À l’ONU, Benjamin Netanyahu n’avait pas encore parlé que des dizaines de délégués se levaient déjà pour quitter la salle. Ce walkout dit davantage qu’un désaccord politique : quand le rejet de Netanyahu se confond avec celui d’Israël, et qu’Israël lui-même finit par se confondre avec les Juifs, les frontières sautent. On peut demander des comptes à un Premier ministre. On peut combattre sa politique. Mais aujourd’hui Israël est en guerre et, quoi qu’on pense de lui, Netanyahu est là.
Il entre. Ils sortent. Cela s’appelle un walkout : quitter collectivement une enceinte pour signifier son refus d’entendre celui qui va parler.
Et c’est bien ce qui s’est passé: Benjamin Netanyahu n’avait pas encore prononcé son discours. Il gagnait la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies lorsque des dizaines de délégués se sont levés et ont commencé à quitter la salle.
Avant de l’entendre. C’est cela qui importe. Ils ne sont pas partis après une phrase jugée insupportable. Ils n’ont pas quitté leurs sièges en réaction à une annonce, une provocation, une décision qu’il venait de défendre.
Ils sont partis parce que c’était lui. Ou plutôt — et c’est toute la question de ce billet — parce que c’était Benjamin Netanyahu, Premier ministre d’Israël.
Les caméras suivent le mouvement. Des rangées se vident. D’autres restent. Des huées éclatent. Des applaudissements aussi. La présidence réclame le silence. Netanyahu attend. Puis il désigne ceux qui sont partis comme des « lâches moraux ».
Et il parle.
Depuis, cette image m’obsède. Non parce que je voudrais aujourd’hui défendre Benjamin Netanyahu. Ou l’accabler.
La question n’est plus là. Elle est dans cette confusion devenue si intime, si systématique, si profondément malhonnête entre un homme, un gouvernement, un pays — et, finalement, un peuple.
Netanyahu entre.Israël est sommé de sortir. Voilà ce que j’ai vu.
On me dira que ces diplomates protestaient contre un Premier ministre, sa politique, Gaza, la guerre.
Bien sûr. Et je ne prétends pas sonder leurs consciences. Mais précisément : jusqu’où peut-on vouer un homme à l’opprobre sans finir par atteindre ce qu’il représente ?
Le procès d’Israël
Depuis le 7 octobre 2023, quelque chose s’est produit dont nous n’avons peut-être pas encore pris toute la mesure. Israël venait de subir le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah. Et presque immédiatement commençait le procès d’Israël. Puis le visage de ce procès est devenu celui de Netanyahu.
Tout a fini par se confondre. Netanyahu. Son gouvernement. La guerre. Gaza. Tsahal. Israël.
Et, de plus en plus souvent, les Juifs.
Je refuse cette confusion.
HaBayta mène parallèlement une enquête sur ce qui a précédé le 7-Octobre. Elle ira jusqu’où les faits permettront d’aller. Ce qui devait être su, ce qui fut su, ce qui fut transmis, ce qui ne le fut pas, ce qui fut compris et ce qui ne le fut pas : aucune question ne doit être interdite.
Pas même lorsqu’elle concerne Benjamin Netanyahu. Surtout pas lorsqu’elle le concerne. Nous n’exonérons personne de rien.
Mais rechercher les responsabilités du 7-Octobre n’oblige ni à falsifier ce qui s’est passé depuis, ni à confondre la responsabilité éventuelle d’un homme avec le procès d’un pays — et moins encore avec celui des Juifs.
Car ce qui s’est passé depuis existe aussi. Il était là. Depuis le 7-Octobre, il est là. Face au Hamas. Face au Hezbollah. Face aux Houthis. Face à l’Iran. Face aux otages et à leurs familles. Face aux familles des morts. Face à une société israélienne déchirée. Face aux manifestations. Face à Washington. Face à Donald Trump, allié essentiel dont les intérêts ne se confondent pas nécessairement, en chaque circonstance, avec ceux d’Israël.
Face aux décisions dont certaines auront sauvé des vies et dont d’autres seront peut-être un jour sévèrement jugées.
Il est là. Cela ne signifie pas qu’il sera là demain. Il y aura des élections. Le peuple israélien parlera. Il jugera son gouvernement, ses choix, ses fautes, ses réussites. Il décidera si Benjamin Netanyahu doit encore le gouverner ou si un autre doit prendre sa place.
C’est la démocratie. Elle fera son travail.
Mais nous n’en sommes pas là. Aujourd’hui, Israël est en guerre. Pas dans une métaphore. Pas dans cette « guerre » dont nous affublons désormais le moindre affrontement politique.
Non: dans une guerre véritable, commencée par le massacre du 7-Octobre et devenue une confrontation sur plusieurs fronts. Et aujourd’hui, qu’on l’aime ou qu’on le déteste, qu’on approuve ses décisions ou qu’on les combatte, Benjamin Netanyahu est le Premier ministre d’Israël.
Il est là. Il tient le pays dans la guerre. Cette phrase ne lui accorde aucune immunité. Elle ne préjuge en rien de ce que dira demain l’Histoire, ni de ce que décideront les Israéliens dans les urnes. Elle remet seulement les choses dans leur ordre.
Il fallait que quelqu’un décide. Que quelqu’un réponde. Que quelqu’un envoie des hommes au combat et rencontre leurs familles lorsqu’ils n’en revenaient pas. Que quelqu’un regarde l’Iran et décide jusqu’où Israël pouvait laisser grandir la menace. Que quelqu’un parle à Washington. Que quelqu’un porte, dans chacune de ces décisions, le sort des otages. Que quelqu’un puisse aussi se tromper — parce que gouverner dans de telles circonstances, c’est décider avec de l’inconnu, du tragique et parfois de l’irréversible.
C’était lui.
Il y a quelques mois, j’avais commencé un texte sur la solitude du pouvoir. Je ne l’avais jamais publié. J’y avais écrit : « La fonction n’efface pas l’homme. Elle l’expose davantage. »
Et ceci : « Nous regardons les dirigeants à travers les gros titres. Eux continuent de vivre avec leurs morts. »
Je pensais à Yoni. Yonatan Netanyahu, trente ans, commandant de la Sayeret Matkal, tué à Entebbe en conduisant l’opération qui libéra les otages. Je ne sais pas ce que la mort de Yoni a fait à Benjamin Netanyahu. Je refuse même de le prétendre. Je ne suis ni son psychanalyste ni son biographe.
Je sais seulement qu’avant d’être le personnage sur lequel une partie du monde projette aujourd’hui sa colère, cet homme est aussi le frère d’un homme qui n’est pas revenu.
Cela ne justifie rien. Mais cela existe. Comme existent les morts que portent tant de familles israéliennes.
Et devant les sièges qui se vidaient à l’ONU, je me suis demandé à quel moment nous avions accepté que tout cela disparaisse. À quel moment Netanyahu a cessé d’être un Premier ministre dont on pouvait combattre la politique pour devenir l’incarnation commode de tout ce que l’on voulait faire porter à Israël.
Puis quelque chose de plus grave encore s’est produit. L’amalgame ne s’est pas arrêté à Israël. Nous le voyons depuis le 7-Octobre. Des Juifs qui ne votent pas en Israël ont été sommés de se prononcer sur son gouvernement. Des Juifs qui n’ont jamais rencontré Benjamin Netanyahu ont été sommés de s’en désolidariser. Des Juifs français, américains, britanniques, belges ont été renvoyés à Gaza dans des conversations qui concernaient leur propre sécurité.
Comme s’ils avaient à fournir un certificat de désaveu avant de pouvoir demander qu’on ne les insulte pas, qu’on ne les menace pas, qu’on ne les agresse pas parce qu’ils sont juifs.
Voilà le troisième glissement: Netanyahu devient Israël. Israël devient les Juifs.
Et lorsque la haine ne distingue plus, chacun finit par répondre pour l’autre. Le Juif de Paris répond du gouvernement de Jérusalem. L’étudiant juif répond de Tsahal. La synagogue répond de Gaza. L’enfant portant une étoile de David répond d’un Premier ministre pour lequel il n’a jamais voté.
C’est là que le débat politique cesse d’en être un. Critiquer Benjamin Netanyahu est légitime. Combattre sa politique est légitime. Demander des comptes au gouvernement israélien est légitime. Et demain, les Israéliens voteront.
Mais les Juifs n’ont pas à comparaître avec lui.
Ils n’ont pas à produire la preuve de leur désaccord avec Netanyahu pour mériter d’être protégés de l’antisémitisme. Ils n’ont pas à répondre d’Israël pour avoir le droit de vivre tranquillement là où ils sont citoyens. Et Israël lui-même n’a pas à être rayé du cercle des nations parce que son Premier ministre est devenu l’un des hommes les plus détestés du monde.
C’est cette chaîne que je refuse. L’amalgame.
Hier, Benjamin Netanyahu est entré dans la salle des Nations unies. Ils n’ont pas attendu qu’il parle. Ils se sont levés. Ils sont sortis. C’était leur droit. Mais l’image demeure.
Ils voulaient tourner le dos à Benjamin Netanyahu. Derrière Benjamin Netanyahu, il y avait Israël. Et c’est peut-être cela, désormais, qu’il faut avoir le courage de regarder : cette détestation d’Israël devenue pour certains si automatique, si absolue, qu’elle n’a même plus besoin de s’expliquer.
Alors les distinctions tombent. Netanyahu. Israël. Les Juifs. Et quand on ne distingue plus, ce n’est plus de politique qu’il s’agit.
Sarah Cattan



