disposer seul du dernier mot.
La guerre des récits n’est pas la guerre
Trois ans après le 7-Octobre, une chose apparaît avec une netteté presque cruelle: il n’existe pas seulement une guerre à Gaza. Il existe une guerre pour raconter Gaza. Elle se livre dans les journaux. Dans les tribunaux. À l’université. Dans les manifestations. Sur les réseaux sociaux. Et désormais au cinéma.
Le premier NAZA dit : regardez ce qu’Israël a fait. Le second répond : regardez dans quelles conditions Israël a combattu.
Le spectateur aurait tort de choisir l’un pour ne pas voir l’autre. Car derrière les deux récits demeure quelque chose que ni un montage ni un slogan ne peuvent abolir : les faits.
Il faut les établir. Les confronter. Les dater. Distinguer ce qui est documenté de ce qui est affirmé. Ce qui relève d’une décision de commandement, d’une faute, d’un crime éventuel, d’une contrainte militaire, d’une propagande ou d’un récit reconstruit après coup.
Voilà pourquoi Naza: The Real Story doit impérativement être vu. Pas parce qu’il faudrait remplacer une version officielle par une autre. Mais parce que lorsqu’un film prétend raconter la guerre de Gaza, l’existence d’un film qui lui répond nous rappelle quelque chose d’élémentaire : dans une guerre aussi documentée qu’elle est disputée, regarder une seule pièce du dossier ne suffit pas.
Et puisque les deux films ont choisi les toits de Tel-Aviv, la nuit, pour raconter cette guerre, peut-être faut-il commencer là : sur le même toit, devant les mêmes lumières, à écouter deux récits qui prétendent chacun nous montrer ce que l’autre ne veut pas voir. Puis regarder les pièces.
Et seulement alors: juger.


