Dans une lettre ouverte publiée par SABABA MÉDIAS, Lou Helwaser interpelle Caroline Eliacheff sur la décision de MK2 de porter à l'international NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor consacré à la guerre à Gaza. Le texte frappe par la mémoire familiale qu'il convoque. Mais une question demeure : Caroline Eliacheff a-t-elle décidé quoi que ce soit ? HaBayta a voulu distinguer la responsabilité symbolique de la responsabilité réelle.
Il y a des textes auxquels on adhère. D’autres auxquels on s’oppose. Et puis il y a ceux qui obligent à déplacer la question.
La lettre ouverte que Lou Helwaser, rédactrice en chef de SABABA MÉDIAS, vient d’adresser à Caroline Eliacheff appartient à cette dernière catégorie.
Elle commence par une question : « Comment en es-tu arrivée là ? »
Et elle se termine, quatorze cartes Instagram plus tard, par celle des générations futures : « Tes petits-enfants poseront des questions. »
Entre les deux : NAZA.
Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, présenté à la Mostra de Venise, donne la parole à des membres ou anciens membres des appareils militaire et de renseignement israéliens, dont l’identité est dissimulée. Le film entend documenter les mécanismes de ciblage et la prise en compte des pertes civiles dans la guerre à Gaza. Il a remporté le Prix spécial du jury à Venise et suscité en Israël une controverse considérable.
MK2 Films en assure les ventes internationales. Ce n’est pas une interprétation : MK2 l’a annoncé elle-même.
Et c’est ici que Lou Helwaser intervient: elle ne s’adresse ni aux réalisateurs, ni à la direction de MK2 Films, ni même directement à Nathanaël ou Elisha Karmitz. Elle s’adresse à Caroline Eliacheff.
Pourquoi elle ? Parce que sa lettre n’est pas seulement une contestation du contenu de NAZA. Elle convoque une histoire. Lou Helwaser rappelle qu’elle est elle-même enfant cachée, rescapée de la Shoah, fille de deux parents déportés à Auschwitz. Puis elle interpelle Caroline Eliacheff sur ce qui se transmet dans une famille, sur la mémoire juive et sur ce qu’une génération aura un jour à répondre à la suivante.
Et elle écrit cette phrase : « On attend d’un adversaire qu’il frappe. On n’attend pas que la porte lui soit ouverte de l’intérieur. »
La formule est redoutable, mais c’est précisément parce qu’elle l’est qu’elle mérite d’être interrogée.
Caroline Eliacheff est-elle la bonne destinataire ?
Nous avons cherché: Caroline Eliacheff appartient incontestablement à l’histoire familiale de MK2. Elle est la compagne de Marin Karmitz et la mère de Nathanaël et Elisha Karmitz. Elle appartient également au monde du cinéma par son propre travail de scénariste.
Mais cela ne suffit pas. À ce stade de nos recherches, nous n’avons trouvé aucun élément établissant qu’elle occupe aujourd’hui une fonction dirigeante chez MK2 ou qu’elle ait participé à la décision de prendre en charge les ventes internationales de NAZA.
Les responsabilités identifiables sont ailleurs. Nathanaël Karmitz est président du directoire du groupe MK2. Elisha Karmitz en est directeur général. Et MK2 Films apparaît officiellement comme responsable des ventes internationales de NAZA.
Cette distinction n’affaiblit pas nécessairement la lettre de Lou Helwaser: elle permet de comprendre ce qu’elle est réellement. Elle n’est pas une mise en cause de responsabilité professionnelle:c’est une interpellation morale et familiale.
Et les deux ne doivent pas être confondues.
Une question légitime ne dispense jamais des autres questions
HaBayta suit NAZA depuis sa présentation à Venise. Nous avons choisi dès le départ une règle qui ne changera pas selon que ce que nous découvrons nous plaît ou nous déplaît : un témoignage n’est pas une preuve du seul fait qu’il est bouleversant ; une accusation n’est pas établie du seul fait qu’elle est grave.
Mais l’inverse est tout aussi vrai. Vingt-quatre témoignages provenant de personnes présentées comme issues de l’appareil militaire ou du renseignement israélien ne peuvent être écartés simplement parce que leurs conclusions sont insupportables ou parce que le film rencontre un accueil international dont certains aspects peuvent légitimement interroger. Plusieurs éléments évoqués par le documentaire prolongent d’ailleurs des enquêtes journalistiques publiées antérieurement.
Le débat sérieux commence précisément là: que démontre NAZA ? Que ne démontre-t-il pas ? Comment ses témoins ont-ils été vérifiés ? Comment leurs déclarations ont-elles été recoupées ? Quelles réponses l’armée israélienne apporte-t-elle aux accusations précises formulées dans le film ?
Et enfin : sur quels critères MK2 Films a-t-elle décidé d’en assurer les ventes internationales ?
Cette dernière question n’a rien d’illégitime: une société de distribution est libre de choisir les œuvres qu’elle porte. Elle n’est pas pour autant soustraite à la critique de ses choix éditoriaux.
Lou Helwaser pose une autre question
Elle, pourtant, va ailleurs. Elle demande ce que devient la mémoire lorsqu’elle rencontre le présent. Elle demande ce qui se transmet dans une famille. Et elle demande ce que les descendants demanderont un jour à leurs parents et grands-parents : où étiez-vous lorsque cela se jouait ?
What a question! Qui est aussi une question dangereuse lorsqu’elle transforme l’héritage familial en responsabilité par procuration.
Voilà pourquoi HaBayta ne reprendra pas indistinctement à son compte toute la lettre.
Mais voilà aussi pourquoi HaBayta a choisi de la faire connaître: parce qu’elle révèle quelque chose qui dépasse NAZA : le trouble profond qui traverse aujourd’hui une partie du monde juif français devant un film israélien consacré à Gaza et devant le rôle joué par une grande maison française de cinéma dans sa diffusion internationale.
Lou Helwaser demande à Caroline Eliacheff : « Comment en es-tu arrivée là ? »
Après vérification, HaBayta ajouterait une question, plus prosaïque mais indispensable : Caroline Eliacheff est-elle seulement celle à qui il faut la poser ?
Et si une explication doit être demandée sur le choix de MK2 Films d’assurer les ventes internationales de NAZA, adressons-nous d’abord à ceux qui ont pris cette décision.
Sarah Cattan



