À l’occasion de l’anniversaire de l’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020, Marc Hellebroeck imagine le journal d’un professeur d’histoire, dans une France de demain. Un cours sur la Shoah, une accusation de « sionisme », puis l’engrenage : dénonciation, lâchetés institutionnelles, solitude et violence. Un conte d’anticipation où la farce côtoie le tragique, jusqu’à l’insoutenable.
Mardi 6 octobre
Aujourd’hui, en classe de 3e, j’ai abordé le chapitre de la Seconde Guerre mondiale consacré au génocide des Juifs d’Europe par le régime nazi.
Kévin m’a demandé : « cété ki » ces nazis des années 30 et 40 du XXe siècle ? Il croyait en effet que les nazis, c’étaient juste les israéliens d’aujourd’hui… Je l’ai questionné pour savoir d’où lui venait cette idée, et il m’a répondu qu’il avait entendu une députée de La Fraternité Intégriste dire ça à la télé. Je lui ai conseillé d’aller au CDI afin de se renseigner sur la période à l’aide de livres et de revues historiques, plutôt que de répéter des bêtises.
Quand j’ai commencé à expliquer ensuite, à l’aide de documents du manuel, les étapes du génocide des populations juives européennes, Amina m’a interrompu d’un ton vindicatif pour affirmer que le seul « vrai » génocide était celui de Gaza et que « les Juifs étaient les seuls génocidaires au monde ». Plusieurs élèves l’ont approuvée bruyamment. Au fond de la classe, j’ai entendu Baptiste murmurer à l’oreille de Yanis : « Wesh, le prof d’histoire est un sale facho sioniste ! ».
Heureusement, la sonnerie a retenti avant que la situation ne dégénère.
J’espère qu’au prochain cours, ils auront oublié ; oublié comme ils oublient d’habitude tout de mes leçons…
Jeudi 8 octobre
Juste avant que je ne prenne en charge la classe de 3e à 8 h 30, le Principal, Monsieur Lecarrière-Iste, est venu me trouver en salle des profs. Il m’a informé que le père de Sonia, qui était pourtant absente mardi, avait téléphoné pour protester de manière véhémente contre le contenu de mon cours sur la Seconde Guerre mondiale.
Avant que j’aie pu lui répondre qu’il s’agissait d’une leçon inscrite au programme officiel, mon chef d’établissement m’a déclaré que je savais fort bien que « certains sujets polémiques » étaient à éviter, afin de ne pas heurter la sensibilité de « certains élèves ».
Juste après cette conversation à sens unique, mon collègue Jérôme Utilidio, délégué syndical du SGEG, est intervenu en me reprochant, force postillons à l’appui, mon engagement laïque bien connu qui, selon lui, « véhicule des idées nauséabondes, racistes et islamophobes ». Quand il a abordé son sujet favori, celui de la « laïcité inclusive », j’ai prudemment battu en retraite en le laissant réciter son catéchisme.
Une fois en classe, j’ai été étonné du calme relatif qui régnait : les élèves étaient plus tranquilles que d’habitude et aucun d’entre eux n’est revenu sur l’échange houleux du cours précédent. C’était comme s’ils attendaient quelque chose.
Vendredi 9 octobre
En arrivant en salle des profs ce matin, j’ai eu l’impression d’être un paria. J’ai lancé un « Bonjour les collègues » à la cantonade ; personne ne m’a répondu… Il y avait ceux qui m’ignoraient et ceux qui me jetaient des regards hostiles. Dois-je venir la semaine prochaine avec une crécelle ?
Dans mon casier, j’ai trouvé un bulletin d’adhésion au Rassemblement national.
J’espère quand même que les choses vont se tasser.
Lundi 12 octobre
Dès 6 h 30 du matin, la sonnerie du téléphone m’a surpris alors que je faisais ma toilette. C’était M. Lecarrière-Iste qui m’annonçait que je ne devais pas venir assurer mes cours ce matin, car certains élèves de ma classe de 3e, ainsi que leurs parents, étaient en effervescence et « bouleversés » à cause des propos « pro-israéliens et pro-génocidaires totalement inappropriés » que j’aurais tenus en classe.
Il m’a averti ensuite qu’il en avait référé à mon inspectrice Mme Laveule et qu’il avait également demandé au référent laïcité du Rectorat, M. Boursemol, de me convoquer le plus vite possible pour le « recadrage pédagogique » qui s’imposait. Puis, il a raccroché, apparemment furieux, avant que je puisse dire quoi que ce soit pour me justifier.
Sur ma messagerie professionnelle, je n’ai pas reçu de courriel m’indiquant une éventuelle suspension et je ne sais donc pas ce qui va m’arriver. J’ignore surtout si je risque une suspension sans solde. Si c’est le cas, comment vais-je faire pour payer mon loyer et la révision de ma vieille Dacia ?
J’ai essayé d’appeler Mme Laveule, qui, lors d’un stage, nous avait aimablement donné, à mes collègues et à moi, son numéro de portable pour la joindre en cas d’urgence pédagogique. Elle a décroché, mais la communication a été coupée dès que je me suis identifié. J’ai rappelé à trois reprises, mais je suis à chaque fois tombé sur le répondeur. Je n’ai pas laissé de message.
Mardi 13 octobre
Le cuisinier du collège, avec qui j’entretiens de bons rapports, m’a téléphoné aujourd’hui pour prendre de mes nouvelles. Il m’a averti que des parents d’élèves, menés par le père de Sonia, m’accusaient de faire de « la propagande sioniste » et exigeaient mon renvoi immédiat.
Il a ajouté que le Principal avait reçu dans son bureau un drôle d’individu, « habillé comme un religieux du Moyen-Orient », que l’individu criait et que, plus il criait, plus le principal « lui faisait des courbettes comme don Salluste » - alias Louis de Funès - « en faisait au roi d’Espagne dans le film La folie des grandeurs ».
Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai juste montré et commenté des documents historiques sur la Shoah… et je n’ai évoqué à aucun moment de ma leçon l’actuel conflit israélo-palestinien !
Mardi 13 octobre (soir)
Mon père a appelé. Je n’ai pas osé lui parler de ma situation. Il prend de l’âge, il devient fragile et je ne veux pas qu’il se fasse du souci pour moi.
Je n’ai pas osé sortir faire mes courses au supermarché, de crainte de rencontrer des parents d’élèves. De toute façon, je n’avais pas très faim.
Je ne sais pas quoi faire ni vers qui me tourner.
Mercredi 14 octobre
Je suis seul chez moi. Personne n’a appelé.
En surfant sur le Net, j’ai constaté que Jean-Marie Colonfis, le leader de La Fraternité Intégriste, avait parlé de moi dans un discours, citant mon nom et mon établissement, et déplorant que l’Éducation nationale emploie encore en 2037 des « profs racistes et sionistes ».
J’ai ensuite tapé mon nom sur le Net : sur les réseaux sociaux, d’innombrables internautes m’insultent, me menacent et m’accusent en outre d’être un Juif, comme si c’était un crime.
Moi, le prof résolument athée et anonyme, issu d’une famille catholique, voilà que je suis soudainement devenu juif et célèbre ! Y a-t-il un mot pour qualifier l’antisémitisme dirigé contre un non-Juif ?
J’espère qu’un fanatique quelconque ne va pas prendre toutes ces conneries pour argent comptant et décider, en conséquence, de s’en prendre à moi.
Vendredi 16 octobre (tôt le matin)
Je vais aller au collège ce matin. Je n’ai strictement rien à me reprocher et je n’ai fait qu’appliquer le programme officiel d’histoire. Si le Principal ne veut pas que j’assure mes cours, il faudra qu’il m’éjecte manu militari de ma salle !
Quant aux élèves, par respect pour eux, je dois leur enseigner la vérité, même si elle leur déplaît parfois. C’est mon devoir de ne pas leur mentir et ce sera un défi pédagogique que de les convaincre ! L’Histoire, ce n’est pas l’idéologie des bigots moyenâgeux ni la démagogie des politicards cyniques.
Hardi ! Ne suis-je pas un « hussard noir » de la République ?
Vendredi 16 octobre (journal de 20 h)
« Aujourd’hui, la grande famille de l’école publique est endeuillée…
Pour des raisons absolument incompréhensibles et inexplicables, un enseignant est mort.
Aimé par ses élèves, estimé de ses collègues et bien noté par sa hiérarchie, ce professeur exemplaire a été tué par un déséquilibré, alors qu’il se rendait sur son lieu de service pour enseigner l’Histoire.
Une cellule psychologique est immédiatement mise en place pour le personnel éducatif et les élèves qui auraient besoin de soutien afin de surmonter cette terrible épreuve.
L’institution scolaire, la République et la France entière pleurent la mémoire de l’enseignant S.D. et adressent leurs plus sincères condoléances à sa famille. »
Discours de M. Édouard Munichois, Ministre de l’Éducation nationale


