Ne dis pas qu’elle est « encore là ». Mets plutôt un disque. Catherine Ringer avait fait de la liberté moins une posture qu’une manière de traverser la vie — chanter, provoquer, aimer, tomber, repartir. Hubert Bouccara lui adresse un adieu sans noir funèbre : quelques souvenirs, une voix qui revient, et cette évidence toute simple que certaines présences recommencent à vivre dès la première note.
Un jour de septembre.
À soixante-huit ans, Catherine avait encore cette façon bien à elle de traverser la vie comme si elle refusait de lui demander la permission.
Elle avait chanté dans des petites salles enfumées, dans des théâtres aux fauteuils rouges, dans des bars où personne ne connaissait son nom et où, quelques minutes plus tard, tout le monde retenait ses chansons. Elle avait connu les applaudissements, les silences, les critiques, les rencontres magnifiques et les autres, celles qu’on préfère oublier.
Mais Catherine n’avait jamais vraiment appartenu à personne.
Elle était artiste parce qu’elle ne savait pas faire autrement.
Chanteuse parce que les mots, lorsqu’ils devenaient trop lourds dans sa tête, avaient besoin d’une mélodie pour pouvoir sortir.
Rebelle parce qu’elle avait toujours trouvé suspectes les vérités que l’on vous imposait sans vous laisser le droit de poser une question.
Un soir, quelqu’un lui avait demandé :
— Pourquoi es-tu toujours contre quelque chose ?
Elle avait souri.
— Je ne suis pas contre. Je suis pour la liberté.
Et elle avait ajouté, après un silence :
— C’est simplement que la liberté est souvent obligée de se battre contre beaucoup de choses.
C’était Catherine.
Elle avait cette élégance particulière des êtres qui n’ont jamais accepté de devenir raisonnables simplement pour être tranquilles.
Puis vint septembre.
Les premiers matins frais arrivaient sur les villes. L’été reculait doucement. Les terrasses se vidaient plus tôt. Les arbres commençaient à préparer leur abandon.
Catherine, elle, était fatiguée.
Elle avait pourtant encore des projets.
Un carnet traînait sur sa table. Quelques phrases y étaient écrites. Une chanson commencée, peut-être. Ou simplement quelques mots qu’elle voulait garder pour plus tard.
Il y avait notamment cette phrase :
« Il reste toujours une chanson à chanter. »
Elle ne savait peut-être pas encore que ce serait la dernière.
Un matin de septembre, Catherine est partie.
À soixante-huit ans.
Sans grand discours.
Sans demander la permission, là encore.
La nouvelle s’est répandue lentement, puis brutalement.
Ceux qui l’avaient connue sont restés silencieux.
On a ressorti des photographies.
On a retrouvé des chansons.
On s’est souvenu de son rire, de ses colères, de ses gestes, de sa voix.
Quelqu’un a dit :
— Elle était vraiment libre.
Et personne n’a trouvé quoi répondre.
Dans une petite salle où Catherine avait autrefois chanté, quelqu’un a finalement posé un disque.
La première note a résonné.
Alors, pendant quelques minutes, Catherine n’était plus tout à fait partie.
Elle était là.
Dans cette voix qui traversait le temps.
Dans cette chanson que quelqu’un connaissait encore par cœur.
Dans le souvenir d’un soir où elle avait levé son verre en disant :
— À la vie ! Même quand elle nous emmerde, il faut quand même la célébrer.
On avait ri.
Et maintenant, des années plus tard, cette phrase semblait prendre un autre sens.
Car la mort avait emporté Catherine, mais pas ce qu’elle avait donné.
Une voix ne disparaît jamais complètement lorsqu’elle a rencontré quelqu’un.
Une chanson peut dormir longtemps dans la mémoire avant de se réveiller un jour, dans une rue, dans une voiture, devant une fenêtre ouverte ou au détour d’un vieux disque.
Et ce jour-là, en septembre, quelqu’un entendra Catherine chanter.
Il s’arrêtera.
Il sourira peut-être.
Et il dira simplement :
— Tiens… Catherine.
Alors elle sera encore là.
La rebelle.
La chanteuse.
L’artiste.
La femme qui n’avait jamais voulu vivre à moitié.
Et septembre, qui sait si bien prendre les êtres avec lui, aura au moins laissé une chose derrière lui :
une voix.
Et une voix, parfois, est une manière de ne jamais mourir tout à fait.
Hubert Bouccara
Libraire et homme de livres, Hubert Bouccara a fondé en 1990 La Rose de Java, rue Campagne-Première à Montparnasse, librairie de livres rares devenue notamment une maison de prédilection pour les œuvres de Joseph Kessel et Romain Gary. Ami de Kessel depuis sa jeunesse, il donna à sa librairie le titre d’un roman dont l’écrivain lui avait offert le manuscrit pour ses 22 ans. La Rose de Java a fermé ses portes en juillet 2026, avec le départ à la retraite de son fondateur.


