Il faudrait peut-être commencer par rappeler une évidence devenue presque inconvenante : la présomption d’innocence n’est pas une faveur accordée aux hommes que l’on aime bien. Elle est un principe de droit. Et elle vaut précisément lorsque l’accusation est grave, lorsque l’émotion est forte, lorsque chacun est tenté de choisir son camp.
Patrick Bruel est mis en examen dans plusieurs dossiers de violences sexuelles. Dans quatre autres, il a été placé sous le statut de témoin assisté. Il conteste les faits qui lui sont reprochés.
Cela suffit-il à dire qu’il est innocent ? Non.
Cela suffit-il à le traiter comme s’il était déjà coupable ? Non plus.
Entre ces deux phrases devrait se tenir tout l’espace de la justice.
Or cet espace semble chaque jour se rétrécir.
Patrick Bruel a annulé sa tournée. Mimie Mathy a pris publiquement sa défense. Dominique Besnehard l’a rejointe, appelant notamment au respect de la présomption d’innocence. Louane, interrogée à son tour ce vendredi 4 septembre, a expliqué qu’elle aurait été « gênée » de voir Patrick Bruel monter sur scène et a rappelé son soutien aux victimes.
Ainsi sommes-nous désormais invités à assister, presque en direct, à la constitution de deux camps.
Ceux qui soutiennent.
Ceux qui condamnent.
Et la justice, quelque part entre les deux, qui enquête encore.
Il ne s’agit pas ici de demander le silence aux femmes qui accusent. Leur parole doit être recueillie, examinée, confrontée aux faits. Toute plainte pour viol ou agression sexuelle mérite une investigation rigoureuse. Aucun statut social, aucune célébrité, aucun succès ne saurait protéger quiconque de la justice.
Mais précisément : de la justice.
Car si la mise en examen entraîne avant tout procès la disparition des scènes, la mise à l’écart professionnelle, la condamnation publique et l’obligation faite à chacun de déclarer dans quel camp il se situe, alors une autre justice s’installe. Immédiate. Médiatique. Sociale.
Et celle-là ne connaît ni dossier complet, ni contradictoire, ni appel.
Le plus inquiétant n’est peut-être même plus que l’on se prononce sur Patrick Bruel: c’est que l’on considère désormais presque suspect celui qui refuse de se prononcer.
Il faudrait choisir : croire ou ne pas croire. Soutenir ou bannir. Applaudir ou empêcher d’applaudir.
Non. Nous pouvons refuser cette sommation. Nous pouvons dire simultanément que les plaignantes doivent être entendues et respectées, et qu’un homme qui n’a pas été jugé ne doit pas être présenté comme condamné.
Nous pouvons même aller plus loin : c’est précisément parce que les accusations sont graves que nous devons vouloir une justice indépendante, minutieuse, contradictoire — et non un verdict rendu par addition de prises de parole dans les médias.
HaBayta a récemment évoqué la demande de récusation du psychiatre Paul Bensussan, désigné pour expertiser Patrick Bruel. Là encore, avant même que l’expertise ne soit réalisée, la bataille autour de la procédure était déjà devenue publique.
Tout cela finit par former un même paysage. Un expert contesté avant d’expertiser. Un artiste sanctionné professionnellement avant d’être jugé. Des personnalités sommées de dire publiquement où elles se situent.
Et bientôt, peut-être, le simple rappel de la présomption d’innocence interprété comme une offense faite aux victimes.
Ce serait une faute. La présomption d’innocence ne nie aucune souffrance. Elle ne réduit aucune accusation au silence. Elle ne blanchit personne. Elle interdit simplement que nous nous substituions aux juges.
Ce n’est pas protéger Patrick Bruel. C’est protéger quelque chose de beaucoup plus important que Patrick Bruel : la possibilité même de rendre justice.



