À l’occasion de la parution de la deuxième édition de son Introduction à la sociologie, aux éditions Ellipses, Philippe Mocellin interroge la capacité des sciences sociales à observer le monde sans céder aux préjugés ni aux conformismes idéologiques. Neutralité du chercheur, héritage de Max Weber, fractures identitaires, violence, crise de l’autorité : en trois questions posées par HaBayta, il défend une sociologie critique, attentive aux réalités de terrain et aux bouleversements de la société française.
Entretien réalisé par Sarah Cattan pour HaBayta
Sarah Cattan — Vous rappelez que la sociologie ambitionne d’observer les faits sociaux objectivement, en se débarrassant autant que possible des jugements de valeur et des préjugés. Mais vous écrivez aussi qu’elle dépend de la situation sociale dans laquelle elle s’exerce. À une époque où le genre, l’identité, la violence, l’école ou l’immigration sont devenus des champs de bataille idéologiques, le sociologue peut-il encore réellement tenir cette exigence de neutralité ?
Philippe Mocellin — La sociologie est une science des faits sociaux, née au XIXe siècle, dont l’ambition consiste à comprendre ce qui fait société et à identifier les facteurs sociaux et culturels qui influencent les comportements humains.
Sa particularité est que le chercheur appartient lui-même à la société qu’il observe. Il doit donc s’efforcer d’objectiver sa démarche, en construisant une problématique et en recourant à des méthodes éprouvées : enquêtes qualitatives, sondages, observations ou analyses documentaires.
L’histoire de la discipline révèle une confrontation permanente entre deux grandes approches : celle qui insiste sur le poids des structures sociales dans la formation des comportements et celle qui reconnaît aux individus une liberté de choix et une rationalité propres.
Le déterminisme social ne saurait totalement exclure le libre arbitre.
Pour autant, les sociologues ont toujours subi les influences de leur époque. La sociologie est elle-même un produit de la société dont elle étudie les contradictions.
La sociologue Caroline Ibos affirme que « la neutralité scientifique est au mieux une illusion ». Il appartient donc au chercheur de poursuivre une exigence d’objectivité, tout en demeurant conscient des limites de sa propre position.
À cet égard, je considère que la sociologie doit se montrer particulièrement méfiante envers les idéologies dominantes et les conformismes intellectuels.
Le wokisme, la cancel culture, l’intersectionnalité ou les approches décoloniales occupent aujourd’hui une place importante dans certains débats universitaires. Je conteste notamment la tendance à faire des rapports de domination sociale une grille d’explication indépassable.
La sociologie doit-elle décrire la société telle qu’elle est ou telle que certains voudraient qu’elle soit ?
Cette interrogation me paraît essentielle.
Prenons l’exemple de nos banlieues. Des notions comme la ghettoïsation, l’exclusion, la discrimination ou la ségrégation sont devenues omniprésentes. Elles peuvent éclairer certains phénomènes, mais ne doivent pas dispenser d’observer les réalités de terrain.
Il faut écouter les habitants, les travailleurs sociaux, les éducateurs, les associations et les forces de l’ordre. Il faut également pouvoir interroger, sans tabou, les effets des flux migratoires, les phénomènes séparatistes, les évolutions culturelles, les différentes formes de délinquance et l’efficacité des politiques publiques.
Ce sont des questions légitimes auxquelles la sociologie doit répondre avec ses propres outils, sans céder aux discours moralisateurs.
Comme le rappelait Michel Crozier, le sociologue ne peut se contenter de refléter les idées ambiantes. Il doit proposer une lecture utile et distanciée des situations vécues.
L’objectif n’est pas de nier la subjectivité, mais de préserver les exigences de la recherche.
Sarah Cattan — Votre livre fait dialoguer Aristote, Machiavel, Montesquieu, Comte, Marx, Durkheim ou Weber avec les transformations du XXIe siècle. Vous écrivez que les grandes œuvres du passé doivent être réinterrogées pour expliquer le présent. Qu’est-ce que les fondateurs voient encore de nos sociétés que nous risquons de ne plus voir ? Et, s’il fallait en choisir un pour comprendre la France de 2026, lequel convoqueriez-vous ?
Philippe Mocellin — La sociologie contemporaine ne peut prétendre repartir d’une page blanche.
Son histoire est riche de débats théoriques et de confrontations intellectuelles qui ont progressivement constitué un véritable patrimoine scientifique.
Auguste Comte a posé les fondements d’une sociologie scientifique. Karl Marx a proposé une lecture des rapports sociaux à partir des classes et des structures économiques. Émile Durkheim et Max Weber ont profondément renouvelé les méthodes d’analyse de la vie sociale.
Ces approches conservent toute leur pertinence, à condition de les interroger à la lumière des transformations contemporaines.
Si je devais choisir un auteur pour éclairer notre époque, je convoquerais volontiers Max Weber, le père de la sociologie dite « compréhensive ».
Ses analyses de la légitimité du pouvoir, de la bureaucratie et de l’autorité de l’État demeurent remarquablement actuelles.
Sa distinction entre le savant et le politique, entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, nous aide également à réfléchir à la place respective du chercheur et du décideur public.
Mais son apport essentiel réside, à mes yeux, dans l’importance qu’il accorde au sens que les individus donnent à leurs propres comportements.
Comprendre un phénomène social suppose de prendre en considération les intentions, les croyances et les valeurs des acteurs.
Après avoir longtemps privilégié l’explication des comportements par les appartenances sociales, il me semble nécessaire de réhabiliter le poids des convictions individuelles et collectives.
Les opinions et les croyances ne sont pas de simples illusions : elles constituent des réalités qui influencent les conduites humaines.
Raymond Boudon a prolongé cette perspective en montrant que les comportements résultent aussi des interactions entre les individus et de leurs choix, et non uniquement de déterminismes sociaux.
Ces réflexions me paraissent particulièrement utiles pour comprendre les phénomènes contemporains de fragmentation sociale, de perte des repères collectifs et de fragilisation du lien social.
Sarah Cattan — Parmi les grands thèmes à travers lesquels vous observez la société contemporaine figurent le genre, la démographie, le vieillissement, la violence, l’école, la révolution numérique, l’identité et les fragmentations sociales. Si vous deviez aujourd’hui poser un diagnostic de sociologue, qu’est-ce qui est en train de se défaire — ou de se recomposer — le plus profondément dans nos sociétés ?
Philippe Mocellin — La question est vaste et pourrait faire l’objet d’un nouvel ouvrage !
Je retiendrais d’abord ce que Jérôme Fourquet a appelé « l’archipélisation » de la société française.
Nous assistons à une fragmentation croissante du corps social, nourrie par la crise de confiance envers les grandes institutions, l’affaiblissement des solidarités traditionnelles, les transformations culturelles et la montée de différentes formes de radicalité.
Les revendications identitaires interrogent également notre conception républicaine et laïque des relations entre l’État, la société et les communautés.
Comment concilier pluralité culturelle et cohésion nationale ? Comment articuler universalisme républicain et particularismes ?
Ces interrogations sont désormais centrales.
À cette fragmentation culturelle s’ajoutent de profondes fractures sociales et territoriales.
La mondialisation économique a renforcé le contraste entre des métropoles intégrées aux échanges internationaux et des territoires périphériques, périurbains ou ruraux, dont une partie des habitants éprouve un sentiment d’abandon.
Le mouvement des Gilets jaunes a illustré certaines de ces tensions, notamment autour du coût de la mobilité et des conditions de vie des populations éloignées des grands centres urbains.
Notre pays, profondément transformé depuis les années 1990, semble aujourd’hui rechercher une identité commune.
Une autre transformation majeure concerne les nouvelles sociabilités numériques.
Les réseaux sociaux, les plateformes et désormais l’intelligence artificielle bouleversent les modes de communication, les apprentissages et la construction des représentations collectives.
Ces mutations touchent directement les familles, l’école et les rapports entre générations.
Enfin, je suis particulièrement préoccupé par la banalisation de certaines formes de violence.
Les violences urbaines, les atteintes aux personnes, les trafics et l’implication de mineurs dans des faits de délinquance interrogent notre rapport collectif à l’autorité.
Les émeutes de 2023, comme les affrontements qui accompagnent parfois les mouvements de contestation, ne peuvent être analysés uniquement sous l’angle de la protestation sociale.
Ils posent également la question des rapports à la loi, à la République, aux institutions et aux interdits.
Il importe de comprendre les facteurs sociaux, familiaux, culturels et individuels qui favorisent ces trajectoires, sans confondre explication sociologique et justification des actes.
La sociologie doit contribuer à cette compréhension, mais également éclairer la recherche de réponses adaptées, notamment en matière d’éducation, de prévention et de politique pénale.
Malgré ces difficultés, je demeure convaincu de ses potentialités.
Elle peut aider à comprendre les transformations de notre société et contribuer à imaginer des solutions pour l’avenir.
En clair, nous donner aussi des raisons d’espérer.
Philippe Mocellin est docteur en science politique, ancien maître de conférences associé à l’Université de Poitiers et auteur de plusieurs ouvrages de sociologie et d’essais consacrés aux transformations contemporaines.
Introduction à la sociologie, deuxième édition, Éditions Ellipses, septembre 2026.
Entretien exclusif pour HaBayta.



