Trois ans après le 7-Octobre, Ratsone ne revient ni sur l’événement ni sur ses analyses. Psychiatre, il interroge ce que ces trois années ont déplacé dans son écoute — et ce qu’il découvre avoir reçu bien avant de pouvoir le nommer. De la neutralité du clinicien au tikkoun, de la brisure à la transmission, un texte sur ce fonds ancien qui parfois nous porte avant même que nous sachions qu’il est là.
sept. 20, 2026
Trois ans. Ce texte s’écrit à cette date sans vouloir la commémorer. Je n’ai pas de nouveau récit de l’événement à proposer, pas d’analyse à ajouter à celles qui ont été faites. Je voudrais dire autre chose, plus modeste et plus difficile à formuler : ce qui a soutenu ma traversée de ces trois années, et que je découvre au fil de ce que j’écris — non pas comme une doctrine que j’aurais choisie, mais comme un fonds qui a travaillé en moi avant que je puisse le nommer.
La position d’avant
Il y a trois ans, je recevais des patients. Je le fais toujours. Le cadre n’a pas bougé, la technique non plus, les horaires sont les mêmes. Mais quelque chose entre eux et moi s’est déplacé — pas dans ce que je fais, dans ce que j’entends.
La clinique qu’on m’a transmise repose sur une exigence simple à énoncer, difficile à tenir : maintenir le patient comme sujet, ne pas se substituer à sa parole, laisser advenir ce qui vient sans le rabattre sur ce qu’on croit savoir. C’est ce que j’ai appris en supervision et que j’ai essayé de reprendre à ma manière. Cette exigence n’a pas changé. Elle reste le socle éthique de ce que je fais.
Mais cette position a longtemps reposé sur une fiction que je ressentais comme telle sans savoir la formuler : que le praticien ne soit pas déjà pris, publiquement et intimement, dans la même trame que le patient. Que sa neutralité soit tenable parce qu’elle ne lui coûterait rien de personnel. J’ai toujours senti que c’était un simulacre. Nous sommes tous embarqués dans la même histoire — Villon le savait, lui qui fait parler ses pendus aux frères humains qui après eux vivent, non à des juges installés ailleurs. Le patient sent, quand nous faisons comme si nous étions ailleurs, que nous tenons une posture. Cette fiction tenait mieux avant octobre 2023 ; elle offrait un abri technique dont on pouvait faire quelque chose. Depuis, elle est plus difficile à tenir, et je ne suis pas sûr qu’il faille regretter qu’elle vacille.
Ce qui a bougé dans l’écoute
Je ne peux pas parler ici des patients — ce serait manquer à ce qui les protège et à ce qui me protège. Je peux parler de ce qui s’est modifié dans ma manière d’écouter.
Ce qui a d’abord bougé, c’est ma perception des silences. Il y a des silences que j’entendais comme neutres et que je n’entends plus ainsi. Une pause avant certains mots, un contournement de certains sujets, une manière de ne pas nommer quelque chose qu’on nommait autrement il y a quelques années — ces micro-mouvements de la parole me parviennent maintenant avec une densité que ma clinique d’avant recevait plus légèrement. Non pas que je les interprète davantage. Je les entends autrement, parce que je reconnais de l’intérieur ce qu’ils essaient de tenir.
Ce qui a bougé aussi, c’est mon rapport à ce qui n’est pas dit sur moi. Un praticien juif n’est pas nécessairement identifié comme tel — mon patronyme, je l’ai écrit récemment, ne dit rien. Il y a donc, dans mon cabinet, une opacité qui m’a longtemps été confortable et qui l’est désormais moins. Non parce que je voudrais qu’elle se lève — elle a sa fonction clinique — mais parce que je perçois plus nettement ce qu’elle permet et ce qu’elle laisse dans l’ombre. Certaines paroles qui traversent le monde depuis trois ans traversent aussi les cabinets. Je les reçois désormais en sachant que je les reçois.
Ce qui a bougé enfin, c’est mon écoute de moi-même comme clinicien. Il y a des associations que j’aurais laissées passer, il y a cinq ans, sans y prêter attention particulière. Elles ne se laissent plus passer de la même manière. Je dois faire quelque chose de ce que j’entends en moi pendant que j’écoute — non pas l’exprimer, non pas l’ériger en grille, mais le reconnaître, le mettre à sa place, ne pas prétendre qu’il n’a pas eu lieu.
Ce qui a soutenu
C’est en écrivant que je découvre ce qui m’a permis d’avancer. Ce n’est pas une découverte que j’aurais faite en me demandant comment ai-je tenu ces trois ans ?, comme on ferait un bilan. C’est une découverte qui s’est levée dans les textes eux-mêmes, texte après texte, sans que je la programme.
Ce qui m’a soutenu, je le vois maintenant, c’est un fonds de pensée juive dans lequel j’ai puisé sans le nommer. La brisure des vases et le tikkoun ne sont pas venus dans mes écrits parce que je les aurais choisis comme cadre théorique. Ils sont venus parce qu’ils disaient, mieux que ce que je savais formuler autrement, ce que j’étais en train de vivre et de penser. J’ai écrit sur eux parce qu’ils m’avaient déjà porté, et j’ai découvert qu’ils m’avaient porté en écrivant sur eux.
Cela mérite d’être précisé, parce que cela déplace ce qu’on appelle habituellement résilience. Je n’ai pas été résilient au sens où l’on tiendrait par un effort de volonté, ni au sens où l’on aurait appliqué une méthode. J’ai puisé — et ce verbe est le juste — dans quelque chose qui me précède. Une transmission familiale à moitié interrompue, un continent englouti dont je porte les traces sans en connaître la clé, un prénom hébreu qui ne signifiait rien pour moi et qui pourtant faisait marque. Et, par-dessous tout cela, une pensée juive qui travaille depuis longtemps la question de ce qu’on fait de ce qui a été brisé.
Cette découverte a une portée clinique qui excède mon cas. Elle suggère que ce qui soutient un sujet dans les traversées difficiles n’est pas d’abord ce qu’il se donne délibérément, mais ce qui, en lui, était déjà là, disponible sans être reconnu. Le fonds éthique et symbolique dans lequel on est né, qu’on a reçu par bribes, qu’on croit avoir laissé derrière soi — ce fonds continue de travailler et se révèle au moment où l’on en a besoin, à condition qu’on lui laisse la chance de remonter.
L’écriture est peut-être ce dispositif de reprise : elle recueille les fragments d’une transmission dispersée et leur donne, dans son mouvement même, une place que l’expérience seule ne leur donnait pas. On croit exprimer ce qu’on sait. On découvre qu’on écrit pour savoir ce qu’on portait déjà.
Ce que cela ne doit pas devenir
Ce déplacement demande une vigilance particulière, parce qu’il pourrait produire deux dérives que je m’efforce de tenir à distance.
La première serait de faire de ma position juive une identité surdéterminante de clinicien : celle qui entendrait mieux certains patients et moins bien d’autres, qui prendrait parti dans la séance, qui laisserait l’exposition personnelle organiser le cadre. Ce serait renoncer à l’essentiel. Le clinicien n’est pas un porte-parole. Ma fidélité juive et ma fidélité clinique ne se confondent pas, elles se soutiennent en restant distinctes.
La seconde dérive serait inverse : se blinder, faire comme si rien n’avait bougé, tenir la neutralité comme un mur défensif. Cette dérive est peut-être plus fréquente aujourd’hui. Elle protège du prix personnel du travail, mais elle appauvrit ce qu’on entend. Un clinicien qui ne reconnaît pas ce qui, en lui, écoute, n’écoute pas mieux — il écoute simplement de plus loin.
Entre ces deux dérives, ce que j’essaie de tenir n’a pas de nom précis. Ce n’est pas une technique, ce n’est pas une position théorique. C’est quelque chose comme une fidélité à ce qui traverse — la sienne, celle du patient, celle de ce qui vient dans la séance — sans en faire un mandat ni un obstacle.
Ce qu’on continue à faire
Trois ans après, on continue. On reçoit, on écoute, on essaie de tenir la scène pour que quelque chose puisse s’y reprendre. On n’apprend pas à se protéger — on apprend, peut-être, à ne pas se refermer.
Je ne sais toujours pas ce qu’on fait de tout cela. Ce que je sais, c’est qu’un fonds ancien a travaillé en moi sans que je le sache, et qu’il continue de travailler à mesure que je l’écris. Ce n’est pas un choix théorique. Ce n’est pas une identité revendiquée. C’est ce que je découvre au fil des textes : que ce qui me permet d’avancer, je ne l’avais pas construit — je l’avais reçu, et il attendait d’être repris.
Il y a trois ans, je pensais que la clinique m’apprenait à écouter les autres. Ces trois années m’ont appris qu’elle m’oblige aussi à écouter ce qui, en moi, entend. Et à reconnaître, plus tard, en écrivant, dans quel fonds cette écoute puisait sans le dire. Ce n’est peut-être pas transmissible dans les mots d’un billet. Mais c’est peut-être, aujourd’hui, ce qu’un psychiatre juif peut essayer de tenir dans son cabinet et de mettre sur la page : ne pas laisser parler seuls ceux qui viennent, y compris cette part de soi-même qui vient avec eux et qui, sans qu’on le sache, portait déjà tout un monde.
Michel Deroover
Psychiatre
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Penser et écrire : chez moi, l’un ne va pas sans l’autre. Ce que la clinique m’apprend, ce que la théorie éclaire, ce que le métro, la rue et les réseaux me donnent à voir — j’essaie ici d’en faire quelque chose. Avec sérieux, sans m’ y prendre trop
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