Deux frères se retrouvent à Londres après la guerre. Quelques heures chez le coiffeur et le tailleur suffiront-elles à faire du nouvel arrivant un parfait gentleman ? Michel Deroover déplie les dessous d’un witz où l’assimilation prend des chemins inattendus, entre identité, apparences et deuil.
Le witz
Londres, juste après la guerre. Les camps ont été libérés, l’Europe entière est en mouvement : des déplacés, des réfugiés, des survivants qui cherchent un pays, une adresse, un nom à qui écrire. Beaucoup de Juifs parmi eux.
Victoria Station. Le train du port de Douvres entre en gare dans un nuage de vapeur. Parmi les voyageurs descend un Juif à l’ancienne, un Juif orthodoxe : longue redingote noire, chapeau, streimel, papillotes, longue barbe. Il pose sur le quai une vieille valise en carton, ficelée par prudence. Il regarde à droite, à gauche. Il cherche quelqu’un. Il a l’air un peu perdu.
À ce moment-là, un gentleman s’avance vers lui. Un gentleman tiré à quatre épingles : costume de Savile Row gris anthracite, gilet boutonné, chaîne de montre, chapeau melon, parapluie roulé serré, moustache taillée au millimètre, souliers qui brillent comme un miroir.
— Shmuel ? Shmuel, c’est toi ? Shmuel Schmilovitch ?
— Yes, sir, répond l’homme dans un anglais hésitant. Vous me connaissez ?
— Shmuel, je suis ton frère. Je suis ton frère, Itzhak !
— Itzhak ? Oy, Itzhak… Je te reconnais à peine. Tu es un vrai gentleman anglais !
On comprend, sans qu’il soit besoin de le dire, que Shmuel est un rescapé. Que son frère, installé à Londres depuis longtemps, l’a fait venir. Qu’il est peut-être le dernier survivant d’une famille engloutie dans la Shoah. On n’en saura pas plus. Les deux frères s’étreignent longuement, comme il faut, sur le quai.
— Mon Dieu, comme tu as changé, répète Shmuel. Un vrai gentleman.
— Oui, oui, j’ai assez bien réussi, tu vois. J’ai fait des affaires, j’ai fait des connaissances, j’ai adopté les coutumes qui vont avec mon rang. Je suis bien arrivé, je suis assez content. Mais écoute, Shmuel : je suis venu te chercher, mais je suis un homme très occupé. Aujourd’hui, mon agenda est plein. Et tu ne peux pas rester habillé comme ça. Je vais te confier à mon chauffeur. Il va t’emmener chez mon coiffeur, puis chez mon tailleur, puis chez mon bottier. Qu’on t’habille un peu comme moi, tu comprends. Autre époque, autre pays, autres mœurs.
— Oui, oui, mon frère. Je fais tout ce que tu dis. Je fais tout ce que tu dis.
— Et quand tout sera fait, le chauffeur te conduira à mon club. On s’y retrouve entre gens de bonne société, tranquillement. On parlera, on passera un peu de temps ensemble. Et puis tu viendras dormir chez moi, bien entendu.
— Merci, mon frère. Merci.
Et Shmuel part avec le chauffeur. Le coiffeur, le tailleur, le bottier.
En fin de journée, la Bentley s’arrête devant le club, quelque part entre Pall Mall et St James’s. Un portier en livrée ouvre la porte. Boiseries sombres, fauteuils Chesterfield en cuir patiné, portraits de généraux à favoris, odeur de cigare et de cire, le Times plié sur les guéridons, un majordome qui glisse sur le tapis sans faire de bruit. On ne parle pas fort, ici. On murmure.
Le nouveau venu se présente. On l’attendait. On lui indique, au fond du salon, le fauteuil d’Itzhak. Il s’avance.
Et cette fois, c’est Itzhak qui ne reconnaît pas son frère.
Car l’homme qui se tient devant lui est rasé de près, la barbe a disparu, les papillotes aussi. Les cheveux sont coupés court et lissés en arrière. Le costume est un trois-pièces bleu nuit, impeccable, la cravate est club, la pochette est pliée en trois pointes, les souliers sont des Oxford noirs cirés à la perfection. Il ne manque rien.
— Itzhak, tu ne me reconnais pas ? C’est moi, ton frère. Regarde : j’ai suivi ton chauffeur, on a fait tout ce que tu as dit. Le coiffeur, le tailleur, le bottier.
Le tout dans un anglais parfait. Plus la moindre trace de l’accent du matin.
— Shmuel ! Mais tu es magnifique ! Regarde-toi, comme tu es beau. Rasé de près, ce costume, ces chaussures… C’est magnifique. Alors, maintenant, ça va ? Tu te sens bien ? Tu es heureux ?
— Oui, dit Shmuel. Je suis presque heureux.
— Presque ? Pourquoi presque ? Qu’est-ce qui te préoccupe ?
Shmuel soupire, regarde les portraits des généraux, et dit :
— Je suis presque heureux… Mais c’est quand même tellement dommage que nous ayons perdu les Indes.
Lecture traditionnelle
Il y a dans cette blague une histoire très ancienne racontée à l’envers. Dans la Genèse, c’est le frère resté en Égypte, Joseph, que ses frères ne reconnaissent pas. Il a reçu de Pharaon un vêtement de lin fin, un collier d’or, un anneau, un nom égyptien ; il parle par interprète. Les frères qui descendent de Canaan voient un dignitaire, pas un frère. Ici, la scène se joue deux fois. Le matin, sur le quai, c’est Shmuel qui reconnaît à peine Itzhak, devenu Joseph à la cour d’Angleterre. Le soir, au club, c’est Itzhak qui ne reconnaît plus Shmuel. En une journée, le dernier arrivé a rattrapé le premier, puis l’a dépassé.
Car l’enjeu de la blague est le vêtement, et la tradition juive n’a jamais pris le vêtement à la légère. Un midrash souvent cité affirme qu’Israël a mérité de sortir d’Égypte parce qu’il n’avait changé ni son nom, ni sa langue, ni, selon certaines versions, son habit. La redingote, le chapeau, la barbe et les papillotes ne sont pas du folklore : ils sont la manière de rester soi-même en exil. Shmuel a traversé l’Europe des camps avec ces signes-là. Il les perd en un après-midi, chez trois artisans de Mayfair, sans résistance, avec gratitude : « Je fais tout ce que tu dis. » Le monde qui l’avait marqué pour la mort ne l’a pas dépouillé de son identité ; son frère, avec la meilleure volonté du monde, le fait en quelques heures.
Ce que la blague épingle n’est pourtant pas une trahison, c’est une logique. On ne s’assimile pas à moitié. Qui prend le costume prend le reste : la langue, les manières, le club, et avec eux les deuils de la maison qui vous accueille. L’Angleterre de 1947 vient de perdre l’Inde ; la mélancolie impériale flotte dans les salons de St James’s comme la fumée des cigares. Shmuel, qui n’a jamais possédé les Indes, ni rien d’autre,a pris cette mélancolie avec le gilet. Il est devenu, en une journée, plus anglais que son frère, qui se contente d’être content.
L’ironie de l’histoire va plus loin que la blague ne le dit. Le train de Shmuel arrive à Victoria Station, gare baptisée du nom de la reine dont un Premier ministre d’origine juive, Benjamin Disraeli, fit en 1876 une impératrice des Indes. Le Juif converti avait offert l’empire à la couronne ; soixante-dix ans plus tard, le Juif rescapé en porte le deuil. Entre les deux, toute l’histoire de l’émancipation tient dans un aller-retour.
Reste le « presque ». Le Juif pieux connaît bien cette restriction : même aux jours de joie, on brise un verre sous la houppa en souvenir de Jérusalem, on laisse un coin de mur inachevé, on garde une place pour ce qui manque. Le bonheur juif est un bonheur entamé, par principe. Shmuel a tout changé, sauf ça. Il a gardé la structure et changé l’objet : à la place du Temple détruit, il pleure les Indes perdues. Les papillotes sont tombées chez le coiffeur ; le deuil, lui, a passé la porte du club avec lui.
Lecture psychanalytique
Freud distingue l’identification qui prend tout de l’identification qui ne prend qu’un trait, ce « trait unique » par lequel on devient l’autre sans le savoir. Shmuel réalise les deux à la fois, et c’est ce qui fait rire. Il a pris tout l’extérieur, de la coupe de cheveux à la cravate. Mais ce qu’il a pris de plus intime n’est ni le costume ni l’accent : c’est un manque. Il s’est identifié à l’Angleterre par ce qui lui fait défaut. Au moment où le frère attend la réponse attendue, je suis heureux, merci, il entend parler l’Empire en deuil. L’assimilation est parfaite au point de devenir symptomatique.
Le second ressort est celui du deuil, et il est grave. Shmuel descend du train comme rescapé. Qui a-t-il perdu ? La blague se garde bien de le dire, et le frère ne le demande pas. Dans tout ce dialogue, il n’est jamais question des parents, des sœurs, des enfants peut-être, de la ville natale effacée. Itzhak, pressé, efficace, généreux, propose le chauffeur, le coiffeur, le tailleur, le club, un lit ; il ne propose pas de parler des morts. On habille le survivant avant de l’avoir écouté. Alors le deuil qui n’a pas trouvé sa place cherche un objet de rechange, et il en trouve un, présentable, partagé par toute l’assemblée : l’Inde. C’est un déplacement au sens strict. La perte impossible à dire se loge dans une perte qu’on peut dire au club, entre deux gorgées de whisky, sans troubler personne.
Freud, dans « Deuil et mélancolie », note que le mélancolique sait parfois qui il a perdu, mais pas ce qu’il a perdu en lui. Shmuel, lui, déclare une perte qui n’est pas la sienne, avec la dignité parfaite d’un sujet britannique. On rit parce que l’énormité est là, polie, nouée sous une cravate : un homme qui vient de traverser la catastrophe de son peuple soupire sur la fin de l’Empire. Mais le rire tient précisément à ce que nous savons, nous, ce que le frère ne veut pas savoir. La blague fait pour l’auditeur ce que la scène ne fait pas pour Shmuel : elle laisse entendre le deuil véritable derrière le deuil d’emprunt.
On peut aussi lire la chute comme une revanche douce. Homi Bhabha, analysant le mimétisme colonial, et précisément aux Indes, parlait du colonisé façonné à l’image du maître, « presque le même, mais pas tout à fait ». Ce « presque », c’est le lieu où l’imitation laisse voir sa couture et, du même coup, ridiculise le modèle. Shmuel dit « presque heureux », et son presque fonctionne exactement ainsi. Il imite si bien qu’il révèle ce que l’imitation coûte, et ce qu’il y a d’un peu comique dans le monde qu’on imite : un club entier de messieurs bien mis qui portent le deuil de ce qu’ils n’ont jamais eu le droit de posséder.
Cliniquement, la scène est familière. Les patients qui arrivent d’une perte massive se voient souvent offrir des solutions avant d’avoir trouvé des mots : un logement, un travail, des papiers, un costume. Tout cela est nécessaire, et il y a de la tendresse dans la hâte d’Itzhak. Mais le soin qui habille sans écouter produit des sujets impeccables et presque heureux, dont la douleur ressort ailleurs, déplacée, parfois méconnaissable, quelquefois drôle. Le travail clinique commence peut-être là où s’arrête la blague : quand quelqu’un, au fond du club, ose demander à Shmuel ce qu’il a réellement perdu.
Michel Deroover — Le Divan juif
Publié initialement dans Le Divan Juif. Reproduit sur HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur.
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