Le 7 octobre 2023, Joanne Sarah Ankri vivait en France et regardait vers Israël. Trois ans plus tard, installée en Israël, elle regarde avec douleur la France traversée par les violences d’octobre 2026. Entre ces deux dates, un déplacement géographique, mais aussi intérieur. Une méditation sensible sur l’alyah, l’exil, la citoyenneté et cette étrange fidélité qui permet d’aimer deux pays sans jamais cesser d’appartenir à l’un comme à l’autre.
Le 7 octobre 2023, j’étais en France et je pensais à Israël.
Le 17 octobre 2026, je suis en Israël et je pense à la France.
Trois ans ont passé. J’ai changé de pays, changé de place sur ma petite planète. Et voilà que mes pensées ont changé de direction. J’observe sidérée le chaos se déplacer.
Le 7 octobre, depuis la France, je regardais Israël sombrer dans l’horreur. Je suivais, impuissante, le destin de cette population israélienne que je portais en moi avec toute mon empathie, toutes mes prières, avec cette volonté farouche d’aider. Aider à tout prix. Faire quelque chose. Ne pas rester là, à regarder de loin.
Écrire. Écrire pour eux, pour les Israéliens.
Trouver les mots quand il n’y avait plus de mots. Porter leur douleur, leur courage, leur espérance.
J’étais en France, mais une part de moi vivait déjà là-bas.
Aujourd’hui, je suis en Israël et c’est vers la France que se tournent mes pensées.
Je regarde les images du 17 octobre. Les rues envahies, les vitrines fracassées, les incendies, les affrontements, les édifices publics pris pour cibles. Ce déchaînement de violence, cette volonté de destruction qui semble parfois se suffire à elle-même.
Bien sûr, rien de comparable avec le 7 octobre en Israël. Ni dans la nature des événements, ni dans leur ampleur, ni dans leur tragédie humaine. Je ne confonds pas les deux.
Mais ce qui me frappe, c’est ce renversement du regard. Cette fois, c’est depuis Israël que je regarde, avec douleur, les images du pays que j’ai quitté.
Et j’ai mal à ma France.
Je regarde ces scènes et je me demande ce qu’il reste de l’idée même de révolution. Car une révolution, aussi violente qu’elle puisse être, porte en elle une ambition de changement, une promesse de progrès, la volonté de substituer un ordre nouveau à l’ancien. Elle prétend ouvrir l’avenir.
Mais que construit-on lorsqu’on détruit pour détruire ? Quel avenir dessine-t-on à coups de pierres, de flammes et de vitrines brisées ?
Je vois dans ces violences quelque chose de profondément nihiliste. Une colère qui ne cherche plus à transformer le monde mais à le mettre en pièces. Une négation plutôt qu’une affirmation.
Et parfois, quelque chose de grotesque. Comme si la caricature avait fini par rejoindre le réel. Comme si les images les plus outrancières d’une société devenue folle avaient quitté le domaine de la satire pour envahir les rues.
Je regarde certains de ces jeunes gens et je peine à comprendre ce qui les anime. Cette fureur, ces gestes de destruction, cette confusion entre la révolte et le saccage. Je sais que toute une jeunesse ne se résume pas à ces images, que d’autres manifestent, revendiquent, espèrent. Mais ce sont ces scènes-là qui me bouleversent, parce qu’elles donnent à voir une violence qui semble avoir perdu jusqu’au sens de ses propres gestes.
J’ai mal à ma France.
La France que j’aime dans ses rues, ses bâtisses, ses murs, ses livres, son art, son air.
Lorsque je l’ai quittée pour la première fois, en 2001, pour ma première alyah, la France était un air doux et léger.
Le franc allait passer à l’euro. Il faisait bon vivre en France. Il faisait bon être étudiant en France.
C’était un air léger où rien ne semblait grave, où tout était ouaté. La jeunesse filait doucement. On avait le temps. Le temps de lire, d’étudier, de flâner, de refaire le monde sans craindre qu’il ne s’effondre.
L’avenir était devant nous. Vaste, ouvert. On n’y pensait pas trop.
Aujourd’hui, la jeunesse s’inquiète.
Je pense à ma fille, à Paris, plus patriote de la France que jamais en ces temps de chaos.
Elle a presque l’âge que j’avais lorsque je vivais cette insouciance. Elle habite les rues que j’ai aimées, respire cet air que j’ai respiré. Mais ce n’est plus tout à fait le même air.
Et je me demande ce que signifie avoir vingt ans aujourd’hui, quand l’avenir pèse déjà si lourd sur le présent.
Pourtant, elle aime la France. Elle l’aime avec cette ferveur particulière que l’on éprouve parfois pour ce que l’on sent menacé.
Et moi, depuis Israël, je regarde la France à travers elle. Sa jeunesse, ses inquiétudes, ses espoirs.
C’est peut-être cela, l’exil.
Pas l’exil au sens péjoratif du terme. Pas seulement l’éloignement d’une terre, mais cette étrange condition de celui qui appartient à deux pays et qui, où qu’il soit, porte en lui l’absence de l’autre.
Quand je vivais en France, je me sentais exilée d’Israël. Aujourd’hui que je suis revenue vivre en Israël, je me sens exilée de France.
Il y a toujours un pays qui manque à l’autre.
Mais dans cet exil demeure aussi une immense tendresse. De la compassion, de la nostalgie, un amour profond pour ce qui reste au loin.
On ne quitte jamais tout à fait un pays.
On porte en soi l’autre terre, l’autre identité, l’autre culture. On porte en soi un pays entier. Ses paysages, ses rues, ses pierres, ses voix. Ses livres et ses chansons. Ses odeurs, sa lumière, jusqu’à l’air qu’on y respirait.
On porte en soi le concept même de ce pays, ce qu’il représente, ce qu’il a été, ce qu’on voudrait qu’il demeure.
On porte en soi ses couleurs.
Bleu, blanc, rouge.
À jamais la France.
Et puis Israël.
J’ai déplacé mon siège sur ma petite planète. De mon pays, la France, à mon pays, Israël. D’une démocratie à une autre.
Je n’ai pas changé de monde. J’ai changé de place dans le monde. Et de cette nouvelle place, je regarde désormais dans l’autre direction.
Il y a quelques jours, j’ai reçu un SMS m’indiquant le lieu où je voterai la semaine prochaine, pour les élections en Israël.
La dernière phrase du message retient mon attention : שומרים על הקול שלך. On veille sur ta voix.
Ma voix. Ma voix en Israël.
Je vais voter. Je vais participer à cette démocratie israélienne qui s’exprime jusque sur les téléphones portables de toute une population. Un message adressé à chacun, une voix attendue parmi des millions d’autres.
Je repense à ces autres messages, les alertes reçues pendant la guerre. Ces instants où tous les téléphones vibraient au même moment, où une population entière était suspendue à la même information, à la même urgence.
Aujourd’hui, mon téléphone vibre pour m’indiquer où voter.
La vie d’Israël vibre et mon téléphone vibre.
Dans ce petit appareil que je tiens dans ma main, c’est tout un pays qui m’appelle. Hier pour me mettre à l’abri. Aujourd’hui pour me donner la parole.
Et je mesure soudain le chemin parcouru.
Cette population israélienne que j’ai tellement portée en moi après le 7 octobre, j’en fais aujourd’hui partie.
Je ne regarde plus Israël de loin. Je partage sa vie quotidienne, ses inquiétudes, ses difficultés, ses élans. C’est ici que je marche, que je travaille, que j’élève mon fils, que je construis mon avenir.
Et je vais voter.
Je vais participer au choix de ceux qui gouverneront ce pays, de celui qui sera peut-être mon futur Premier ministre.
Il y a quelque chose d’étrange dans cette réalité qui s’impose soudain à moi. Comme après un long sommeil, lorsqu’on se réveille et que tout ce qu’on a vécu auparavant semble appartenir à un rêve.
On ouvre les yeux. On regarde autour de soi.
On est là.
On est là, vraiment.
Ce qui était un désir, une pensée, une espérance, est devenu la vie elle-même.
Et peut-être est-ce cela, finalement, revenir : ne pas cesser d’appartenir à ce qu’on a quitté, mais prendre sa place ailleurs. Déplacer son siège, sans effacer sa mémoire. Porter en soi deux pays, tout en sachant désormais où se déroule sa propre vie.
C’est ici que ça se passe pour moi.
Ici et là. Et maintenant.
Alors je répondrai présente.
Israël entendra ma voix.
Israël aura ma voix.
Joanne Sarah Ankri
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