À nos lecteurs. À nos auteurs. À ceux que nous aimons. Aux Juifs de France, d’Israël et du monde. Aux soldats qui veillent, à leurs familles. À ceux qui ne sont pas juifs et qui nous lisent, nous accompagnent, nous contredisent parfois. Au monde, enfin. HaBayta souhaite une année de vie. Mais nous savons désormais que ces mots-là ne sont jamais anodins.
Il serait si facile d’écrire : “bonne année. Une année de paix, de douceur, de concorde.
Une année où les hommes se parleraient enfin, où les guerres cesseraient, où chacun ferait un pas vers l’autre”.
Nous pourrions écrire cela. Mais ce serait faire comme si nous ne savions pas.
Nous savons. Nous entrons dans 5787 alors que le monde porte encore ses morts, ses guerres, ses haines réveillées et ses vérités malmenées.
Nous y entrons à la date même où, il y a vingt-cinq ans, le 11 septembre 2001, des hommes prirent des avions remplis d’innocents pour en faire des armes.
Nous y entrons à quelques semaines du troisième anniversaire du 7 octobre 2023. Cette matinée qui ne finit pas.
Il existe ainsi des dates après lesquelles le calendrier recommence à tourner, mais pas tout à fait le monde.
Depuis trois ans bientôt, les Juifs ont appris — ou réappris — quelque chose qu’ils auraient préféré oublier : l’Histoire n’est jamais définitivement derrière nous.
Israël a enterré ses enfants. Tous sont rentrés, les vivants comme les morts. Mais le 7 octobre n’a pas fini de prendre des vies. Il y a ceux qui sont revenus de la guerre sans vraiment en revenir. Ceux que le traumatisme a rattrapés. Ceux qui se sont donné la mort. Et les familles qui, longtemps après les combats, continuent d’en payer le prix.
Des soldats portent à vingt ans le poids que les nations déposent parfois sur les épaules de leurs plus jeunes. Des mères reconnaissent le bruit d’une notification avant même de regarder leur téléphone. Et en France, en Europe, ailleurs, des Juifs se sont remis à regarder derrière eux en sortant d’une synagogue, à réfléchir avant de montrer une étoile de David, à se demander parfois si leurs enfants seraient plus libres ailleurs.
Voilà aussi le monde auquel nous souhaitons Shana Tova.
Alors non.
Nous ne vous souhaiterons pas une année sans désaccords: HaBayta serait bien mal placé pour le faire. Nous ne vous souhaiterons pas un monde où tout le monde penserait pareil: ce monde-là ne serait ni libre ni désirable.
Nous vous souhaitons mieux. Nous vous souhaitons des désaccords qui n’abolissent pas celui qui vous fait face. Des convictions qui n’aient pas besoin du mensonge. Des combats qui sachent pourquoi ils sont menés. Des mots assez solides pour résister aux slogans. Des consciences assez libres pour ne pas rejoindre la meute. Et cette faculté devenue presque subversive : regarder les faits avant de choisir son camp.
Nous souhaitons aux Juifs de France de ne jamais avoir à demander pardon d’être juifs. Nous souhaitons aux Juifs d’Israël de pouvoir enfin vivre dans leur pays sans que leur simple présence y soit continuellement mise en procès.
Nous souhaitons aux soldats d’Israël de rentrer. Tous. Dans leurs maisons. Dans leurs bras familiers. Dans leurs vies interrompues.
Nous souhaitons à leurs familles de recommencer à respirer sans cette seconde pensée qui ne les quitte jamais.
Nous souhaitons aux blessés de retrouver leurs corps. Aux traumatisés, leurs nuits.
Aux endeuillés, non pas l’oubli — quelle cruauté ce mot pourrait être — mais la possibilité qu’un jour le souvenir cesse de faire mal à chaque respiration.
Nous souhaitons aux enfants israéliens de redevenir simplement des enfants. Et aux enfants palestiniens de grandir délivrés de ceux qui leur enseignent que mourir est plus noble que vivre et que haïr est un héritage.
Nous souhaitons aux peuples de la région des dirigeants qui aiment davantage leurs enfants qu’ils ne détestent ceux du voisin: ce serait déjà une révolution.
Aux Juifs du monde, nous souhaitons de ne pas se laisser enfermer dans la peur. Car nous ne sommes pas seulement ce que l’antisémitisme fait de nous.
Nous avons nos livres et nos chansons. Nos tables trop pleines. Nos disputes interminables. Nos langues. Nos grand-mères. Nos éclats de rire au moment où il faudrait théoriquement être sérieux. Nos questions auxquelles une autre question sert souvent de réponse. Nous avons notre mémoire. Et cet entêtement extravagant à bénir la vie après avoir tant fréquenté la mort.
Aux non-Juifs qui sont ici, avec nous, nous voulons dire quelque chose de très simple : cette maison est aussi ouverte pour vous. Parce que la lutte contre l’antisémitisme ne peut pas être l’affaire des seuls Juifs. Parce qu’Israël ne concerne pas seulement les Israéliens. Parce que le fanatisme qui commence par désigner les Juifs ne s’arrête jamais aux Juifs. Parce qu’aucune démocratie ne peut longtemps abandonner une minorité à la haine sans finir par s’abandonner elle-même.
Et puis il y a vous. Nos lecteurs. Vous êtes arrivés dans cette maison qui vient à peine d’ouvrir ses portes. HaBayta. « Vers la maison. »
Quelle étrange idée, peut-être, de construire une maison au milieu de la tempête.
Nous pensons exactement l’inverse: c’est lorsqu’il vente qu’il faut des maisons. Des maisons avec des portes. Des fenêtres. Une table assez grande. Des voix qui ne se ressemblent pas. Des plumes que nous aimons assez pour leur laisser leur liberté. Des débats où personne n’est sommé d’abdiquer sa pensée pour avoir le droit de rester.
À nos auteurs, ceux qui nous ont rejoints dès les premiers jours et ceux qui viendront demain, nous voulons dire notre gratitude: ils ont fait confiance à un lieu qui naissait. Ils lui ont donné ce que l’on possède de plus précieux lorsqu’on écrit : leur nom, leur pensée, leur voix. Quelle noblesse.
Qu’ils sachent qu’ici le désaccord ne rompra jamais l’hospitalité: c’est même l’une des promesses de la maison.
Et à nos familles, à nos amis, à tous ceux qui supportent aussi les heures volées par cette aventure, les téléphones qui sonnent, les textes relus trop tard, les conversations interrompues parce qu’une nouvelle tombe : cette année est aussi pour vous.
Alors que souhaiter à 5787 ?
Pas que tout aille bien. Nous avons passé l’âge des formules magiques.
Souhaitons-nous plutôt d’être à la hauteur de ce qui viendra. De savoir reconnaître le mal lorsqu’il se présente, même lorsqu’il emploie les mots du bien. De ne jamais confondre la paix avec la capitulation devant le fanatisme. De ne jamais appeler justice la haine. De conserver notre capacité d’indignation sans perdre notre capacité de tendresse. De défendre les nôtres sans cesser de voir l’humanité de l’autre. De rire encore. D’aimer beaucoup. De lire. D’apprendre. De transmettre. De discuter jusqu’à plus d’heure. De nous tromper et de savoir le reconnaître. De rester libres.
Et surtout — surtout — de ne jamais laisser ceux qui célèbrent la mort nous enseigner comment vivre.
Il y a dans la Torah cette phrase :
« Tu choisiras la vie. »
Elle ne dit pas que la vie nous sera donnée sans combat: elle dit qu’il faudra la choisir. Encore.
Lorsque nous sommes fatigués. Lorsqu’elle paraît absurde. Lorsque la haine fait davantage de bruit qu’elle. Lorsque les morts semblent occuper toute la pièce. Choisir la vie n’est pas fermer les yeux sur le monde. C’est les ouvrir en grand et dire malgré tout : nous continuerons: Nous construirons. Nous aimerons. Nous écrirons. Nous transmettrons. Nous nous disputerons. Nous rirons. Nous rentrerons à la maison.
HaBayta.
À nos lecteurs, à nos auteurs, à nos familles, à nos amis. Aux Juifs de France. Aux Juifs d’Israël. Aux Juifs du monde. À ceux qui combattent. À ceux qui attendent. À ceux qui pleurent. À ceux qui espèrent. A ceux qui croient. A ceux qui ne croient pas. À ceux qui ne sont pas juifs et qui savent que nos destins ne sont pas séparés. Et, oui, au monde entier :
Shana Tova 5787.
Que cette année nous trouve vivants. Libres. Lucides. Et obstinément du côté de la vie.
HaBayta



