Le moment est exceptionnel, le personnel politique ne l’est pas
À huit mois du premier tour, Stéphane Rozès voit déjà se dessiner une présidentielle hors norme. Interrogé par Arnaud Benedetti, il décrypte un paysage dominé pour l’heure par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, mais surtout travaillé par un mouvement plus profond : retour de la nation, désir de souveraineté, défiance envers les élites et besoin de retrouver une maîtrise politique du destin collectif.
______________
À huit mois du premier tour, Stéphane Rozès voit s’ouvrir une présidentielle singulière : une campagne commencée très tôt, dans un pays inquiet, travaillé par le sentiment de déclassement, la fragilisation des classes moyennes et la perte de maîtrise de son destin collectif.
À ses yeux, deux forces dominent aujourd’hui la dynamique politique : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Non parce que leurs projets seraient comparables — ils sont, insiste-t-il, profondément contradictoires — mais parce qu’ils sont pour l’instant les seuls à proposer ce qui ressemble à un chemin : une vision de la France, une lecture de la période, une stratégie et une articulation entre questions sociale, nationale, européenne et internationale. Face à eux, les autres prétendants apparaissent encore davantage comme des gestionnaires de contraintes que comme les porteurs d’un projet global.
Pour Stéphane Rozès, cette recomposition s’inscrit dans un phénomène plus profond : le retour du politique et le retour de la nation.
La mondialisation économique, financière et numérique a produit de la richesse, mais elle a aussi nourri, selon lui, un sentiment de dessaisissement : les peuples auraient progressivement perdu l’impression de pouvoir décider de leur propre destin. La nation redevient alors un cadre de protection, d’identité et de souveraineté. En France, Rozès voit s’ouvrir ce qu’il appelle un « moment bonapartiste » : le désir d’un État rendu à la nation et d’un pouvoir politique capable de reprendre la main.
C’est dans ce cadre qu’il analyse la progression du Rassemblement national. Sa thèse est à rebours d’une expression devenue courante : il n’y aurait pas, selon lui, de simple « lepénisation des esprits ».
« Les idées politiques ne sont pas des virus. »
Ce serait plutôt Marine Le Pen qui aurait perçu avant les autres le déplacement du centre de gravité du pays et transformé progressivement le FN en un RN davantage organisé autour de la souveraineté, de la nation, de l’autorité de l’État et d’une alliance entre préoccupations populaires et nationales. Pendant ce temps, estime Rozès, une partie de la gauche abandonnait le social tandis qu’une partie de la droite délaissait la question nationale.
Le premier débat organisé devant le Medef lui paraît révélateur de ce moment. L’exercice, très encadré et centré sur l’économie, aurait réduit les candidats à une sorte d’examen de compétence gestionnaire. Marine Le Pen, qui avait beaucoup à perdre dans cet exercice, aurait néanmoins franchi l’obstacle sans entamer son avantage électoral. Jean-Luc Mélenchon, de son côté, aurait soigneusement choisi de ne pas chercher l’approbation des chefs d’entreprise, privilégiant sa stratégie de conquête de l’électorat de gauche. Gabriel Attal a tenté d’incarner la nouveauté ; Édouard Philippe est apparu davantage lié au passé ; Retailleau, Glucksmann et Tondelier ont chacun cherché à faire exister leur singularité.
Mais l’essentiel, pour Rozès, se joue ailleurs que dans les performances de plateau.
Les médias, les réseaux sociaux ou les responsables politiques ne créeraient pas les mouvements profonds de l’opinion. Ils peuvent les cadrer, les amplifier ou les accélérer, mais ils prennent naissance plus profondément dans les expériences collectives, sociales, économiques, culturelles et historiques du pays. C’est là que se forment peu à peu les représentations qui deviennent ensuite idées, récits, programmes et votes.
Voilà pourquoi Stéphane Rozès invite moins à scruter chaque sondage qu’à observer les signaux faibles : l’affluence des meetings, les conversations ordinaires, les réactions aux événements, les mots qui commencent à revenir d’un candidat à l’autre — France, nation, République, laïcité, patriotisme, identité, travail, immigration, Europe. Au fil des mois, la campagne contraindra les candidats à se rapprocher de ce qui travaille réellement le pays.
Son diagnostic est sévère : selon lui, les Français ressentent le caractère exceptionnel du moment alors que le personnel politique ne leur paraît pas à sa hauteur. La question centrale de cette présidentielle deviendrait dès lors presque existentielle : est-il encore possible de remettre le politique au centre des décisions et l’État au service de la nation ?
Autrement dit : le souhaitable peut-il encore devenir possible ?
C’est peut-être là que se jouera l’élection. Non seulement entre des candidats, des programmes ou des camps, mais entre deux sentiments contradictoires : la tentation de rester avec ce que l’on connaît, aussi décevant soit-il, et celle de prendre le risque d’un changement dont il faudra encore démontrer qu’il est crédible.
Neuf mois, rappelle Stéphane Rozès, c’est le temps d’un enfantement.
La campagne vient à peine de commencer.
Le Regard de Richard Kenigsman:
Richard Kenigsman — How do you Jew? pour HaBayta
Lire l’entretien intégral de Stéphane Rozès avec Arnaud Benedetti




