Nous avions d’abord souhaité rendre hommage à Nimrod Borenstein, compositeur et chef d’orchestre, que le prestigieux magazine britannique Gramophone vient de mettre à l’honneur et dont un nouvel album paraît le 16 octobre. Mais en lui donnant la parole, nous avons obtenu bien davantage qu’un témoignage de gratitude. Nous avons été invités à entrer dans la pensée d’un artiste : sa quête de beauté, son rapport à l’inspiration, ses racines juives, sa liberté face aux idéologies et sa conviction que l’art nous permet de transcender, ne serait-ce qu’un instant, notre condition humaine. HaBayta ne se contente plus de saluer un compositeur. Nous invitons nos lecteurs à le découvrir.
De Gramophone aux légendes de Chypre
Né à Tel-Aviv, ayant grandi à Paris avant de poursuivre sa formation musicale à Londres, Nimrod Borenstein mène depuis plusieurs décennies une carrière internationale de compositeur et de chef d’orchestre.
Sa musique a été interprétée par de grandes formations, notamment sous la direction de Vladimir Ashkenazy. Son catalogue compte aujourd’hui plus d’une centaine d’œuvres, de la musique de chambre aux grandes compositions orchestrales.
C’est ce créateur que Gramophone, l’une des grandes revues internationales consacrées à la musique classique, a choisi de mettre en lumière dans sa rubrique dédiée aux compositeurs contemporains.
Une reconnaissance qui accompagne une nouvelle aventure discographique.
Le 16 octobre 2026, le label SOMM Recordings publie Legends of Cyprus: Othello, enregistré avec le Cyprus Symphony Orchestra sous la direction de Nimrod Borenstein.
Au programme : Schubert, Dvořák, Samuel Coleridge-Taylor et une œuvre du compositeur lui-même, Legends of Cyprus, opus 102.
Ce disque possède une véritable unité : Chypre, ses légendes et sa présence dans l’imaginaire musical et littéraire européen. D’Othello à Rosamunde, les siècles dialoguent, tandis qu’une composition contemporaine vient prolonger cette histoire.
Une belle occasion de découvrir, ou de retrouver, un musicien dont le parcours relie Israël, la France et la Grande-Bretagne.
Mais nous avons souhaité aller plus loin que l’annonce d’une distinction et la présentation d’un enregistrement.
Nous avons posé neuf questions à Nimrod Borenstein. Et ses réponses nous ont entraînés là où nous ne pensions pas nécessairement aller : de Mozart à Kafka, de Beethoven à la conscience juive, de l’écriture musicale au mystère de l’inspiration, jusqu’à cette interrogation essentielle : que peut encore nous apporter l’art dans un monde traversé par les conflits ?
Nous lui laissons la parole.
Entretien avec Nimrod Borenstein
HaBayta — Gramophone vous distingue comme compositeur contemporain du mois. Que représente pour vous cette reconnaissance ? Est-ce la satisfaction de voir un parcours salué, ou surtout celle de constater que votre musique trouve désormais sa place dans le répertoire vivant ?
Nimrod Borenstein — Être choisi comme compositeur contemporain du mois par Gramophone est un immense honneur. C’est, à mes yeux, la publication de référence dans le monde de la musique classique, qui accompagne et documente depuis plus d’un siècle l’histoire de la musique enregistrée. Être ainsi mis à l’honneur par une institution aussi prestigieuse est une reconnaissance qui me touche profondément.
Ce qui me fait particulièrement plaisir, c’est que l’article semble montrer comment mon parcours de compositeur s’est développé naturellement au fil des trente dernières années, presque organiquement, avec de plus en plus de musiciens qui aiment ma musique et souhaitent la jouer, et un public toujours plus nombreux qui prend plaisir à l’écouter. Il y a quelques années, Gramophone avait d’ailleurs déjà souligné, dans une critique de l’un de mes albums, que j’étais l’un des compositeurs vivants les plus enregistrés.
Lorsque je compose, j’essaie avant tout de créer une musique d’une grande beauté, une musique qui m’émeut moi-même. Bien sûr, j’ai envie de partager cette émotion avec les autres. C’est pourquoi cette reconnaissance de Gramophone m’est particulièrement précieuse : elle me donne l’occasion de faire découvrir ma musique à des personnes qui ne la connaissent peut-être pas encore. C’est un peu comme lorsqu’on aime quelqu’un : on a envie que tout le monde l’aime autant que soi !
HaBayta — Votre nouvel album, Legends of Cyprus: Othello, réunit Schubert, Dvořák, Samuel Coleridge-Taylor et l’une de vos propres compositions. Pourquoi Chypre ? Qu’est-ce qui vous a conduit à faire dialoguer ces quatre univers musicaux autour d’une même île ?
Nimrod Borenstein — Les choses se sont faites très naturellement. Ce sont les musiciens du Cyprus Symphony Orchestra qui ont souhaité travailler avec moi. Ils m’ont demandé si je pouvais imaginer un programme réunissant des œuvres ayant un lien avec leur magnifique île, riche d’une histoire millénaire. J’ai trouvé cette idée particulièrement inspirante.
J’ai aussi beaucoup aimé l’idée de réunir trois siècles de musique au sein d’un même album : Schubert et Dvořák pour le XIXᵉ siècle, Samuel Coleridge-Taylor pour le XXᵉ, et moi-même pour le XXIᵉ ! Et j’avais depuis longtemps envie d’enregistrer cette œuvre de Schubert !
HaBayta — Vous avez composé Legends of Cyprus, opus 102, spécialement pour le Cyprus Symphony Orchestra. Vous avez comparé cette œuvre en un seul mouvement à une nouvelle littéraire, par opposition au roman. Que vouliez-vous raconter par la musique que les mots ne pourraient peut-être pas exprimer ?
Nimrod Borenstein — Pour moi, écrire de la musique, c’est une recherche de l’absolu, au sens de la beauté et de la perfection. C’est quelque chose que je recherche dans chacune de mes œuvres.
Ma comparaison entre la nouvelle et le roman concernait surtout la forme. Je pense que le contraste est l’un des éléments les plus importants dans l’art : il permet d’éviter la monotonie et donne à l’œuvre sa structure et son mouvement.
Dans une œuvre en un seul mouvement, comme Legends of Cyprus, les contrastes doivent exister à l’intérieur même de ce mouvement. Dans une œuvre en plusieurs mouvements, ils peuvent aussi se construire entre les mouvements, qui ont chacun leur caractère. C’est en ce sens que je comparais Legends of Cyprus à une nouvelle plutôt qu’à un roman.
HaBayta — Samuel Coleridge-Taylor reste relativement méconnu du grand public français. Vous lui donnez une place importante dans cet enregistrement. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement chez ce compositeur, et qu’aimeriez-vous que nous découvrions de lui ?
Nimrod Borenstein — Il était tout naturel que Coleridge-Taylor figure dans cet album, car sa contribution au thème central du projet, Chypre et son histoire, était importante. De plus, il a choisi le même sujet que Dvořák, Othello, ce qui rendait leur présence dans un même programme particulièrement intéressante.
Coleridge-Taylor possède une grande facilité mélodique, et je pense que le public français aura beaucoup de plaisir à découvrir sa musique. Son œuvre, composée de cinq mouvements, est particulièrement intéressante : chacun d’eux est inspiré par un aspect différent du sujet. J’espère que cet enregistrement donnera envie aux auditeurs d’aller plus loin dans la découverte de ce compositeur.
HaBayta — Vous êtes à la fois compositeur et chef d’orchestre. Lorsque vous dirigez Schubert ou Dvořák, êtes-vous d’abord l’interprète fidèle d’une partition ou le compositeur qui, presque malgré lui, entend autrement la musique d’un autre ?
Nimrod Borenstein — Pour moi, il n’y a aucune différence entre diriger mes propres œuvres et celles d’autres compositeurs. D’une certaine manière, c’est même assez étrange : une fois qu’une œuvre est achevée, elle existe par elle-même, comme un objet indépendant, et il m’arrive presque d’avoir du mal à réaliser que c’est moi qui l’ai écrite.
Bien sûr, lorsque je compose, je sais ce que je fais, mais la source profonde de l’inspiration reste mystérieuse. C’est sans doute aussi pour cela que même les plus grands compositeurs, comme Mozart ou Bach, n’ont pas écrit uniquement des chefs-d’œuvre. Il y a toujours une part de mystère dans l’origine de l’imagination et de l’inspiration.
Pour répondre à votre question, lorsque je dirige Schubert ou Dvořák, j’essaie avant tout d’être fidèle à leur partition. Le fait d’être moi-même compositeur ne me donne pas envie de réinterpréter leur musique à travers ma propre personnalité. J’essaie plutôt d’y trouver cette beauté absolue, de comprendre et de sentir chaque note, de vivre pleinement l’œuvre. Finalement, c’est peut-être cela l’essentiel lorsqu’on dirige : il faut vivre la musique de l’intérieur. C’est comme un acteur qui interprète Hamlet : il ne suffit pas de réciter le texte, il faut devenir Hamlet. On ne comprend véritablement les choses que lorsqu’on les ressent.
HaBayta — Vous êtes né à Tel-Aviv, avez grandi à Paris et poursuivi votre formation musicale à Londres. Ces trois lieux ont-ils façonné des dimensions différentes de votre identité artistique ? Et existe-t-il, dans votre musique, quelque chose que vous reconnaîtriez comme profondément israélien ?
Nimrod Borenstein — Pour un artiste, je pense que les influences les plus importantes sont aussi celles que l’on choisit. Pour ma part, je me situe consciemment dans la continuité de la grande tradition musicale allemande et autrichienne, de Bach à Mozart et Beethoven.
Bien sûr, les influences plus inconscientes sont tout aussi importantes. Ayant grandi en France, je reconnais dans ma musique certaines affinités avec la grande tradition artistique française, de Proust à Debussy ou Fauré. Ces influences font partie de moi, même si elles ne sont pas toujours conscientes au moment où je compose.
Quant à mes racines israéliennes et à mon identité juive, elles font également partie de ce que je suis. Je me sens profondément juif, et il est possible que cela se manifeste dans ma musique, notamment dans une certaine inquiétude, mais aussi dans un esprit de révolte et une énergie particulière. Peut-être aussi dans cette recherche de l’universel qui m’importe tant.
Mais je pense avant tout que l’art est universel. Au-delà des origines et des influences, ce qui compte, c’est la qualité d’une œuvre, sa force et sa capacité à toucher les autres par sa beauté absolue, qui nous fait accéder à quelque chose qui dépasse le monde réel. Nous avons besoin de l’art pour sublimer la réalité, parfois difficile, de notre existence et pour transcender, ne serait-ce qu’un instant, notre condition humaine et notre mortalité.
HaBayta — La musique contemporaine souffre parfois d’une réputation d’hermétisme. Vous semblez, au contraire, attaché à l’émotion et à la relation avec l’auditeur. Peut-on encore, aujourd’hui, inventer un langage musical nouveau sans renoncer à toucher immédiatement celui qui écoute ?
Nimrod Borenstein — Je pense que 99 % de la musique, quelle que soit l’époque, a toujours été, et sera toujours, décevante. La véritable invention est rare, mais elle ne me semble pas plus difficile aujourd’hui qu’autrefois. Ce qui caractérise peut-être davantage notre époque, et que Kafka avait déjà perçu, c’est une certaine absurdité.
Autrefois, la musique médiocre était souvent trop sucrée, manquait d’imagination, mais restait agréable à écouter. Aujourd’hui, il arrive que la vacuité intellectuelle se dissimule derrière un langage volontairement indigeste.
Pour moi, en tant que compositeur, l’essentiel est de chercher cette beauté absolue dont je parlais précédemment, d’écrire une musique qui me touche moi-même et de raconter des histoires nouvelles, que l’on n’a encore jamais entendues.
Il m’arrive souvent, après un concert où figure l’une de mes œuvres, que des personnes viennent me voir et me disent : « Nous étions venus pour écouter Beethoven, mais c’est votre pièce qui nous a le plus marqués pendant le concert. » Bien sûr, rien ne peut être « plus grand » que Beethoven, mais ma musique peut offrir une beauté nouvelle, un plaisir différent, une découverte inattendue. Et je crois que l’être humain aime aussi la nouveauté !
HaBayta — Nous vivons une époque où les appartenances, les identités et les conflits occupent une place considérable. Vous qui avez traversé plusieurs cultures, pensez-vous que la musique puisse encore constituer un langage commun ? Ou lui demande-t-on parfois davantage qu’elle ne peut offrir ?
Nimrod Borenstein — Je ne pense pas que l’art doive avoir un rôle ou poursuivre un but. Il ne devrait pas être au service d’une idéologie, d’une cause ou d’une quelconque utilité. Il me semble irréaliste de penser que l’art puisse, à lui seul, nous rendre meilleurs. Après tout, certains nazis aimaient la grande musique tout en étant capables de commettre les pires atrocités.
L’art ne peut pas résoudre les conflits du monde, ni rendre automatiquement les êtres humains meilleurs. Mais si l’on attend de lui qu’il produise des effets pratiques, on ne lui en demande pas trop : on ne lui en demande pas assez. Car ce que l’art peut nous offrir d’unique, c’est une expérience spirituelle, une ouverture vers quelque chose qui dépasse notre existence quotidienne.
HaBayta — Enfin, une question très personnelle : si vous deviez faire écouter une seule de vos œuvres à quelqu’un qui ne connaît absolument rien de votre musique, laquelle choisiriez-vous ? Et que souhaiteriez-vous qu’il éprouve en l’écoutant ?
Nimrod Borenstein — Je suis en train d’écrire mon opus 111, et toutes mes œuvres sont un peu comme mes enfants : il m’est donc non pas difficile, mais impossible de choisir entre elles !
Pour trouver un compromis et répondre tout de même à votre question, je dirais que mon album avec l’English Chamber Orchestra, que je dirige et qui est sorti en mars dernier, constitue une bonne introduction à ma musique :
https://listn.fm/borensteinconcertos/
Il réunit mon Concerto pour mandoline, mes Shakespeare Songs et mon Concerto pour hautbois. Ces trois œuvres présentent des facettes différentes de mon univers musical.
Ce que j’aimerais avant tout, c’est que l’auditeur sorte de cette écoute avec le sentiment de revenir d’un pays inconnu, où il aurait vécu des aventures et découvert un monde nouveau.
Entretien réalisé par Sarah Cattan pour HaBayta.
Photographie : Sonia Fitoussi.
Visuels des pochettes : documents communiqués par l’artiste
Pour découvrir Nimrod Borenstein
Le portrait publié par Gramophone
Legends of Cyprus: Othello — La bande-annonce du nouvel album
L’album enregistré avec l’English Chamber Orchestra
Site officiel de Nimrod Borenstein
Écouter l’album en streaming : Legends of Cyprus: Othello
Pour acheter l’album:
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