Scanner, télécharger, créer un compte, renseigner son adresse, accepter. Pour se garer, déjeuner ou acheter trois fois rien, nos gestes les plus ordinaires réclament désormais leur petit tribut numérique. Ce billet n’est pas un « c’était mieux avant ». C’est beaucoup plus simple : avons-nous encore le droit de dire non ?
Avez-vous vu que pour déjeuner, désormais, il faut scanner.
Pour se garer: télécharger.
Pour acheter: créer un compte.
Pour recevoir son ticket: donner son adresse électronique.
Pour entrer quelque part: accepter.
Accepter quoi ? Peu importe.
Accepter.
Et lorsque vous demandez simplement : « Je préférerais ne pas », on vous regarde avec cette légère inquiétude réservée aux gens qui n’ont manifestement pas compris leur époque.
Alors m’est revenu Cyrano. Pas son nez. Pas Roxane. Pas même le balcon.
Seule sa magnifique litanie : « Non, merci ! »
Chez Rostand, ces deux mots sont une morale entière: refuser les accommodements, les courbettes, les petits arrangements nécessaires pour être admis, reconnu, servi.
Évidemment, nous ne sommes pas Cyrano parce que nous refusons de télécharger une application pour garer notre voiture.
Et pourtant. Il y a dans nos vies minuscules une nouvelle sommation permanente : Consentez. Donnez-nous votre nom. Votre mail. Votre numéro. Votre localisation. Vos habitudes. Votre historique.
Et, pendant que vous y êtes, cochez donc cette petite case.
Pourquoi ? Parce que c’est plus simple.
Pour qui ? Voilà peut-être la question que nous avons cessé de poser.
Non je ne veux pas revenir au téléphone à cadran, au carnet de chèques ni à la file d’attente à La Poste. Non ce n’est pas « c’était mieux avant ».
C’est exactement l’inverse: je veux pouvoir vivre aujourd’hui sans être obligée de tout accepter de mon époque. Je veux pouvoir demander le menu en papier. Non, je ne souhaite pas créer de compte. Non, vous n’avez pas besoin de connaître ma date de naissance pour me vendre une chemise. Non, je ne veux pas de votre application. Non, je ne veux pas être « membre ». Non, je ne souhaite pas « améliorer mon expérience ».
Non, merci.
Et surtout : je ne veux pas avoir à me justifier. Car c’est peut-être cela qui s’est renversé, presque silencieusement, sans que nous nous en apercevions. Il fallait autrefois une raison pour demander une information personnelle: aujourd’hui, il faut presque une raison pour refuser de la donner.
Le plus troublant, finalement, n’est même pas que l’on nous demande tout cela. C’est que nous le faisons. Docilement. Nous tendons notre téléphone. Nous scannons. Nous renseignons. Nous cochons. Nous acceptons ces conditions que personne ne lit. Et nous finissons par trouver parfaitement naturel de laisser une trace pour boire un café, garer une voiture ou connaître le prix d’une salade.
Alors oui, cher Cyrano. Pour une fois, nous allons vous emprunter votre panache pour une bataille ridiculement petite. Parce que les libertés ne disparaissent pas toujours dans de grandes scènes historiques. Certaines s’en vont très discrètement.
En cliquant sur « J’accepte ».
Non, merci.
Sarah Cattan
Et puisque nous sommes samedi, prenons le temps : relire le magnifique « Non, merci ! » de Cyrano.



