Son mari Gil est mort le 7 octobre 2023 en protégeant leurs fils d’une grenade. Leur fils aîné Or, 17 ans, a été assassiné le même matin. Trois ans plus tard, à Delft, Sabine Taasa a voulu rappeler leurs noms lors d’une projection du documentaire NAZA. On l’a huée. Une voix a lancé : « We don’t care. » — « On s’en fiche. » Ces trois mots disent peut-être quelque chose de plus grave encore : le moment où la souffrance israélienne n’est plus seulement contestée, mais sommée de disparaître.
Il y a des phrases qui résument une époque mieux que de longs discours. À Delft, aux Pays-Bas, le 1er octobre, cette phrase fut : « We don’t care. » On s’en fiche.
La femme à laquelle elle était adressée s’appelle Sabine Taasa. Elle est franco-israélienne. Elle a survécu au 7-Octobre. Ce jour-là, elle a perdu son mari et son fils aîné.
Gil Taasa avait 46 ans. À Netiv HaAsara, lorsque des terroristes arrivèrent près de l’abri où il se trouvait avec deux de ses jeunes fils, il tenta de les défendre. Une grenade fut lancée. Gil reçut l’essentiel des éclats et mourut. Ses enfants, grièvement blessés, survécurent. Au même moment, Or, 17 ans, était parti pêcher avec des amis sur la plage de Zikim. Il fut assassiné lui aussi.
Gil et Or furent enterrés ensemble le 18 octobre 2023. Voilà ce que Sabine Taasa porte avec elle lorsqu’elle entre, trois ans plus tard, dans une salle de Delft.
NAZA
Ce jour-là est projeté NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, produit notamment par The Guardian. Le film donne la parole anonymement à des militaires et membres du renseignement israéliens et entend documenter les mécanismes ayant conduit à la mort massive de civils palestiniens à Gaza.
On peut vouloir voir ce film. On peut vouloir l’interroger. On peut considérer indispensables les témoignages palestiniens, l’enquête sur les morts civils de Gaza, la discussion sur la conduite de la guerre et sur les choix de l’armée israélienne.
Aucune de ces questions ne disparaît parce que Sabine Taasa entre dans la salle. Mais Sabine Taasa non plus ne disparaît pas parce que ces questions existent. C’est précisément là que commence l’histoire de Delft. Sabine Taasa s’avance et prend la parole. Elle rappelle que son mari et son fils ont été assassinés par le Hamas. Elle interpelle le récit qui vient d’être présenté au public.
Alors plusieurs voix s’élèvent. « Shame on you. » Honte à vous. « Go away. » Partez. « We don’t want to hear it. » Nous ne voulons pas entendre ça.
Et puis : « We don’t care. » On s’en fiche.
Il faut rester là. Sur ces trois mots. Ne pas les recouvrir trop vite de commentaires. On s’en fiche.
De quoi, exactement ?
De quoi s’en fiche-t-on ? De Gil ? D’Or ? De ce père qui meurt dans un abri ? De cet adolescent de 17 ans parti pêcher au bord de la mer ? De leur mère ? Du 7-Octobre lui-même ?
Il ne s’agit pas ici d’exiger que le récit des morts israéliens abolisse celui des morts palestiniens. Un enfant de Gaza n’efface pas Or Taasa.
Or Taasa n’efface aucun enfant de Gaza. C’est lorsque cette évidence devient impossible à énoncer que quelque chose de plus grave apparaît. Car Sabine Taasa ne fut pas seulement contredite. On lui signifia que son histoire ne devait pas être entendue. Tous les spectateurs ne lui furent pas hostiles. Certains l’ont applaudie. Mais cela rend presque la scène plus instructive encore. Il suffit de quelques voix pour que surgisse cette phrase : nous ne voulons pas entendre.
La concurrence des morts
Depuis trois ans, une mécanique étrange s’est installée dans une partie du débat occidental. Rappeler le 7-Octobre au moment où l’on parle de Gaza serait suspect. Parler des victimes israéliennes serait une manière de détourner le regard des victimes palestiniennes. Comme si la mémoire des uns constituait une offense faite aux autres. Comme s’il fallait choisir ses morts. Comme si reconnaître une douleur obligeait à en récuser une autre.
C’est cette logique que les quelques secondes filmées à Delft rendent visible. Sabine Taasa prononce le nom de ses morts. On lui répond qu’on ne veut pas l’entendre. Il ne s’agit alors même plus d’une dispute sur la stratégie militaire israélienne, le droit de la guerre, Benjamin Netanyahu, le Hamas, Gaza, les bombardements ou le nombre des victimes. Il s’agit de savoir si une mère possède encore le droit élémentaire de dire : mon fils a été assassiné.
Le 7-Octobre n’est pas une opinion
C’est peut-être cela qui est devenu insupportable pour certains. Le 7-Octobre ne se discute pas comme une ligne politique. Il s’est produit. Des hommes ont pénétré dans Netiv HaAsara. Gil Taasa a été tué. Or Taasa a été tué. Deux de ses frères ont été grièvement blessés. Ces faits ne constituent ni une justification de tout ce qui s’est produit ensuite à Gaza ni un argument permettant d’interrompre toute critique d’Israël. Ce sont des faits.
Et aucune cause ne devient plus juste parce qu’elle exige d’en effacer certains.
Le documentaire NAZA veut poser une question sur la déshumanisation des Palestiniens. C’est une question que l’on peut examiner.
Mais alors la scène de Delft en impose immédiatement une autre : que se passe-t-il lorsqu’au nom de la défense d’un peuple dont on réclame que l’humanité soit reconnue, on devient incapable de supporter qu’une Israélienne raconte ses propres morts ?
Voilà la contradiction. Elle ne condamne pas un film. Elle ne condamne même pas une salle entière: elle désigne un phénomène.
Une phrase rapportée, et une prudence
Une autre formule, plus atroce encore, circule depuis l’incident: selon le Daily Mail et le témoignage d’une personne présente, quelqu’un aurait lancé à Sabine Taasa qu’il était dommage que « les Allemands » n’aient pas « terminé le travail ». À ce stade, HaBayta ne dispose pas d’un enregistrement permettant d’établir directement cette phrase avec la même certitude que les autres. Nous ne l’utiliserons donc pas comme si nous l’avions entendue. Nous n’en avons d’ailleurs pas besoin. Parce que ce que les images permettent déjà d’entendre suffit. « We don’t care. »
Le droit de pleurer les siens
Trois ans après le 7-Octobre, nous en sommes peut-être arrivés là. À devoir rappeler qu’une mère israélienne n’a pas à présenter un certificat de conformité politique avant de raconter l’assassinat de son fils. Qu’elle n’a pas à commencer par Gaza. Qu’elle n’a pas à finir par Gaza. Qu’elle peut simplement parler de Gil. Et d’Or.
Sabine Taasa était venue rappeler ce qui était arrivé à sa famille. On pouvait lui répondre. On pouvait contester son intervention. On pouvait défendre le film. On pouvait discuter. Mais lui répondre « On s’en fiche », c’est autre chose. C’est retirer à ses morts jusqu’au droit d’être nommés.
Et cette phrase-là mérite d’être conservée. Non pour ce qu’elle nous apprend sur tous les Néerlandais. Non pour ce qu’elle nous apprend sur tous les spectateurs de NAZA.
Mais pour ce qu’elle révèle d’un point précis où peut conduire la haine lorsqu’elle s’est suffisamment installée : le moment où la douleur de l’autre ne doit plus seulement être contestée. Elle doit se taire.


