Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, que signifie encore « Never forget » ? À partir d’une image devenue virale — les tours relevées portant l’accusation « New York, you forgot » — Fundji Benedict remonte le fil d’une mémoire américaine qui n’a jamais véritablement trouvé sa clôture judiciaire. Indemniser les morts, poursuivre les coupables, établir les responsabilités : l’Amérique a séparé ce que le procès devait réunir. Et l’accusation, faute d’avoir été close, revient désormais frapper la ville elle-même.
« NEW YORK, YOU FORGOT »
Les tours sont debout. Sur la façade de l’une, un mot : NEW YORK. Sur l’autre, deux : YOU FORGOT. Au premier plan, la Statue de la Liberté tourne le dos au message. L’image est fabriquée de bout en bout et elle a beaucoup circulé cet été, portée par une campagne qui demandait au maire de New York de ne pas paraître à la commémoration du vingt-cinquième anniversaire.
Pour reprocher à New York d’avoir oublié, l’image commence par relever les tours. Elles cessent d’être ce que l’attentat a détruit et deviennent la surface sur laquelle s’écrit une accusation. Le souvenir qu’on somme les New-Yorkais de garder leur est présenté sous la forme d’un 11 septembre qui n’a jamais eu lieu.
Never forget ne s’adressait à personne en particulier. L’injonction n’avait pas d’auteur, et la communauté du deuil se la donnait à elle-même. You forgot a un destinataire. Quelqu’un accuse, quelqu’un est accusé.
L’accusé n’est pas celui qui a commis l’attentat. C’est une ville.
J’ai été new-yorkaise longtemps et je le suis restée. Ce matin-là, j’ai vu l’avion entrer dans la tour. De loin. On ne demande pas aux New-Yorkais où ils se trouvaient le 11 septembre 2001 : ils le disent d’eux-mêmes, à des inconnus, dans un taxi ou une file d’attente, un quart de siècle plus tard.
Vingt-cinq ans plus tôt, dans des bureaux et des salles prêtées, un homme recevait les familles une par une et leur disait ce que valait leur mort.
Kenneth Feinberg ne portait pas de robe et n’avait devant lui aucun accusé. Il avait un formulaire, des tables de calcul et un chiffre. Près d’un millier de veuves, de pères, de fils de vingt ans sont venus l’entendre le prononcer, pendant trente-trois mois. Il n’a pas pris d’honoraires.
Le formulaire comportait deux rubriques.
La première fixait pour chaque mort la même somme, 250 000 dollars, augmentée de 100 000 pour le conjoint et pour chaque enfant à charge. Le ministère de la Justice avait retenu ce montant parce qu’il correspondait à ce que l’État verse quand un policier ou un soldat tombe en service. À cet endroit du papier, un mort valait ce que vaut n’importe quel mort.
La seconde calculait ce que le mort aurait gagné s’il avait vécu. Elle retenait l’âge, le salaire, les perspectives de carrière, le nombre d’enfants, puis déduisait les assurances, les pensions, tout ce que d’autres avaient déjà versé. Le serveur du restaurant au sommet de la tour nord et le courtier assis quelques étages plus bas sont morts à la même minute. Ils ne coûtaient pas la même chose.
Dans le même formulaire, l’Amérique affirmait l’égalité de ses morts et calculait l’inégalité de leurs avenirs.
Il existe des sociétés où un meurtre ouvre un compte. Les parents du mort peuvent exiger un autre mort ou accepter d’être payés, et ce que l’on verse alors s’appelle le prix du sang. Il se tarife selon le rang du défunt : un homme libre ne coûte pas ce que coûte un noble. William Ian Miller l’a décrit pour l’Islande des sagas, où la dette née du meurtre se convertit en une quantité négociable qui permet de clore l’affaire sans que personne soit jugé.
L’Amérique de 2001 ne renouait avec aucun de ces usages. La ressemblance tient à la fonction, et elle s’arrête là. Ici, la hiérarchie des morts n’a été voulue par personne. Le marché avait classé ces vies bien avant l’attentat, et le barème a reconduit son classement en lui donnant la forme d’un calcul. Aucun fonctionnaire n’a eu à décider que le courtier valait davantage. Une table s’en est chargée.
Le prix avait une contrepartie. Qui l’acceptait renonçait à l’essentiel de ses actions civiles. Quatre-vingt-dix-sept pour cent des familles admissibles ont accepté ; moins d’une centaine ont préféré le procès. On a beaucoup écrit que l’État avait fermé ses tribunaux. Il n’en a rien fait : la loi du 22 septembre 2001 ouvrait une voie fédérale nouvelle et réservait expressément les actions contre ceux qui avaient sciemment prêté la main aux auteurs. Elle offrait un choix dont une seule branche était praticable.
Interrogés plus tard par Gillian Hadfield, ceux qui avaient pris l’argent ont nommé ce qu’ils croyaient avoir cédé : le droit de savoir ce qui s’était passé, et celui d’en faire répondre quelqu’un.
Une composition ordinaire fait passer l’argent du côté de l’auteur vers celui de la victime, et c’est ce transfert qui éteint la dette de sang. Ici, l’auteur n’a rien versé. Le contribuable a payé, et l’État a gardé pour lui la réponse à faire aux auteurs, qu’il est allé porter hors des prétoires, dans des lieux dont il décidait seul, pendant vingt ans.
Sept semaines après le fonds vient l’autre moitié du dispositif. L’ordre militaire du 13 novembre 2001 prévoit que certains étrangers désignés par le président seront détenus et jugés devant des commissions militaires plutôt que devant les juridictions ordinaires. Le geste est l’inverse exact de celui du 22 septembre : d’un côté une réparation publique, rapide, détachée de la faute, qui apaise à l’intérieur la créance des familles ; de l’autre une capacité de faire souffrir que l’État garde entièrement par-devers lui. Thomas Schelling avait montré que cette capacité est une monnaie, et qu’elle se dépense mieux en menace qu’en coups. Je ne soutiendrai pas que les guerres qui ont suivi constituent juridiquement une vengeance. Je constate que la réparation et la sanction ont été confiées à deux acteurs différents.
Un procès répare la victime et punit le coupable, mais il commence par faire une troisième chose sans laquelle les deux premières n’auraient pas lieu : il désigne qui est responsable. Ces trois opérations ont été séparées. La réparation est revenue au fonds fédéral, la sanction à l’armée et aux services ; la désignation juridictionnelle des principaux responsables, elle, n’a jamais été menée à son terme.
Le 11 septembre n’a pas supprimé la justice américaine. Il l’a désarticulée.
Le prix du sang, partout où il a été pratiqué, servait à clore une affaire. Celui-ci a été payé, et rien ne s’est clos.
Ben Laden est mort depuis quinze ans. Le mois dernier, un juge militaire a écarté les aveux de Khalid Sheikh Mohammed, faute pour l’accusation d’avoir établi qu’ils avaient été donnés librement après ce que la CIA lui avait fait subir. C’était la pièce maîtresse du dossier. Le procès, s’il s’ouvre, s’ouvrira en juin 2028, vingt-sept ans après les faits ; un autre accusé a été déclaré inapte à être jugé, et ses avocats imputent cet état aux traitements reçus. La violence que l’État s’était réservée a fini par manger sa propre preuve.
Le médecin légiste de New York, lui, n’a pas terminé son travail. 1 099 personnes tuées au World Trade Center n’ont toujours pas de nom. Leurs restes sont conservés à l’intérieur du musée, derrière une paroi, à même le socle rocheux. Gordon Haberman a ramené dans le Wisconsin ce que l’on avait pu identifier de sa fille Andrea ; le reste, pense-t-il, est là. Robert Hertz appelait cet entre-deux la période dangereuse, celle où le mort n’a pas encore rejoint sa place et où ses proches restent tenus à l’écart de la vie ordinaire. Les sociétés qu’il a étudiées l’abrègent par un second rite. Celle-ci lui a donné une adresse et des horaires d’ouverture.
Le paiement se poursuit. La loi qui indemnise aujourd’hui les malades du chantier s’intitule Never Forget the Heroes. Elle fixe au 1er octobre 2090 la date limite de dépôt des demandes et finance le fonds jusqu’en 2092. Plus de 750 dossiers nouveaux arrivent chaque mois, et les morts des maladies de la poussière ont depuis longtemps dépassé ceux du matin.
Une injonction à ne jamais oublier, assortie d’un échéancier de quatre-vingt-neuf ans.
Une seule chose, dans ce dossier, n’a été ni tarifée ni jugée. Chaque 11 septembre, des proches montent sur l’estrade et lisent les noms un par un, les 2 977 de 2001 et les six de l’attentat de 1993, pendant près de quatre heures. Aucun élu n’y prend la parole : le mémorial a cessé d’autoriser les discours après la première décennie. Les familles disent les noms, et c’est tout ce qui se passe.
Quand une société ne peut ni juger ni inhumer, elle nomme. Ailleurs, l’institution bâtie pour les morts sans sépulture s’appelle Yad Vashem, un monument et un nom, d’après le verset d’Isaïe qui promet un nom à ceux qui n’auront pas de descendance pour le porter. Le nom est ce que l’on donne lorsqu’il n’y a pas de corps. À New York, le manque est inverse : 1 099 corps attendent qu’on leur rende le leur. Un rite que l’on recommence chaque année n’a pas rempli son office.
Le 11 septembre dernier, pendant que les noms se lisaient, Jake Lang marchait vers le mémorial une grande croix de bois à la main, entouré de partisans dont l’un portait un casque de croisé, avec l’intention annoncée d’interrompre la cérémonie. Il scandait : Do you remember ? La police l’a bloqué à l’angle de Church et de Cortlandt, puis a formé un cordon autour de lui pour que les riverains ne l’atteignent pas, et deux hommes ont été arrêtés devant l’hôtel de ville. De l’autre côté de la rue, un groupe à brassards rouges arborant une croix gammée faisait le salut nazi et lui reprochait de n’être pas un vrai nazi. À l’intérieur de l’enceinte, au même moment, un fils de victime demandait qu’on cesse de se servir de ce jour pour haïr les musulmans.
Ce que la police tenait ce matin-là, à deux rues de l’estrade, était la ligne que le droit n’avait pas tenue : elle empêchait l’accusation d’entrer dans le lieu où l’on disait les noms.
Ce qu’un tribunal a tranché cesse d’être plaidable. Une mémoire que le jugement n’a pas close ignore cette contrainte et rouvre le dossier chaque année, devant qui se présente.
Never forget commémorait. You forgot plaide.
En 2001, ce qu’il y avait à juger était l’attentat. En 2026, ce dont on débat est la réponse à l’attentat : la torture, les commissions militaires, les deux guerres, l’air de Lower Manhattan, la surveillance, les protections accordées à Riyad. Aucun de ces objets n’est illégitime, et leur accumulation a fait reculer l’auteur du crime vers le fond du tableau pendant que les responsabilités secondes avançaient au premier plan.
Une accusation qui n’a pas de tribunal frappe d’ordinaire celui qui se trouve là, sans égard à ce qu’il a fait, puisque sa seule qualité est d’être à portée. Cette fois, elle a trouvé un dossier.
En 2017, dans un morceau intitulé Salaam, l’actuel maire de New York adresse son affection aux Holy Land Five et invite ses auditeurs à se renseigner sur eux. Les cinq dirigeants de la Holy Land Foundation ont été condamnés en 2008 par un jury fédéral, à Dallas, pour avoir acheminé plus de douze millions de dollars vers le Hamas. Leur fondation avait été fermée et désignée organisation terroriste en décembre 2001, trois mois après l’attentat.
Ce procès n’est pas celui du 11 septembre, et le Hamas n’est pas Al-Qaïda. Mais celui-là est allé jusqu’au bout devant une juridiction ordinaire : jury, contradiction, voies de recours. Un verdict rendu dans ces formes-là, le maire de New York l’a tenu pour révisable. Celui qui n’a jamais été rendu, il est prié de l’honorer chaque 11 septembre.
Deux jours avant l’anniversaire, à One Police Plaza, devant un mur du souvenir que l’on inaugurait et devant les familles des policiers morts, la commissaire de police Jessica Tisch a demandé que l’on préserve avec l’histoire sa clarté morale : ceux qui ont attaqué la ville étaient des terroristes, ceux qui sont montés dans les tours étaient des héros, vingt-cinq ans n’autorisent personne à brouiller la distinction, et honte à qui s’y emploie. Le maire était assis devant elle.
Il s’est rendu au mémorial malgré la pétition et ses cent dix mille signatures, après avoir mis en ligne une vidéo où il appelait l’anniversaire une obligation sacrée. Le mot est juste, et il engage : une obligation sacrée s’honore mal quand on a par ailleurs tenu pour discutable un verdict que des jurés américains avaient, eux, prononcé au terme d’un procès.
Trois jours plus tôt, son administration mettait en ligne 170 000 pages sur la qualité de l’air de Lower Manhattan. La ville le devait à ses malades. Le dossier déplace pourtant l’accusation, de ceux qui ont lancé les avions vers ceux qui ont dit aux habitants de rentrer chez eux, et c’est l’hôtel de ville qui l’a déplacée.
Le matin du 11, au Pentagone, le président des États-Unis rattachait l’anniversaire à la guerre en cours contre l’Iran : le procédé n’appartient pas aux réseaux sociaux, il se pratique aussi devant les parterres officiels. Diviser la société frappée est l’une des ambitions du terrorisme de masse. C’est aussi celle qui peut continuer de réussir longtemps après la disparition de ses auteurs.
En 2001, on a passé un coton-tige sur la joue d’un enfant de dix-huit mois pour retrouver son père. John Ballantine Niven travaillait au cent cinquième étage de la tour sud. L’échantillon a été gardé vingt-deux ans, catalogué, ressorti à chaque progrès des techniques, jusqu’au jour où il a rendu un nom.
Jack avait dix-huit mois. Il ne garde rien de ce matin-là, sinon ce qu’on lui en a dit. Il a vingt-six ans aujourd’hui, l’âge de ceux à qui l’image circulant cet été reproche d’avoir oublié.
© 2026 Fundji Benedict


