Pendant cinquante ans, Stéphane Kovacs s’est dit Juif et de gauche, sans voir de contradiction entre ces deux appartenances. Puis vint le 7-Octobre. Dans ce texte très personnel, il raconte ce qui s’est brisé, ce qu’il a dû reconsidérer — et pourquoi, au moment même où l’antisémitisme le conduit à affirmer plus fortement son identité juive, il refuse d’être réduit à elle.
Pas uniquement Juif
Il était une fois un Juif de gauche.
L’histoire aurait pu commencer de cette façon s’il n’y avait pas eu le 7 octobre 2023. Car je ne suis plus un Juif de gauche. À moins que si. Parce que la gauche n’est plus de gauche.
Je n’ai pas choisi d’être Juif. La décision appartenait à mes parents.
Je suis Juif, patriote français, républicain et de gauche. Comme Marc Bloch quand il écrivait dans L’Étrange Défaite :
« Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. »
Je la revendique de la même façon. Car je ne la cacherai pas, même si, pour moi, c’est plus facile.
Je ne possède ni la pratique religieuse, ni les signes ostentatoires, ni le nom, ni même la physionomie que les stéréotypes antisémites bienveillants prêtent aux Juifs. Je pourrais donc me confondre dans la masse et éviter d’être la cible de la violence antisémite décomplexée et galopante.
Non. Je suis Juif.
L’antisémitisme entraîne ce renforcement identitaire. Je ne suis pas seulement Juif parce que mes parents ont fait ce choix à ma place : je suis Juif parce que je le décide.
Je n’aime pas Israël.
J’y suis allé trop souvent, le cœur rempli de larmes, pour enterrer des proches, paix à leur âme. Dans mon psychisme, Israël est le cimetière des gens que j’aime, et c’est insupportable.
Ce cimetière, je refuse qu’on en fasse mon identité politique.
Ni sioniste, ni antisioniste. Ces adjectifs parlent de qui je ne suis pas. Ils ne disent pas qui je suis.
À mes yeux, le sionisme a rempli sa mission en 1948, le jour où Israël a survécu aux attaques de ses voisins. S’opposer au sionisme, c’est donc s’opposer à un projet qui n’existe plus, à un fantôme.
Je ne suis ni pour, ni contre les fantômes.
En revanche, je m’impose une discipline : séparer l’État d’Israël de chacun de ses gouvernements. Cette discipline m’apporte la clarté intérieure nécessaire pour critiquer la politique d’un gouvernement sans confondre cette critique avec Israël, l’éternelle.
Car Netanyahu n’est pas Israël, Macron n’est pas la France, Trump n’est pas les États-Unis.
J’ai soutenu sans faiblir la cause palestinienne. Pendant 50 ans, de mon adolescence jusqu’au 7 octobre 2023.
Dans les années 1970, pour un Juif, soutenir la cause palestinienne se payait cash : fâcheries familiales et ruptures.
J’assume ma naïveté.
J’ai applaudi avec enthousiasme des dynamiques révolutionnaires sans mesurer où elles menaient. Le plus naïf de ces applaudissements ? Certainement celui de la révolution iranienne de 1979.
En quelques années, le nouveau régime a fermé les journaux d’opposition, purgé les universités, écrasé les organisations de gauche et exécuté des milliers de prisonniers politiques.
Vous connaissez la suite.
Mais si Michel Foucault n’a pas anticipé ce que nous savons aujourd’hui, comment l’aurais-je pu, moi, à vingt ans ? Aucun précédent ne pouvait aider le jeune gauchiste que j’étais à prévoir ce que deviendrait la République islamique.
Je présente mes excuses au peuple perse, en espérant qu’il me pardonne.
Gaza, 2006.
Le Hamas remporte les élections législatives palestiniennes. Après tout ce que ça m’avait coûté de rester fidèle à cette cause, je n’allais pas la lâcher sur le résultat d’un scrutin.
Je n’ai pas lu la charte du Hamas. Je n’ai pas étudié l’idéologie des Frères musulmans dont il se revendique l’héritier.
Je ne voulais pas savoir.
Ma naïveté vole en éclats en octobre 2023, au moment où je trouve la force de regarder les images.
Pas seulement à cause de l’horreur qu’elles m’inspirent.
Parce que je dois faire le deuil définitif d’une vision innocente : ces actes n’étaient pas exclusivement commis par des terroristes du Hamas, mais aussi par des civils palestiniens.
Comment rester un Juif de gauche et continuer d’accorder aux Palestiniens mon soutien inconditionnel ?
Voilà l’histoire.
Une histoire triste. D’autant plus triste que je me croyais isolé.
Comment recoller les morceaux ? Comment se reconstruire une identité de Juif de gauche ? Alors que je ne me reconnais plus dans le clivage gauche/droite ?
Ce chaos intérieur est inconfortable mais, par intuition, j’ai confiance : il est profitable.
Parce que ce chaos intérieur, je l’ai déjà vécu. Avant de prendre un engagement solennel ou une séparation douloureuse.
Comme la jachère promet la fertilité biologique des sols, ce chaos intérieur promet une renaissance.
Il existe d’autres ex-Juifs de gauche.
En France, dans les semaines qui suivirent le 7 octobre, le HuffPost recueillait cinq de leurs témoignages dans un article intitulé « Ces Français juifs de gauche se sentent trahis et abandonnés par leur famille politique » : l’onde de choc commençait à se répandre.
Je n’étais pas le seul.
Soulagement.
Je suis Juif, mais pas uniquement.
Quand je monte au Sefer Torah, je suis Yossi ben Asher Cohen.
Mon fils m’appelle papa.
Mon petit-fils m’appelle Bappé.
Je suis le chum de ma blonde. Elle m’appelle Pilou.
Pour le clan Algonquin qui m’a enseigné la vie des Premières Nations d’Amérique, je suis le Gardien de la Shapatwan.
Bref, je suis Juif, patriote français, républicain, de gauche, mais pas uniquement.
Si le 7 octobre 2023 et sa vague d’antisémitisme ont provoqué le renforcement de notre identité juive, pourquoi les laisser nous réduire à une partie de qui nous sommes ?
Stéphane Kovacs est un autodidacte qui a réussi son ascension en pariant sur l’informatique personnelle à un moment où ce choix paraissait des plus incertains. À 32 ans, il est promu directeur des ventes chez Apple France, après avoir commencé sa carrière en déchargeant des camions de marchandises. Père et grand-père, il partage sa vie entre la Bretagne et le Québec.
Stéphane Kovacs



Je suis triste de lire que vous n avez vu que des cimetieres en Israel , je suis inquiet lorsque j entend certains avouer qu ils etaient encore de gauche le 7/10 .
J ai ete de gauche aussi , beaucoup de gauche peut etre , mais l immensitė de la tartuferie m a sautė au nez bien avant .
La porte de notre maison commune reste ouverte pour vous accueillir lorsque vous le deciderez .🇮🇱