Dans une salle d’attente des urgences de Saint-Denis, entre l’inquiétude pour ma mère centenaire et un fou rire inattendu, Ouria, une femme kabyle d’une rare dignité, laisse échapper deux mots : « Pauvre France. » Et c’est moi qui éclate de rire. Car ce qui me saisit, ce n’est pas tant ce qu’elle vient de dire que le fait que ce soit elle qui le dise. Deux femmes, deux histoires venues d’Afrique du Nord, une même appartenance française. Et, derrière cette scène presque burlesque, une réflexion sur la liberté, l’identité et ce qui nous lie.
Il est des instants qui ne durent que quelques secondes et qui, pourtant, en disent davantage que bien des discours. Je voudrais vous raconter celui-là.
Ma mère a dépassé les cent ans. À cet âge, chaque alerte est une inquiétude, chaque passage aux urgences une épreuve dont on ne sait jamais très bien comment elle finira.
Ce jour-là, nous nous sommes retrouvées à l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis.
Je dis « nous » parce qu’Houria était venue.
Houria n’est pas de ma famille. Enfin, pas au sens où l’entend l’état civil.
Elle est de ces femmes dont j’ai déjà parlé dans un autre texte, Celles qui sont là. Celles qui savent accomplir auprès de ma mère ce que, parfois, je ne sais pas faire. Lui prendre doucement la main. Lui caresser le visage. Lui dire qu’elle est belle. Lui offrir cette tendresse des gestes qui ne s’apprend dans aucun livre.
Houria est kabyle. Elle vient d’une famille nombreuse, instruite, où l’on compte des médecins, des avocats, des femmes qui ont fait de brillantes études. Elle-même a son baccalauréat. Elle a surtout élevé ses enfants.
Je pourrais vous parler longuement d’elle. De sa beeauté, de sa dignité, de son maintien, de cette noblesse qui n’a besoin ni d’un titre ni d’une fortune pour se faire reconnaître. De son intelligence, aussi. Et de cette confiance absolue que j’ai en elle.
Ce jour-là, elle n’avait aucune obligation de m’accompagner. Mais il était tout simplement hors de question, pour Houria, de me laisser seule.
Nous voilà donc aux urgences. Ma mère est prise en charge. Je suis autorisée à rester quelque temps auprès d’elle, tandis qu’Houria attend dans la salle commune. Puis on me demande de sortir à mon tour.
Je la rejoins.
Et là...
Comment vous décrire ce que j’ai sous les yeux ?
Une cour des miracles. Je ne trouve pas d’autre expression.
Des malades, des blessés, des gens couchés, d’autres assis comme ils peuvent, des silhouettes fatiguées, des visages de toutes les couleurs. Une humanité souffrante, disparate, parfois bruyante, dans cette promiscuité si particulière des salles d’attente hospitalières.
Nous sommes à Saint-Denis. Une chose me frappe néanmoins : presque personne, autour de nous, n’a la peau blanche. À la limite, Houria et moi sommes les deux seules « blanches » de la pièce. Ce qui, pour une Kabyle et une femme née en Tunisie, ne manque déjà pas de sel.
Je constate. Je ne commente pas.
J’ai d’autres préoccupations.
Et puis se produit un petit événement: sur le même banc que nous, à quelques sièges d’Houria, une femme attend tranquillement. Arrive alors une autre femme, africaine, vêtue d’un ample boubou, d’une corpulence si impressionnante que son installation sur les sièges provoque un fracas mémorable.
Houria et moi sursautons. Est-ce le fracas qui nous a sorties de cette torpeur indescriptible lorsqu’elle est mêlée à l’épuiement mais aussi à la tristesse d’une salle aux Urgences?
Est-ce le cri concommittant audit fracas, lorsqu’une voix effarée et plaintive à la fois -mais si, c’est possible-, se fit entendre, venue de la voisine qui proteste aussitôt, dans ce surréaliste: « Mais je suis cardiaque ! Vous allez me tuer ! »
La scène est tellement inattendue, tellement disproportionnée, qu’elle en devient irrésistiblement comique.
Nos regards se croisent. Celui de Houria et le mien. Nous sommes épuisées, inquiètes, plongées depuis des heures dans une atmosphère pesante. Et voilà que nous sommes saisies toutes les deux par cette envie de rire qu’on éprouve précisément lorsqu’on ne devrait pas rire.
Nous retenons à grand-peine ce fou rire irrépressible.
C’est alors qu’apparaît dans le décor de ce théâtre improbable une femme entièrement dissimulée sous un voile intégral.
Houria la regarde.
Et, avec une sincérité désarmante, presque pour elle-même, elle prononce deux mots :
« Pauvre France. »
Cette fois, je n’y tiens plus. J’éclate de rire.
Abasourdie je lui dis : « C’est fou ! C’est toi qui dis “Pauvre France” ! »
Houria éclate de rire à son tour.
Voilà. Cela n’a duré que quelques secondes. Mais ces quelques secondes ne me quittent pas.
Car enfin, qui venait de dire « Pauvre France » ? Houria. Cette femme kabyle dont la France est le pays. Cette femme qui ne brandit aucune identité comme un étendard, qui ne revendique rien, qui vit, qui aime, qui élève ses enfants, qui prend soin des autres avec une générosité peu commune.
Houria, qui ne m’avait jamais semblé aussi française qu’à cet instant précis. Et moi, née en Tunisie, qui venais de reconnaître dans son exclamation quelque chose de profondément familier. Moi à qui il n’est même pas venu à l’esprit de prononcer ces mots.
C’est elle qui les a dits. Et c’est précisément cela qui m’a fait rire. Non pas que j’aie jamais douté de sa qualité de Française. Mais il y avait, dans ce surgissement spontané, quelque chose de délicieux : cette femme dont tant de gens auraient commencé par rappeler les origines venait de parler de la France avec la liberté inquiète de quelqu’un qui parle de chez soi.
Ce pays était le sien. Assez pour qu’elle puisse le plaindre.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il faut que je vous raconte autre chose sur Houria. Elle a plusieurs sœurs. L’une vit en Angleterre, une autre en Suisse. La famille est profondément attachée à cette maison de Kabylie où leur mère, disparue il y a quelques mois, réunissait les siens.
Parmi ces sœurs, il en est une, me raconte Houria, d’une beauté extraordinaire, très amoureuse de son mari. Cette sœur porte le voile. Houria, elle, ne le porte pas.
Et lorsqu’elles se retrouvent à la plage, l’une est voilée, l’autre en bikini. Elles sont côte à côte. Elles parlent, elles rient, elles profitent de la mer. Jamais, me dit Houria, jamais l’une n’a fait la moindre réflexion à l’autre sur sa tenue.
Pas une remarque. Pas un reproche. Pas même cette indulgence un peu condescendante avec laquelle on prétend parfois accorder à autrui le droit d’être différent.
Elles sont sœurs. Cela suffit.
Je trouve cette image bouleversante de simplicité. Une femme voilée. Une femme en bikini. Deux sœurs qui s’aiment et auxquelles il ne viendrait pas à l’idée de se demander des comptes.
Ce n’est pas la différence qui les définit. C’est le lien.
Et je reviens, malgré moi, à cette salle d’attente de Saint-Denis. Que voulait exactement dire Houria en prononçant « Pauvre France » ? Que représentait pour elle cette silhouette intégralement voilée ? Une inquiétude pour la liberté des femmes ? Le sentiment de voir s’installer dans son pays des usages dont elle ne veut pas ? Autre chose encore ?
Je ne lui ai pas demandé de développer. Et je me garderai bien de lui prêter un discours.
Je sais seulement que cette même Houria aime profondément sa sœur voilée, sans chercher à la changer.
Je sais aussi qu’elle a dit « Pauvre France » sans hésitation, sans calcul, sans songer une seconde à l’effet que produiraient ses mots.
Et je sais que nous avons ri ensemble.
Il me semble que nous avons là, dans ces deux scènes minuscules — une salle d’attente à Saint-Denis, une plage en Kabylie — matière à réfléchir davantage que dans bien des controverses sur l’identité, l’intégration ou la liberté.
Car les existences humaines se moquent parfois merveilleusement des catégories dans lesquelles on voudrait les enfermer. Houria est kabyle. Je suis née en Tunisie. Elle a une sœur voilée. Elle porte un bikini. Elle prend soin de ma mère centenaire comme peu de gens sauraient le faire.
Et ce soir-là, alors que j’étais venue à l’hôpital avec mon inquiétude, ma fatigue et mon chagrin de voir ma mère encore une fois aux urgences, Houria m’a offert, sans le savoir, un instant de complicité que je n’oublierai pas.
Nous étions deux Françaises. De coeur.



