En octobre 2026, Mathilde Panot a trouvé le moyen d’introduire Israël dans une vidéo justifiant son refus de porter le ruban rose de la lutte contre le cancer du sein. Une association qui interroge, et qui a provoqué la colère de Zohra Bitan, aujourd’hui sous chimiothérapie. Pendant ce temps, en Israël, des chercheurs travaillent à comprendre les mécanismes de récidive de cette maladie. Nous, à HaBayta, nous avons pensé au dialogue des tricoteuses d’Albert Cohen, dans Belle du Seigneur…
Les tricoteuses d’Albert Cohen
Comment en effet, à entendre M. Panot nous “sortir” Israël à propos … d’Octobre Rose, ne pas penser au dialogue des tricoteuses d’Albert Cohen, ce dialogue ponctué d’obsédants C’est la faute aux Juifs ?
Dans Belle du Seigneur, la conversation des tricoteuses se présente comme un bloc typographique de sept pages rapportant, sans aucun démarcateur typographique, les dialogues à deux locuteurs entremêlés de dix bourgeoises. Explosent dans ce célèbre texte la pérennité et l’actualité des stéréotypes les plus dangereux véhiculés par la parole antisémite, et l’indicible enjeu de sa prolifération.
Pour mieux comprendre le procédé utilisé par Albert Cohen, il convient de rappeler qu’il s’agit d’une conversation de dix dames, dans le hall de l’Hôtel, à Agay, qui parvient aux oreilles des deux amants, Ariane et Solal. Cohen introduit ainsi ce passage : Dix dames de bourgeoisie, harnachées et souveraines, tricotaient avec voracité tout en conversant activement, deux par deux. Penchés sur les revues, parfois dévisagés par les tricoteuses, les deux amants se tenaient par la main, feignant de lire, écoutaient les duos emmêlés, brouillés par la musique proche et qui leur parvenaient par bouffées et fragments disparates, puissantes litanies.
Alors qu’il apparaît, à l’analyse, qu’il s’agit de sujets de conversation variés allant de la France à la guerre en passant par les rhumatismes, la constipation , le tricot, les amis communs et arrivant enfin à tout ce qui va mal, ce dernier sujet englobant la finance les communistes et bien sûr les Juifs, dans le texte cohénien cela donne à la lecture :
Voilà mon rhumatisme qui s’est réveillé
C’est la faute aux juifs
Je vous dirais que je suis très constipée
C’est la faute aux juifs
Le temps est devenu fou ma parole
C’est la faute aux juifs
Il n’y a plus de saisons
C’est la faute aux juifs
Ce qui est affreux c’est que les paysans abandonnent la campagne
C’est la faute aux juifs
Elle n’a même pas voulu allaiter le bébé
C’est la faute aux juifs
Et dans ce que la linguiste Ruth Amossy appela le prêt-à-porter de l’esprit, nous remarquons que le thème figé le plus développé est celui de l’antisémitisme.
Albert Cohen décrit avec une ironie féroce le mécanisme du bouc émissaire. Cette manière de désigner toujours le même responsable, quel que soit le sujet. On aurait pu croire cette mécanique suffisamment caricaturale pour appartenir définitivement à la littérature.
Et pourtant. Nous voici en octobre 2026.
Et nous découvrons qu’une campagne consacrée à la lutte contre le cancer du sein peut, elle aussi, devenir l’occasion de mettre Israël en accusation.
Il ne s’agit pas de prétendre que Mathilde Panot aurait accusé les Juifs d’être responsables du cancer. Elle n’a rien dit de tel. (!) Mais le rapprochement littéraire permet de poser une question : pourquoi Israël doit-il désormais apparaître dans des débats auxquels on ne s’attendait pas à le voir associé ?
Même Octobre rose ?
Madame Panot ne portera pas le ruban rose
Mathilde Panot, présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, a annoncé publiquement qu’elle ne porterait pas le ruban rose.
C’est son droit.
Elle entend dénoncer les liens historiques entre la campagne de sensibilisation au cancer du sein, l’industrie chimique et certaines multinationales commercialisant des pesticides.
Le sujet existe.
Il est légitime d’interroger les responsabilités industrielles, les risques environnementaux, les conflits d’intérêts et les stratégies commerciales susceptibles d’accompagner les grandes campagnes de santé publique.
Il est même indispensable de le faire.
Mais encore faut-il distinguer les faits, les héritages industriels et les responsabilités contemporaines.
Or, dans sa démonstration, Mathilde Panot convoque le groupe Syngenta, issu notamment des activités agrochimiques d’Imperial Chemical Industries, puis sa filiale israélienne Adama.
Et c’est ainsi que surgit une accusation relative à la politique israélienne et à l’épandage d’herbicides aux frontières.
Précisons les choses.
Des opérations d’épandage par l’armée israélienne ont bien été documentées, notamment à proximité de terres agricoles libanaises et palestiniennes. Parmi les herbicides identifiés figure un produit commercialisé par Adama.
Mais l’existence de ce lien commercial ne démontre pas, à elle seule, que Syngenta participerait à un projet politique d’expansion territoriale.
Et surtout, quel rapport cette accusation entretient-elle avec le refus de porter le ruban rose ?
C’est ici que le raisonnement devient contestable. D’une critique des pratiques industrielles, nous sommes passés à une accusation géopolitique.
D’une campagne de santé publique, à Israël. Comme si la lutte contre le cancer du sein ne pouvait plus être évoquée sans que le conflit israélo-palestinien finisse par s’y inviter.
Pourquoi ? Que gagne la prévention du cancer du sein à cette association ? En quoi aide-t-elle une femme à se faire dépister, une malade à être soignée, une famille à accompagner l’une des siennes ? Et surtout, pourquoi faire du ruban rose le symbole de ces contradictions industrielles, alors que des millions de femmes y voient avant tout un signe de solidarité ?
Zohra Bitan : « Je suis sous chimio. J’ai honte pour elle ! »
Parmi les réactions suscitées par les propos de Mathilde Panot, celle de Zohra Bitan mérite une attention particulière.
Militante engagée, connue notamment pour ses interventions dans Les Grandes Gueules sur RMC, Zohra Bitan sait ce que signifie affronter le cancer. Elle connaît la peur, les traitements et cette terrible incertitude qui accompagne la maladie.
Le 12 octobre, elle n’a pas dissimulé sa colère: « Je suis sous chimio. J’ai honte pour elle ! » Elle a dénoncé ce qu’elle considère comme l’obsession d’Israël de Mathilde Panot, estimant que la députée avait perdu de vue les millions de malades qui se battent contre le cancer du sein.
Ses mots ont une force singulière. Non parce qu’une femme malade aurait nécessairement raison sur toutes les questions politiques.
La maladie ne constitue pas un argument d’autorité, mais elle donne à certains mots une densité particulière. Car derrière ce ruban rose que Mathilde Panot refuse de porter, il y a Vous. Il y a Moi. Il y a des femmes. Des femmes qui découvrent une anomalie sur une mammographie. Des femmes qui attendent des résultats de biopsie. Des femmes qui apprennent qu’elles vont perdre leurs cheveux. Des femmes qui affrontent la chirurgie, les traitements, l’épuisement. Des femmes qui ont cru être guéries et à qui l’on annonce que la maladie est revenue. Des femmes qui doivent annoncer à leurs enfants ce qu’elles-mêmes peinent encore à comprendre. Et des femmes qui ne sont plus là.
Ce combat ne se résume ni à un symbole ni à une opération de communication: il engage des vies.
On peut évidemment débattre d’Octobre rose: des associations de patientes, des médecins et des chercheurs interrogent depuis longtemps les dérives commerciales, les insuffisances de la prévention et les risques de surdiagnostic. Mais il existe une différence fondamentale entre débattre des politiques de santé publique et transformer une campagne de sensibilisation en support d’une accusation politique contre Israël.
C’est cette différence que la réaction de Zohra Bitan nous invite à considérer.
Et pendant ce temps, en Israël, des chercheurs travaillent
Il est pourtant un autre lien, très concret celui-là, entre Israël et le cancer du sein. Un lien dont on parle beaucoup moins dans cette polémique. Celui de la recherche scientifique. En avril 2025, une équipe de l’Institut Weizmann des sciences, en Israël, dirigée par le professeur Yosef Yarden, a publié dans la revue Science Signaling des travaux importants sur la dormance des cellules cancéreuses.
La question est capitale. Pourquoi certaines cellules cancéreuses peuvent-elles demeurer invisibles et inactives pendant des années, parfois des décennies, avant de se réveiller et de provoquer une récidive ? Pourquoi ces cellules deviennent-elles parfois plus agressives lorsqu’elles reprennent leur activité ? C’est à ces questions que les chercheurs ont tenté d’apporter des réponses.
Leurs travaux ont notamment permis de mieux comprendre certains mécanismes moléculaires associés à l’entrée en dormance des cellules du cancer du sein et à leur réactivation. Il ne s’agit pas d’annoncer un traitement miracle. Ces découvertes appartiennent encore au domaine de la recherche fondamentale et préclinique. Mais elles ouvrent des perspectives scientifiques.
Et surtout, elles nous rappellent une évidence: la recherche contre le cancer ne connaît pas de frontières idéologiques. Une avancée réalisée dans un laboratoire israélien peut demain bénéficier à une femme française, palestinienne, libanaise, américaine ou iranienne. Les cellules cancéreuses ne demandent pas la nationalité de leurs victimes. Les chercheurs ne devraient pas avoir à justifier la leur. La coopération internationale, les publications scientifiques, les essais thérapeutiques et la circulation des connaissances obéissent à une exigence qui dépasse les appartenances nationales.
Sauver des vies.
L’existence de ces recherches ne rend pas Israël exempt de critiques politiques. Mais elle rappelle que réduire un pays à la seule dimension de ses conflits est aussi une manière d’effacer d’autres réalités. Et parmi ces réalités, il y a des médecins, des scientifiques et des équipes qui consacrent leur vie à combattre la maladie.
Ne perdons pas de vue les femmes
Pendant que cette polémique occupe les réseaux sociaux, une autre réalité mérite notre attention: en France, selon les chiffres publiés en septembre 2026 par l’Assurance-maladie, seulement 45,6 % des femmes âgées de 50 à 74 ans ont participé au programme national de dépistage organisé du cancer du sein pendant la période 2024-2025.
Moins d’une femme sur deux. Voilà un chiffre qui devrait nous mobiliser. Voilà une cause qui mérite d’être défendue.
Il faut également améliorer les soins, réduire les inégalités sociales et territoriales, financer la recherche et poursuivre l’étude des facteurs environnementaux susceptibles de contribuer au développement des cancers. Il faut entendre les femmes malades. Il faut entendre celles qui réclament davantage de prévention. Il faut entendre celles qui dénoncent les intérêts économiques.
Mais rien n’oblige à confondre tous ces combats. Rien n’oblige à faire d’Octobre rose une nouvelle scène du conflit israélo-palestinien. Et rien n’interdit de défendre simultanément la santé publique, la recherche scientifique et le droit de critiquer les décisions d’un gouvernement. Ce ne sont pas des positions contradictoires.
Le dernier mot aux femmes
Laissons donc aux tricoteuses d’Albert Cohen leur terrible refrain. Et refusons que le monde contemporain se laisse enfermer dans cette logique où toutes les conversations doivent finalement ramener au même sujet. Un pays peut être critiqué. Une politique contestée. Une entreprise mise en cause.
Encore faut-il que chaque accusation repose sur des faits établis et qu’elle garde un rapport intelligible avec le sujet dont on prétend parler.
En ce mois d’Octobre rose, il est question de femmes qui vivent avec le cancer du sein, de celles qui le combattent et de celles qui espèrent ne jamais avoir à le rencontrer. Il est question de diagnostics, de traitements, de recherche, de guérison et de récidive. Il est question de vies.
À celles et ceux qui se demandent encore pourquoi le ruban rose mérite d’être porté, la réponse est peut-être simplement là: dans la parole de Zohra Bitan. Dans le travail d’un chercheur de l’Institut Weizmann. Dans le courage silencieux d’une femme qui entre à l’hôpital pour sa prochaine chimiothérapie.
La lutte contre le cancer du sein mérite mieux qu’une querelle géopolitique, et les femmes qui le combattent méritent que, pour une fois, nous parlions d’abord d’elles.
Sarah Cattan
Sources: le passage des tricoteuses est repris dans l’article « C’est la faute aux Juifs » ; les déclarations de Mathilde Panot et leurs limites factuelles ont été examinées par Les Décodeurs du Monde ; la réaction de Zohra Bitan figure dans le podcast RMC du 12 octobre ; les travaux scientifiques sont documentés par l’Institut Weizmann ; les données de dépistage proviennent de l’Assurance-maladie.




