La crise d’Ormuz rappelle une évidence que les cartes n’ont jamais cessé de dire : les routes comptent autant que les alliances. Entre la mer Rouge et la Méditerranée, Israël pourrait devenir l’un des maillons stratégiques d’un nouvel ordre énergétique reliant le Golfe à l’Europe.
Du Golfe à la Méditerranée, l’hypothèse d’un corridor énergétique via Eilat et Ashkelon n’est plus seulement une vue de l’esprit.
Par Francis Moritz
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Une fois de plus, en Europe, et singulièrement en France, nous regardons les événements par le petit bout de la lorgnette.
Or ce qui se joue aujourd’hui autour du détroit d’Ormuz ne peut être compris qu’à l’échelle mondiale.
Ce qui paraît désordonné, contradictoire ou parfois incompréhensible dans la politique américaine correspond-il réellement à une absence de stratégie ? Ou sommes-nous plongés dans le brouillard d’une gigantesque partie de poker dont nous ne connaissons ni toutes les cartes ni tous les joueurs ?
Pendant des décennies, le détroit d’Ormuz a symbolisé la vulnérabilité énergétique mondiale. Passage obligé entre le Golfe et les marchés internationaux, il est devenu bien davantage qu’une route maritime : un instrument de puissance, de pression et, potentiellement, de chantage.
Les événements de 2026 viennent de rappeler brutalement ce que la carte disait depuis toujours.
En ce début septembre, le trafic maritime par Ormuz reste très inférieur à son niveau antérieur à la guerre. Le 4 septembre, quatre navires marchands transportant des matières premières y ont été observés, contre une moyenne de quinze au cours des dix jours précédents. Avant le conflit, près de 125 bâtiments commerciaux franchissaient quotidiennement le détroit.
La géographie, elle, ne négocie pas.
Ormuz n’est qu’une partie de la carte
Regarder Ormuz isolément serait pourtant une erreur.
À plusieurs milliers de kilomètres de là, le détroit de Malacca constitue l’autre grande vulnérabilité du commerce énergétique mondial.
Une part considérable des hydrocarbures du Golfe est destinée à l’Asie et notamment à la Chine. Pékin dépend donc de routes maritimes qui peuvent être surveillées, perturbées et, dans une crise majeure, menacées.
C’est ce que les stratèges chinois appellent depuis longtemps le « dilemme de Malacca » : comment devenir une superpuissance tout en demeurant tributaire de voies maritimes étroites que l’on ne contrôle pas entièrement ?
D’Ormuz à Malacca apparaît ainsi l’une des données fondamentales du XXIe siècle : les grandes puissances ont beau parler technologie, intelligence artificielle, finance ou transition énergétique, elles restent prisonnières de la carte.
Et les détroits sont revenus au centre du jeu.
L’Europe a déplacé sa dépendance
L’Europe, elle aussi, redécouvre la géographie. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, l’Union européenne a considérablement réduit sa dépendance à l’énergie russe. Une partie du gaz russe a été remplacée par du GNL américain, qatari et par d’autres approvisionnements extérieurs.
Mais supprimer une dépendance et la déplacer ne sont pas nécessairement la même chose. Le recours accru au GNL signifie aussi davantage de transport maritime, une exposition plus forte aux grandes routes commerciales, aux détroits, aux tensions régionales et à la concurrence asiatique.
L’Europe a voulu sécuriser politiquement son énergie: elle découvre que celle-ci reste géographiquement vulnérable.
Et voici qu’au milieu de cette nouvelle carte apparaît un territoire de 22 000 kilomètres carrés auquel nul, ou presque, ne songeait lorsqu’on parlait d’Ormuz.
Israël.
Israël, entre deux mers
Entre la mer Rouge et la Méditerranée existe déjà un corridor terrestre.
L’Europe Asia Pipeline Company exploite un oléoduc de 254 kilomètres et 42 pouces de diamètre reliant Eilat, sur la mer Rouge, à Ashkelon, sur la Méditerranée.
Il est bidirectionnel. Selon l’opérateur, sa capacité maximale atteint 60 millions de tonnes par an dans le sens Eilat–Ashkelon et 30 millions dans le sens inverse.
Cette infrastructure n’est d’ailleurs pas née d’une idée récente. Sa raison d’être historique était précisément de tirer parti de l’étroit pont terrestre israélien entre la mer Rouge et la Méditerranée afin de transporter du pétrole entre les zones productrices du Golfe et les marchés européens.
Autrement dit, ce que la crise actuelle remet en lumière existe déjà en partie depuis plus d’un demi-siècle.
Du pétrole débarqué à Eilat peut traverser Israël par voie terrestre, atteindre Ashkelon puis repartir vers les marchés méditerranéens.
Israël ne remplacera évidemment pas Ormuz. Les volumes sont sans commune mesure. Mais ce n’est pas la bonne question.
La vraie question est celle-ci : Israël peut-il contribuer à réduire la dépendance stratégique à Ormuz ?
Et la réponse est désormais : oui, potentiellement.
Le projet qui change la perspective
Car depuis juillet 2026, nous ne sommes plus seulement dans la spéculation géographique.
Le ministre israélien de l’Énergie, Eli Cohen, a publiquement proposé la construction d’un oléoduc d’environ 700 kilomètres reliant l’Arabie saoudite à Eilat.
Le brut rejoindrait ensuite Ashkelon par l’oléoduc transisraélien existant, avant d’être exporté vers l’Europe.
L’objectif annoncé est clair : offrir aux États producteurs du Golfe une route permettant de réduire leur dépendance au détroit d’Ormuz et, plus largement, aux voies maritimes vulnérables aux menaces iraniennes et houthies.
Voilà qui modifie singulièrement la perspective.
L’Arabie saoudite dispose déjà, de son côté, de son oléoduc Est-Ouest qui conduit une partie du pétrole produit dans l’est du royaume jusqu’à Yanbu, sur la mer Rouge.
D’un côté, donc, un réseau permettant au pétrole saoudien de rejoindre la mer Rouge sans passer par Ormuz.
De l’autre, un corridor israélien permettant de relier la mer Rouge à la Méditerranée.
Entre les deux, un chaînon manque encore.
Il faut être précis : la liaison saoudo-israélienne n’existe pas aujourd’hui.
Mais ce qui, hier, relevait d’une construction théorique est désormais devenu un projet publiquement formulé.
La différence est considérable.
Ormuz, Bab el-Mandeb : contourner les verrous
Un tel corridor présenterait un second intérêt.
Il ne permettrait pas seulement d’éviter Ormuz.
Dans une configuration entièrement terrestre entre l’Arabie saoudite et Eilat, il permettrait également d’éviter le détroit de Bab el-Mandeb, autre point d’étranglement stratégique situé à l’entrée de la mer Rouge et devenu, avec les attaques houthies, l’une des zones les plus vulnérables du commerce international.
Ormuz au nord.
Bab el-Mandeb au sud.
Entre les deux, l’Iran et ses alliés disposent d’une capacité considérable de nuisance sur les routes maritimes régionales.
Un axe terrestre Golfe–Arabie saoudite–Israël–Méditerranée changerait donc davantage que le trajet de quelques pétroliers.
Il modifierait une partie de l’équation stratégique régionale.
Les accords d’Abraham prendraient alors une autre dimension
C’est ici que la géopolitique rejoint la diplomatie. Nous avons peut-être eu tort de considérer les accords d’Abraham essentiellement comme une architecture de reconnaissance politique entre Israël et plusieurs États arabes.
Leur véritable portée pourrait aussi être économique, logistique et énergétique.
Imaginons un instant une région dans laquelle les monarchies du Golfe, l’Arabie saoudite, Israël et peut-être la Jordanie seraient reliés par des infrastructures communes : routes, voies ferrées, pipelines, réseaux électriques, fibre optique.
La paix ne serait plus seulement affaire d’ambassades et de déclarations. Elle deviendrait infrastructure. Et une infrastructure partagée possède une qualité que les communiqués diplomatiques ont rarement : elle crée des intérêts communs difficiles à défaire.
Israël pourrait alors devenir non pas seulement un allié militaire ou technologique de certains États de la région, mais un État de transit entre le Golfe et la Méditerranée.
Ce serait l’un des prolongements les plus concrets des accords d’Abraham. Et peut-être l’un des plus durables.
L’ironie européenne
La situation ne manquerait pas d’ironie.
Depuis plusieurs années, une partie de l’Europe s’interroge sur la manière de sanctionner Israël, de le marginaliser, de suspendre certains accords avec lui, voire de l’exclure de manifestations économiques ou industrielles.
Dans le même temps, le même Israël pourrait devenir l’un des éléments — partiels mais stratégiques — de la sécurisation énergétique européenne.
Il ne s’agit évidemment pas de prétendre qu’Eilat et Ashkelon remplaceront Ormuz.
Ils ne le peuvent pas.
Mais une stratégie énergétique sérieuse ne consiste précisément pas à remplacer une dépendance absolue par une autre: elle consiste à multiplier les routes, les fournisseurs et les solutions de repli.
Dans ce jeu-là, Israël dispose d’un avantage qu’aucune résolution internationale ne peut lui enlever :
sa géographie.
Et le peuple iranien ?
Il reste enfin un absent de cette immense partie d’échecs : le peuple iranien lui-même.
À mesure que l’Iran redevient un acteur central des calculs énergétiques, militaires et diplomatiques, il existe un risque : que les Iraniens disparaissent derrière leur régime.
Derrière Ormuz, derrière les missiles, derrière les négociations et les rapports de force demeure une population soumise depuis des années à la répression politique, aux arrestations, aux exécutions et à une crise économique profonde.
Le paradoxe est cruel: plus le régime iranien devient incontournable dans l’équation stratégique, plus le sort de ceux qu’il gouverne risque de devenir secondaire aux yeux des puissances.
Le régime occupe la carte.
Le peuple en paie le prix.
Le retour de la géographie
Au fond, Ormuz, Malacca, Yanbu, Eilat et Ashkelon racontent la même histoire.
Le retour brutal de la géographie.
Nous avons voulu croire à un monde gouverné principalement par les normes, les valeurs, les échanges et ce que nous appelons volontiers le droit international.
Les détroits nous rappellent une réalité beaucoup plus ancienne. La puissance repose aussi sur la géographie. L’énergie demeure une arme. Les routes commerciales restent vitales. Et les États reviennent toujours, tôt ou tard, à leurs intérêts fondamentaux.
À Ormuz, l’Iran mesure le pouvoir que lui donne sa position.
À Malacca, la Chine mesure la vulnérabilité que la géographie lui impose.
À Yanbu, l’Arabie saoudite redécouvre l’importance de son débouché sur la mer Rouge.
Et entre Eilat et Ashkelon, Israël pourrait découvrir qu’un territoire exigu peut devenir, précisément parce qu’il est exigu et placé là où il est placé, un corridor stratégique entre deux mers.
Le vent tourne.
Mais il ne tourne pas toujours au gré des discours.
Il tourne souvent dans la direction imposée par les cartes.
Ainsi va notre monde.



