Vingt-quatre témoins anonymes, des accusations d’une extrême gravité, une ovation à Venise et un prix du jury : avant même d’être largement accessible, NAZA semble avoir acquis le statut d’une vérité établie. Sébastien Xhayet ne demande ni qu’on l’écarte ni qu’on le croie sur parole. Il pose une question plus élémentaire : qu’est-ce qui est établi ? Et rappelle qu’en matière d’accusation, la force d’un récit, le prestige d’un festival ou l’engagement de ses auteurs ne sauraient se substituer à l’examen de la preuve.
Ah ! NAZA.
Le titre est prononcé.
L’intelligence peut prendre congé.
Des réalisateurs israéliens, Gaza, le Guardian, Venise, une standing ovation interminable, un prix du jury : tout est là. Le cérémonial est complet. Il ne manque plus que l’encens.
Et surtout, paraît-il, plus aucune question.
C’est probablement ce qui m’agace le plus dans cette affaire : non pas qu’un documentaire accuse Israël — Israël survivra à un documentaire — mais que certains semblent considérer que l’existence même du film dispense désormais de démontrer ce qu’il affirme.
Qu’on examine ses arguments.
Qu’on ne demande pas qu’on s’y soumette.
Nuance.
Car NAZA porte des accusations extraordinairement graves sur la conduite des opérations israéliennes à Gaza : systèmes de ciblage, assistance algorithmique, appréciation anticipée des pertes civiles, processus d’autorisation des frappes, responsabilité du commandement.
Très bien.
Plus l’accusation est grave, plus l’exigence probatoire devrait être élevée.
C’est du moins ainsi que fonctionnait autrefois la raison.
Depuis, nous avons inventé Venise.
Le synopsis officiel du festival ne présente d’ailleurs pas modestement le film comme une enquête sur de possibles dérives. Il annonce qu’il « révèle en détail » les mécanismes du « massacre calculé » de civils palestiniens par Israël.
Admirez la méthode.
L’enquête n’est pas encore largement accessible au public que le verdict figure déjà dans le programme.
C’est pratique.
On gagne un temps fou sur l’administration de la preuve.
Et puis, argument suprême : les réalisateurs sont israéliens.
Ah.
Voilà donc réapparu un concept juridique assez neuf : la présomption d’impartialité par passeport.
Un Israélien critiquant Israël serait, par quelque mystérieuse alchimie administrative, plus objectif qu’un autre observateur.
Pourquoi ?
Parce qu’il est israélien.
Admirable raisonnement circulaire.
Un passeport n’est pourtant ni une méthode scientifique, ni une expertise balistique, ni une garantie contre le biais de confirmation.
Un Israélien peut enquêter remarquablement sur son pays.
Il peut aussi avoir des convictions politiques très fortes et sélectionner les faits qui les confortent.
Comme un Français.
Comme un Belge.
Comme n’importe quel être humain équipé d’un cortex et d’opinions.
Et dans le cas présent, prétendre découvrir soudain deux observateurs détachés serait pour le moins distrait.
Yuval Abraham et Rachel Szor étaient déjà coréalisateurs de « No Other Land ». Basel Adra expliquait alors sans détour que le projet s’inscrivait dans leur militantisme ; Abraham le décrivait lui-même comme un film « très politique » dont il espérait qu’il contribuerait à exercer une pression sur Israël.
Cela ne prouve évidemment pas que NAZA soit faux.
Mais cela rend assez cocasse le petit miracle rhétorique consistant à transformer des cinéastes politiquement engagés en arbitres métaphysiquement neutres dès qu’ils tournent leur caméra vers Tsahal.
Ils ont un point de vue.
Ils l’assument.
Fort bien.
Traitons donc leur œuvre pour ce qu’elle est : un documentaire d’investigation engagé.
Pas les Tables de la Loi descendues du Sinaï, sous-titrées et suivies d’une standing ovation.
Même facilité avec la généalogie journalistique du film.
NAZA prolonge des investigations publiées précédemment par +972 Magazine, Local Call et The Guardian, lequel est également producteur du documentaire. Les réalisateurs le disent eux-mêmes, et la Biennale le précise explicitement.
Encore une fois : très bien.
Mais lorsqu’une enquête A nourrit une enquête B, reprise ensuite par un film C produit par l’un des organes ayant participé à A, il serait prudent de ne pas compter mécaniquement A, B et C comme trois confirmations indépendantes.
Un écho n’est pas un second témoin.
Il fait seulement davantage de bruit.
Et du bruit, précisément, NAZA n’en manque pas.
Vingt-quatre témoins issus des structures militaires ou de renseignement israéliennes interviennent dans le film sous couvert d’anonymat, visage et voix dissimulés. Le recours à l’anonymat n’a évidemment rien de scandaleux en soi. Il peut être indispensable à une enquête sérieuse.
Mais l’anonymat possède une contrepartie intellectuelle assez désagréable : plus la source est cachée, plus la méthode de vérification doit être explicite.
Qui est cette personne ? Quelle était sa fonction exacte ? À quelle époque ? Dans quelle unité ? Avec quel niveau d’habilitation ? Parle-t-elle de ce qu’elle a personnellement vu ? D’un document qu’elle a consulté ? D’une réunion à laquelle elle a assisté ? De ce qu’un supérieur lui a raconté ? D’une pratique dont elle a entendu parler ? Ou de son interprétation générale de l’institution ?
Ces choses-là ne sont pas interchangeables.
Un témoin direct, un témoin de seconde main et un commentateur politique de sa propre armée ne deviennent pas le même témoin parce qu’on les filme tous les trois dans la pénombre.
La pénombre est magnifique au cinéma.
En matière de preuve, elle conserve quelques défauts.
Les producteurs assurent avoir contrôlé les identités et les témoignages.
Cette réponse doit être prise en considération.
Elle ne transforme simplement pas une vérification interne en contrôle contradictoire extérieur.
Et c’est ici que revient cette vieille manie, terriblement démodée, du journalisme sérieux : montrer au lecteur ou au spectateur suffisamment d’éléments pour qu’il puisse distinguer ce qui est établi, ce qui est corroboré, ce qui est vraisemblable et ce qui demeure une affirmation.
Autrement, nous ne sommes plus seulement invités à croire les témoins.
Nous sommes invités à croire ceux qui nous disent qu’ils ont bien vérifié les témoins que nous ne pouvons pas vérifier.
Ce n’est pas nécessairement faux.
Mais c’est tout de même un étage supplémentaire de confiance.
Et lorsque l’accusation porte sur des massacres délibérément calculés, il serait peut-être permis de demander autre chose qu’un éclairage dramatique sur un toit de Tel-Aviv.
Cette exigence n’est d’ailleurs pas le monopole des défenseurs d’Israël.
Et c’est ici que l’ironie devient presque parfaite.
L’un des désaveux les plus embarrassants pour NAZA ne vient ni de Netanyahu, ni de Tsahal, ni d’un commentateur que l’on pourrait commodément congédier comme « pro-israélien », mais de Raviv Drucker, journaliste d’investigation israélien notoirement critique de Netanyahu et de son pouvoir.
Face à Yuval Abraham sur Channel 13, Drucker a précisément contesté la vérifiabilité du matériau présenté, avant d’ajouter qu’en tant que journaliste, il ne pensait pas qu’il aurait lui-même diffusé un tel sujet dans ces conditions.
Le détail est cruel.
Car lorsque celui qui objecte n’est ni un porte-parole de Tsahal, ni un dévot de Netanyahu, ni même un adversaire naturel du film, le confortable partage entre les « courageux » et les « propagandistes » commence à se fissurer.
On ne peut plus invoquer commodément le camp adverse.
Le contradicteur est déjà dans la maison.
Et il arrive parfois qu’un doute venu de l’intérieur fasse plus de dégâts qu’un réquisitoire venu d’en face.
Puis vient l’intelligence artificielle.
Le mot magique.
« Algorithme ».
À peine prononcé, il semble produire sur certains commentateurs le même effet que « nucléaire » dans les années 1980 : une sorte de brouillard moral instantané dans lequel toute distinction technique devient suspecte.
Or un système qui suggère une cible, un outil qui agrège des renseignements, un analyste humain qui évalue leur qualité, un officier qui contrôle le statut de la cible et un commandement qui autorise finalement une frappe sont cinq choses différentes.
L’existence d’un algorithme ne démontre pas l’absence de contrôle humain.
L’existence d’un contrôle humain ne démontre évidemment pas davantage que ce contrôle était suffisant.
Il faut examiner ce qui s’est réellement passé.
Avec quelle marge d’erreur ? Quels critères ? Quels renseignements disponibles ? Quelle possibilité de correction ? Quel niveau hiérarchique ? Combien de frappes refusées ou modifiées ? Combien autorisées ?
Voilà les questions.
Le mot « IA » n’est pas une preuve.
C’est un substantif.
Même problème avec les pertes civiles anticipées.
Nous arrivons là au raisonnement qui me paraît le plus prodigieux.
Une armée évalue avant une frappe le nombre probable de victimes civiles.
Et cette évaluation deviendrait elle-même la preuve de son intention criminelle.
Pardon ?
Le droit international humanitaire impose précisément à celui qui prépare ou décide une attaque de distinguer civils et objectifs militaires, de prendre les précautions possibles et de mettre en balance les dommages civils incidents prévisibles avec l’avantage militaire concret et direct attendu.
Il faut donc nécessairement anticiper le risque civil.
Ensuite, bien sûr, il faut examiner comment il a été calculé et ce que l’armée en a fait.
Un seuil peut être illégal. Une décision peut être disproportionnée. Une appréciation peut être gravement erronée. Une procédure peut être détournée. Une frappe particulière peut constituer une violation.
Tout cela doit pouvoir être démontré, poursuivi et sanctionné si les faits l’établissent.
Mais le simple fait qu’une armée calcule les pertes civiles potentielles ne prouve pas qu’elle souhaite les provoquer.
Sinon, nous arrivons au délicieux piège réservé à Israël :
• S’il ne calcule pas les pertes civiles : preuve qu’il méprise les Palestiniens.
• S’il les calcule : preuve qu’il organise leur massacre.
Pile, coupable. Face, coupable.
La pièce peut être rangée.
Le raisonnement est fermé pour travaux, mais le verdict reste ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Et lorsqu’un témoin évoque un nombre théorique de victimes civiles qui auraient pu être tolérées pour une opération particulière, il faut encore accomplir une opération intellectuelle héroïque : distinguer plusieurs faits.
Le chiffre a-t-il réellement été envisagé ? A-t-il été autorisé ? La frappe a-t-elle eu lieu ? Dans quelles conditions ? Et combien de personnes ont effectivement été tuées ?
Ce sont cinq questions.
Pas cinq synonymes.
On ne saute pas de l’une à l’autre parce que le montage devient sombre et que la bande-son vous explique quand frémir.
Autre distinction agaçante : la portée.
Un témoignage décrit-il une pratique générale ? Une unité particulière ? Une période déterminée ? Une décision exceptionnelle ? Une opération précise ? Plusieurs témoins décrivent-ils vingt-quatre événements indépendants ou plusieurs aspects des mêmes événements ?
Une violation particulière ne démontre pas automatiquement une politique générale.
Inversement, l’existence d’une doctrine officielle respectueuse du droit ne prouve pas qu’aucune violation n’a été commise sur le terrain.
Cette symétrie intellectuelle devrait être d’une banalité affligeante.
Elle est devenue presque révolutionnaire.
Et pendant que l’on essaie laborieusement de distinguer ces questions, Venise applaudit.
Longtemps.
Très longtemps.
Près de vingt-cinq minutes.
Il faut savourer cette durée.
À la troisième minute, vous félicitez probablement les auteurs.
À la huitième, vous applaudissez la cause.
À la douzième, vous commencez à regarder discrètement autour de vous.
À la dix-huitième, vos mains font mal.
À la vingt-deuxième, votre voisin est toujours debout.
À la vingt-quatrième, vous réalisez que vous n’êtes plus tout à fait dans une appréciation cinématographique, mais dans une expérience de psychologie sociale.
Qui sera le premier salaud à s’asseoir ?
Le spectacle devient alors délicieux : des centaines de personnes manifestant leur indépendance d’esprit exactement au même moment, dans exactement la même position, en accomplissant exactement le même geste.
Voilà une conception particulièrement raffinée de la dissidence.
Puis le prix arrive.
NAZA reçoit le prix spécial du jury de la Mostra.
Très bien encore.
Un jury a aimé le film.
Un jury l’a récompensé.
Mais depuis quand un prix de cinéma authentifie-t-il des faits ?
Un Lion d’or n’est pas une expertise médico-légale.
Un Prix spécial du jury n’est pas un jugement.
Un jury de festival n’est pas une commission d’enquête.
Et une standing ovation reste, jusqu’à nouvel ordre, une expertise pratiquée avec les mains.
C’est précisément pourquoi le contraste avec « Pogrom(s) », de Pierre Rehov, mérite d’être posé.
J’ai regardé ce documentaire, librement accessible en version française, et je vous invite vraiment à le découvrir ici :
https://www.facebook.com/share/v/18fK7sxgkQ/
Une heure vingt-six.
Il revient sur le 7 octobre, ses victimes, ses témoins, son contexte historique et idéologique, le Hamas, l’antisémitisme, le Qatar, l’UNRWA et différentes organisations internationales.
On peut parfaitement en contester le point de vue.
On peut contester Rehov. On peut demander ses sources. On peut réfuter ses analyses.
Je réclame exactement ce droit.
Pour lui. Pour NAZA. Pour tout le monde.
Mais il existe une différence assez spectaculaire dans la réception.
NAZA n’était même pas encore largement disponible au public que sa consécration médiatique avait commencé : Venise, vingt-cinq minutes debout, prix spécial du jury, articles internationaux, distribution mondiale annoncée.
« Pogrom(s) » ?
Cherchez.
Puis cherchez encore.
Ce silence relatif ne démontre évidemment aucun complot.
Il démontre quelque chose de peut-être plus banal et, à mes yeux, plus inquiétant : certaines histoires correspondent mieux que d’autres au logiciel moral d’une partie de la culture occidentale.
Et Israël y occupe désormais une fonction commode.
Celle du coupable disponible.
Le militantisme palestiniste mondain a atteint un degré de sophistication remarquable : il réussit à présenter comme geste de rupture culturelle ce qui constitue parfois l’opinion la mieux récompensée de la salle.
La dénonciation devient un code social.
Le keffieh, un accessoire de conscience.
L’indignation, une preuve d’appartenance.
La radicalité verbale, un brevet de compassion.
Et plus l’accusation lancée contre Israël est énorme, plus celui qui demande calmement : « Très bien, quelles sont exactement les preuves ? » court le risque d’être regardé comme s’il venait de proposer de manger un enfant.
C’est pourtant là que tout commence.
Non dans l’indignation, qui est facile.
Non dans l’ovation, qui est contagieuse.
Mais dans cette question ingrate, presque inconvenante : qu’est-ce qui est établi ?
Le reste vient après.
Israël doit répondre de ses actes.
Ses accusateurs doivent répondre de leurs mots.
Il n’y a là aucune audace particulière, seulement une vieille exigence de civilisation : ne pas demander à la passion de faire le travail de la preuve.
Mais notre époque aime les raccourcis.
Elle préfère la posture à l’examen, le symbole au dossier, l’appartenance au doute.
Le doute est en effet une vertu assez malcommode : il ne se photographie pas bien.
Il n’a pas de drapeau.
Il ne produit pas de slogans.
Il ne donne pas à celui qui l’exerce la sensation voluptueuse d’être immédiatement du bon côté.
Il oblige à distinguer ce qui est certain de ce qui est probable, ce qui est probable de ce qui est possible, et ce qui est possible de ce que l’on aimerait simplement croire.
Travail ingrat.
Presque bourgeois, au fond.
Et pourtant essentiel.
Car la vérité a ceci de désagréable qu’elle ne se laisse pas élire à main levée.
Elle ne devient pas plus vraie parce qu’une salle se lève.
Elle ne devient pas plus noble parce qu’elle épouse la sensibilité dominante.
Elle ne devient pas plus fragile parce qu’elle dérange.
Elle attend.
Et ceux qui ont vraiment confiance dans leurs convictions devraient être les premiers à supporter qu’on les soumette à l’épreuve.
Le reste n’est souvent qu’une cérémonie de reconnaissance mutuelle entre gens persuadés d’avoir du courage parce qu’ils se voient nombreux à penser la même chose.
Sébastien Xhayet



