Le premier secrétaire du Parti socialiste ne se contente plus d’employer le mot « génocide » pour Gaza. Il explique pourquoi il faut le prononcer: « Ce mot a un poids. Et nous avons besoin de ce poids pour agir et mettre fin à ce massacre. »
Comme si « génocide » était devenu l’étage ultime du vocabulaire de l’horreur. Comme si, après guerre, après crimes de guerre, après massacre, il fallait monter encore d’un cran pour trouver enfin le mot suffisamment énorme, suffisamment écrasant, suffisamment chargé pour produire l’effet politique recherché.
Alors qu’un génocide est une qualification juridique précise, dont l’un des éléments constitutifs est l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe protégé comme tel, alors que les juridictions internationales, elles, n’ont pas à ce jour prononcé le jugement définitif qu’Olivier Faure semble déjà transformer en évidence politique, que la Cour internationale de Justice n’a pas jugé qu’Israël avait commis un génocide à Gaza, que la procédure engagée par l’Afrique du Sud demeure pendante, et que la Cour a ordonné des mesures conservatoires et n’a pas statué au fond sur l’existence du crime de génocide, Olivier Faure écrit :
« À toutes celles et ceux qui ne veulent pas prononcer le mot “génocide” pour Gaza… »
« Pour faire cesser le malheur, il faut parfois commencer par les mots, et les mots JUSTES. »
JUSTES, en majuscules.
Dites à Monsieur Faure qu’un mot n’est pas juste parce qu’il pèse. Dites-lui qu’un mot n’est pas juste parce qu’il mobilise. Il n’est pas juste parce qu’une génération s’en empare. Il n’est pas juste parce qu’il sidère davantage que celui qui le précède, et il ne devient certainement pas plus juste parce qu’un responsable politique, lui en l’occurrence, explique qu’il en a … besoin.
C’est même l’inverse. Plus un mot est terrible, plus celui qui exerce une responsabilité publique devrait résister à la tentation de l’utiliser pour sa puissance propre. Plus une qualification emporte d’Histoire, de droit, de mémoire et d’accusation, moins elle devrait devenir un instrument de mobilisation.
Que des militants parlent ainsi est une chose. Que le premier secrétaire du Parti socialiste français théorise publiquement la nécessité du poids du mot en est une autre. Car il porte un héritage politique dans lequel les mots, le droit et l’universalisme étaient supposés avoir un sens avant d’avoir une utilité.
Il fut un temps où la gauche française prétendait précisément se méfier du langage qui écrase la complexité pour obtenir l’adhésion. Il fut un temps où l’on attendait d’un chef de parti qu’il distingue l’indignation de la qualification, la morale du droit, le combat politique de l’établissement des faits.
Et voilà qu’on nous explique aujourd’hui qu’un mot doit être prononcé parce que nous avons besoin de son poids.
C’est cela qui saisit. Pas seulement le mot « génocide ». Ce qu’Olivier Faure fait du mot génocide. Cette manière de le hisser au sommet d’un escalier lexical, comme le terme définitif qui permettra enfin de faire comprendre, de convaincre, de mobiliser. Cette manière de transformer l’une des qualifications les plus graves du droit international en puissance de feu rhétorique.
Cette manière, enfin, de sommer implicitement les autres de monter eux aussi jusqu’au dernier étage.
Non.
Non, le mot « génocide » n’est pas l’étage ultime du vocabulaire de l’horreur. Il n’est pas là pour peser davantage. Il est là pour désigner, lorsqu’ils sont établis, des faits répondant à une définition précise.
Et si un jour la justice internationale établissait cette qualification pour Gaza, il faudra la nommer sans trembler.
Mais jusqu’à ce jour, ce n’est pas le « poids » d’un mot dont la politique devrait avoir besoin: c’est de son exactitude.
Parce que le jour où le poids d’un mot compte davantage que ce qu’il démontre, ce ne sont plus seulement les mots qui vacillent. C’est la raison qu’ils étaient censés servir.
Sarah Cattan



