Au Canada, des campagnes militantes visant les financements liés à Israël ont changé d’échelle : aux organismes caritatifs s’ajoutent désormais des noms, des parcours, des écoles, des synagogues et des camps de vacances. À partir de données publiques, des bases recensent et relient personnes et institutions. Francis Moritz examine ce basculement : quand le contrôle militant cesse-t-il d’être une enquête pour devenir une cartographie de la vie juive ?
Canada : quand la lutte contre Israël cartographie la vie juive
Par Francis Moritz
Sous couvert de contrôler les financements bénéficiant à Israël, plusieurs organisations canadiennes ont étendu leurs campagnes aux écoles, synagogues, fondations et camps de vacances juifs. Il ne s’agit plus seulement de suivre l’argent, mais de constituer des fichiers, de publier des listes et de désigner des cibles.
La critique de la politique israélienne est légitime.
Elle appartient au débat démocratique, comme la contestation des implantations en Cisjordanie, l’examen des financements accordés à des organisations étrangères ou les interrogations sur l’engagement de citoyens canadiens dans une armée étrangère.
Les associations sont également en droit de saisir l’administration fiscale lorsqu’elles soupçonnent qu’un organisme bénéficiant d’avantages fiscaux finance des activités contraires à la législation canadienne.
Mais que se passe-t-il lorsque cette surveillance ne vise plus seulement des flux financiers ou des décisions politiques, mais des personnes, leurs familles, les écoles qu’elles ont fréquentées, les synagogues auxquelles elles appartiennent et les camps de vacances accueillant leurs enfants ?
C’est la frontière que plusieurs campagnes militantes sont en train de brouiller au Canada.
Deux semaines pour choisir une cible
Du 31 août au 12 septembre 2026, Just Peace Advocates et la Canadian BDS Coalition ont organisé une « National Two Weeks of Action » destinée à combattre ce qu’elles appellent le « Canada-to-Israel Charity Pipeline ».
Le mode d’emploi était clairement exposé.
Les participants étaient invités à choisir une organisation présentée comme « complice », puis à organiser contre elle une action : campagne téléphonique ou électronique, messages sur les réseaux sociaux, distribution de tracts, affichage, manifestation ou autre initiative publique.
L’objectif affiché consistait à empêcher l’utilisation de dons bénéficiant d’avantages fiscaux canadiens pour soutenir l’armée israélienne, les implantations en Cisjordanie ou des activités considérées comme contraires au droit international.
Pris isolément, cet objectif relève d’un débat parfaitement recevable. Les organismes de bienfaisance ne sont pas au-dessus de la loi. Si certains financent des opérations interdites ou détournent leur statut fiscal, l’Agence du revenu du Canada doit enquêter et, le cas échéant, intervenir.
Mais la campagne ne se limite pas aux organisations directement impliquées dans le financement de projets contestés.
La liste proposée aux militants comprend des écoles juives, des synagogues, des fondations familiales, des établissements médicaux, des œuvres sociales, des associations culturelles, des universités israéliennes et des camps de vacances. Certaines de ces institutions entretiennent un lien financier précis avec Israël ; pour d’autres, le rapport est essentiellement religieux, culturel, universitaire ou communautaire.
Le déplacement est considérable. Ce ne sont plus seulement des pratiques financières qui sont examinées. Une partie significative de la vie juive organisée au Canada est placée dans une même catégorie de suspicion.
206 personnes recensées
Cette campagne s’inscrit dans un dispositif plus large.
Le média canadien The Maple a constitué une base intitulée « Find IDF Soldiers », qui réunit les profils de 206 personnes présentées comme canadiennes et ayant servi dans l’armée israélienne.
Les renseignements ont été recueillis dans des sources accessibles au public : articles de presse, publications sur les réseaux sociaux, sites institutionnels, bulletins communautaires et annuaires.
The Maple précise ne pas accuser les personnes recensées d’avoir enfreint la législation canadienne ou participé à des crimes militaires. Le média rejette également l’accusation de « doxxing » et affirme ne vouloir encourager aucune forme de harcèlement.
Ces précautions doivent être mentionnées. Elles ne suffisent cependant pas à lever la difficulté.
Des informations dispersées dans des dizaines de publications ne présentent pas la même portée qu’une base centralisée, organisée et consultable. Leur agrégation produit un outil nouveau. Elle permet de relier des identités, des parcours scolaires, des engagements militaires, des affiliations religieuses et des réseaux familiaux.
La question n’est donc pas seulement de savoir si chaque renseignement était déjà public. Elle est de comprendre pourquoi ces informations ont été rassemblées, dans quel but et avec quelles garanties contre leur utilisation malveillante.
The Maple a prolongé cette première base par un second projet, « GTA to IDF », consacré aux institutions du Grand Toronto associées à plusieurs personnes figurant dans le premier fichier.
Sept établissements ont ainsi été identifiés : trois écoles juives, deux synagogues orthodoxes et deux camps de vacances.
Le passage de l’examen de parcours militaires individuels à la cartographie d’écoles, de lieux de culte et de camps fréquentés par des enfants constitue un changement de nature. Ces institutions ne sont ni des représentations diplomatiques israéliennes ni des annexes de Tsahal. Elles appartiennent à la société civile canadienne.
Une information publique peut devenir une arme
Les promoteurs de ces bases insistent sur le caractère public des renseignements utilisés. L’argument est juridiquement important, mais politiquement incomplet.
Une adresse peut être publique. Le nom des responsables d’une école peut l’être également. L’histoire d’une synagogue, la liste de ses activités ou le parcours d’un ancien élève peuvent être consultés en ligne.
Mais réunir ces éléments dans un même répertoire, sous un intitulé associant directement les institutions concernées à l’armée israélienne, modifie leur portée.
Une bibliothèque contient des milliers d’informations publiques ; un fichier de ciblage peut être composé des mêmes informations. Ce qui les distingue n’est pas nécessairement leur origine, mais leur sélection, leur organisation et l’usage auquel elles se prêtent.
Aucune preuve publique ne permet d’affirmer que les auteurs de ces bases souhaitent provoquer des violences. Ce procès d’intention serait injustifié.
Mais ils ne peuvent ignorer le contexte dans lequel ils agissent.
Selon les chiffres de Statistique Canada, la police a enregistré 788 crimes haineux visant les Juifs en 2025. Ceux-ci représentaient 71 % des crimes haineux motivés par la religion.
Des écoles et des synagogues canadiennes ont été visées par des menaces, des actes de vandalisme et, dans certains cas, des tirs. Dans un tel climat, la publication de répertoires regroupant des personnes et des institutions juives ne peut être traitée comme une opération documentaire ordinaire.
La responsabilité ne dépend pas seulement de l’intention initiale. Elle dépend aussi des conséquences raisonnablement prévisibles.
Les autres religions également contrôlées
Le contrôle des dons religieux et des activités internationales n’est pas, en lui-même, dirigé contre les Juifs.
Le Canada compte environ 86 000 organismes caritatifs enregistrés. Une part importante relève de « l’avancement de la religion », l’une des grandes catégories reconnues par la législation canadienne. Églises, mosquées, synagogues, temples hindous et gurdwaras sikhs peuvent donc bénéficier du même régime fiscal. Les organismes caritatifs canadiens ont par ailleurs déclaré environ 5,3 milliards de dollars canadiens de dépenses à l’étranger.
Il est par conséquent légitime que les autorités vérifient l’identité des bénéficiaires, la destination des fonds, la réalité de leur emploi et l’absence de financement d’organisations interdites.
Encore faut-il que ces contrôles soient appliqués équitablement.
Or l’examen mené par l’Agence de surveillance des activités en matière de sécurité nationale et de renseignement sur la division spécialisée de l’Agence du revenu du Canada a constaté que, parmi les audits clos entre 2009 et 2022, 67 % concernaient des organismes identifiables comme musulmans et 19 % comme sikhs. L’agence de surveillance a toutefois précisé que cette surreprésentation, à elle seule, ne suffisait pas à démontrer l’existence d’une discrimination.
Auparavant, des travaux cités devant le Sénat canadien avaient avancé que 75 % des retraits de statut prononcés par cette division entre 2008 et 2015 concernaient des organismes musulmans. Interrogée au Sénat, l’Agence du revenu du Canada avait indiqué ne pas être en mesure de confirmer ce pourcentage.
Cette expérience est importante. Elle montre que la surveillance administrative des réseaux religieux transnationaux ne constitue pas une politique exclusivement dirigée contre les Juifs. Elle montre aussi combien un dispositif de contrôle peut produire, volontairement ou non, des effets disproportionnés lorsqu’il repose sur des catégories de risque insuffisamment transparentes.
La réponse ne peut donc pas être de réclamer l’immunité des institutions juives. Elle doit être d’exiger, pour toutes les religions, les mêmes règles, les mêmes critères, les mêmes droits de recours et la même protection contre la culpabilité par association.
Ce qui singularise le cas juif
Une différence essentielle demeure cependant.
Les organismes musulmans ou sikhs ont principalement été soumis à des contrôles conduits par l’État dans le cadre, parfois contesté, de la lutte contre le financement du terrorisme.
Dans le dossier juif actuel, la dynamique part de réseaux militants.
Des organisations établissent d’abord des listes. Un média rassemble ensuite les noms et les parcours de 206 personnes. Une seconde base relie certaines d’entre elles à des écoles, des synagogues et des camps de vacances. Ces institutions sont ensuite présentées comme « complices », tandis que les militants sont invités à choisir contre elles une forme d’action. Les autorités fiscales et policières sont enfin sollicitées pour intervenir.
Nous ne sommes plus seulement devant un contrôle public pouvant produire des discriminations. Nous assistons à la constitution privée d’une catégorie suspecte, que ses promoteurs cherchent ensuite à faire reconnaître par l’administration.
C’est moins un commissariat déjà constitué que la production, depuis la société civile, de la matière première d’une surveillance administrative.
L’ombre de Samidoun
NGO Monitor, organisation de recherche établie à Jérusalem et engagée dans la défense d’Israël face aux campagnes internationales, a attiré l’attention sur les réseaux associés à cette mobilisation canadienne.
La campagne actuelle affirme prolonger une initiative antérieure appelée « Defund Racism ». Parmi les organisations canadiennes associées à cette coalition figuraient Just Peace Advocates, le Canadian Foreign Policy Institute, Palestinian and Jewish Unity, la Canadian BDS Coalition et Samidoun.
En octobre 2024, le gouvernement canadien a inscrit Samidoun sur la liste des entités terroristes. Ottawa a estimé que l’organisation entretenait des liens étroits avec le Front populaire de libération de la Palestine, lui-même classé comme organisation terroriste par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, et qu’elle en défendait les intérêts.
Cette continuité historique doit être signalée, mais formulée avec précision.
La présence passée de plusieurs associations dans une coalition comprenant Samidoun ne démontre pas qu’elles ont financé cette organisation, participé à ses activités clandestines ou maintenu avec elle une coordination opérationnelle après son interdiction.
À ce jour, aucune décision publique d’un tribunal, de la Gendarmerie royale du Canada ou de l’administration fiscale n’établit que Just Peace Advocates ou les autres organisations citées auraient commis une infraction en relation avec Samidoun.
Des demandes d’enquête ont été déposées. Elles justifient un examen par les autorités, non une condamnation anticipée.
Il serait donc excessif de transformer toute proximité militante en complicité terroriste. Il serait tout aussi imprudent d’ignorer les alliances antérieures et l’incapacité apparente de certains réseaux à tracer une limite claire avec une organisation finalement interdite par le Canada.
D’Israël aux Juifs du Canada
Le débat conduit inévitablement à la frontière entre antisionisme et antisémitisme.
Critiquer Israël n’est pas antisémite. Dénoncer la politique d’un gouvernement israélien, contester les implantations ou demander des comptes sur des opérations militaires ne constitue pas une attaque contre les Juifs.
Mais la situation change lorsque les institutions juives d’un pays sont traitées comme les prolongements naturels de l’État israélien.
Une école juive peut enseigner l’histoire d’Israël sans recruter pour son armée. Une synagogue peut exprimer sa solidarité avec les victimes israéliennes sans approuver toutes les décisions de leur gouvernement. Un camp de vacances peut transmettre une identité juive et un attachement à Israël sans devenir une institution militaire. Une fondation peut financer un hôpital israélien sans soutenir les implantations de Cisjordanie.
Faire de chacun de ces liens un motif de suspicion revient progressivement à placer la vie juive canadienne sous condition.
Les militants répondent qu’ils ne ciblent pas les Juifs, mais les organisations « sionistes » ou « complices ». Pourtant, lorsque la catégorie finit par englober des écoles, des synagogues, des centres médicaux, des universités et des œuvres sociales, la distinction devient de plus en plus théorique.
On ne reproche plus seulement à certaines institutions ce qu’elles financent. On leur reproche les relations qu’elles entretiennent, la mémoire qu’elles transmettent et, finalement, une partie de ce qu’elles sont.
Du fichier à la cible
L’Europe a déjà connu, sous des formes différentes et venues d’idéologies opposées, la transformation de l’information en instrument d’action.
On commence par recenser. On cartographie ensuite des personnes, des entreprises ou des institutions. On leur attribue une culpabilité collective. Puis on invite des militants à intervenir contre elles.
Au Royaume-Uni, Palestine Action avait ainsi publié une carte d’environ 150 bâtiments publics, entreprises, établissements financiers et sites liés à l’industrie de défense, accompagnée d’appels à mener des actions matérielles contre eux. Ces cibles n’étaient pas principalement juives, mais le cas démontre comment une carte militante peut devenir le catalogue opérationnel de l’action directe.
Des réseaux d’extrême droite européens utilisent la même méthode contre les Juifs, les musulmans, les migrants et d’autres minorités : identifier des lieux, diffuser les adresses, désigner les responsables et fournir un point de rassemblement à ceux qui veulent passer de la parole à l’acte.
Le danger n’appartient pas à une seule idéologie. La méthode demeure la même : désigner, localiser, mobiliser.
À chaque étape, la responsabilité paraît diluée. Les auteurs du fichier expliquent qu’ils n’utilisent que des données publiques. Les organisateurs assurent qu’ils ne préconisent aucune violence. Les autorités invoquent la liberté d’expression. Et lorsqu’une école, une synagogue ou une personne est finalement menacée, chacun affirme que le passage à l’acte était imprévisible.
Il ne l’était pas toujours.
Une liste publique n’est pas nécessairement illégale. Elle peut néanmoins devenir un catalogue de cibles. Une cartographie militante n’est pas encore une attaque. Elle peut en fournir la logistique. Un appel à « confronter » une institution n’est pas automatiquement une incitation à la violence. Il crée cependant un environnement dans lequel un individu plus radical peut décider d’aller plus loin.
Les autorités canadiennes ne peuvent donc examiner séparément la base recensant 206 personnes, la cartographie des écoles et des synagogues, la liste des organisations dites « complices » et l’appel à mener des actions contre elles.
Ces éléments constituent un même processus.
Le spectre d’un commissariat privé
Il ne s’agit pas, à ce jour, d’un nouveau Commissariat aux questions juives.
Celui du régime de Vichy, créé par la loi du 29 mars 1941, était un organisme d’État chargé de préparer la législation visant spécifiquement les Juifs, d’organiser leur exclusion professionnelle, de recenser les personnes et les biens, de désigner des administrateurs séquestres et de conduire l’« aryanisation » économique. Quelque 47 000 dossiers d’aryanisation furent ouverts dans le cadre de cette politique de spoliation.
Rien de comparable n’existe aujourd’hui au Canada.
Aucune législation ne définit les Juifs comme une catégorie inférieure. Aucune administration n’est chargée de leur exclusion. Aucune politique de confiscation n’est engagée. Le gouvernement canadien finance au contraire la protection des lieux de culte et des institutions menacées par les crimes haineux.
La comparaison doit donc s’arrêter là où commence la différence historique.
Mais l’avertissement demeure.
L’histoire enseigne qu’avant d’exclure, une administration commence par définir ; avant de saisir, elle commence par inventorier ; avant de poursuivre, elle doit savoir qui et où chercher.
Aujourd’hui, les listes ne sont pas établies par l’État canadien. Elles sont produites par des militants et des médias engagés, puis offertes à l’espace public et transmises aux administrations.
Le danger n’est pas l’existence actuelle d’un commissariat officiel. Il est l’apparition d’une sorte de commissariat privé et diffus, sans statut, sans responsabilité clairement identifiable et sans contrôle démocratique.
Ses auteurs ne disposent d’aucun pouvoir légal. Ils peuvent néanmoins désigner les personnes, documenter leurs relations, cartographier leurs institutions et demander ensuite à l’État d’agir sur la base du soupçon qu’ils ont eux-mêmes construit.
C’est ici que la responsabilité des autorités commence.
Protéger la liberté d’expression ne signifie pas attendre qu’une liste devienne un itinéraire et qu’une cible devienne une victime. Lorsque des écoles, des synagogues et des camps de vacances sont publiquement désignés dans un pays où les institutions juives font déjà l’objet de menaces et d’attaques, l’indifférence n’est plus de la neutralité.
Elle devient un abandon de vigilance.


