Après avoir publié le texte de son ami Pierre Lurçat, « Sarah, Éric, Alain et les autres — Lettre à trois Juifs assimilés », Sarah Cattan lui répond. Une réponse née moins d’un désaccord que d’une question devenue, depuis le 7-Octobre, plus intime et plus douloureuse : faut-il choisir sa maison — ou apprendre à en habiter plusieurs ?
Cher Pierre,
Il y a des textes auxquels on répond parce qu’on les combat. Et puis il y a ceux auxquels on répond parce qu’ils viennent d’un ami, qu’ils vous touchent, qu’on en partage une part essentielle — et qu’à un endroit précis, pourtant, on ne peut plus le suivre.
Le vôtre* est de ceux-là.
Vous écrivez : « L’histoire de France n’est pas la nôtre, sa terre n’est pas mienne et son avenir n’est pas celui du peuple Juif. »
Je vous ai lu et, longtemps, je vous ai suivi. Je vous ai suivi lorsque vous racontez l’enfant qui connaissait mieux Clovis, Jeanne d’Arc et Richelieu que David, Salomon ou Jérémie. Je vous ai suivi lorsque vous racontez le moment où Israël a cessé d’être pour vous une abstraction, un refuge éventuel, une destination de vacances ou l’assurance-vie du peuple juif, pour devenir la maison.
Comment pourrais-je ne pas comprendre cela ?
J’ai appelé le journal que je viens de créer HaBayta. Vers la maison.
Mais c’est précisément à cet endroit que je me sépare de vous. Car vous passez presque imperceptiblement d’une phrase qui m’émeut — cette terre est devenue la mienne — à une autre qui m’arrête : « L’histoire de France n’est pas la nôtre. »
Pourquoi, Pierre ? Pourquoi faudrait-il que la découverte d’une maison nous oblige à congédier l’autre ?
Le 7-Octobre a bouleversé beaucoup de Juifs français. Il a déchiré des certitudes. Il a révélé des solitudes que nous ne soupçonnions pas. Il nous a parfois fait regarder autrement les rues où nous vivions, les institutions auxquelles nous avions cru, les amis dont nous pensions connaître les réflexes.
Il nous a fait entendre avec une violence nouvelle ce mot : Israël. Non plus seulement comme un État. Comme une maison.
Mais je refuse que cette révélation m’oblige à considérer rétrospectivement la France comme une erreur d’adresse.
Car l’histoire de France est aussi la nôtre. Elle l’est parce que des Juifs l’ont vécue, faite, écrite, défendue, aimée, parfois jusqu’à mourir pour elle. Elle l’est aussi dans ses pages terribles. L’émancipation et l’affaire Dreyfus. Les droits accordés et les droits retirés. L’École de la République et le statut des Juifs. Les Justes et les collaborateurs. Drancy et ceux qui ont caché des enfants.
Tout cela appartient à l’histoire de France. Et tout cela appartient à notre histoire.
Vous convoquez vous-même Péguy. Vous écrivez dans cette langue française que nous avons reçue et que certains d’entre nous habitent avec autant d’intimité qu’une maison familiale.
Alors une question me vient en vous lisant: le 7-Octobre nous a-t-il obligés à choisir notre maison — ou nous a-t-il révélé plus douloureusement encore que nous en avions plusieurs ?
Je penche pour la seconde réponse. Peut-être est-ce précisément notre tragédie et notre richesse. Jérusalem peut être la maison sans que Paris cesse de l’être. Israël peut être la patrie du peuple juif sans que le Juif français soit condamné à considérer son appartenance française comme le dernier stade d’une assimilation.
Et c’est ici que votre titre m’interroge : « Sarah, Éric, Alain et les autres — Lettre à trois Juifs assimilés ».
Assimilés ? Le mot tranche beaucoup trop vite. Aimer la France n’est pas nécessairement s’assimiler. Habiter sa langue n’est pas disparaître en elle. Connaître Racine mieux que Jérémie ne suffit pas à retrancher quelqu’un de son peuple. Et connaître Jérémie mieux que Racine ne rend personne davantage juif.
Il existe des fidélités qui ne s’annulent pas: elles peuvent se heurter. Elles peuvent devenir douloureuses. Depuis le 7-Octobre, elles peuvent même devenir presque impossibles à porter certains jours. Mais elles existent.
Je ne discuterai donc jamais le choix que vous avez fait de votre maison. Il est le vôtre, et je le respecte.
Je voudrais seulement défendre la possibilité que, pour certains d’entre nous, le mot puisse encore se conjuguer au pluriel. Peut-être est-ce même pour cela que j’ai appelé ce journal HaBayta. Je n’ai pas écrit : la maison. J’ai écrit : vers la maison. Il y a dans ce mouvement quelque chose qui me convient davantage que toutes les assignations identitaires.
On peut partir. On peut revenir. On peut aimer l’endroit où l’on va sans renier celui d’où l’on vient.
Et peut-être qu’un Juif, depuis quelques millénaires, sait mieux que quiconque qu’il est possible de porter une maison avec soi tout en marchant vers une autre.
HaBayta. Vers la maison.
Vous avez trouvé la vôtre. Je cherche peut-être encore comment habiter les miennes.
Et c’est aussi pour cela, cher Pierre, que votre texte m’a touchée.
Sarah Cattan




