Après les audiences des 11 et 12 octobre, le témoignage de l’ancien procureur général Avichaï Mandelblit s’est poursuivi ce mardi à Jérusalem. Une nouvelle question s’impose : Benjamin Netanyahou a-t-il été correctement informé de la nature des soupçons pesant sur lui ? L’ancien responsable judiciaire a reconnu une anomalie dans la formulation de l’avertissement concernant l’affaire 4000. Un épisode qui nourrit les contestations de la défense, sans constituer, à ce stade, une invalidation des poursuites.
Quand l’ancien procureur général doit expliquer ses propres décisions
La scène est suffisamment inhabituelle pour mériter qu’on s’y arrête.
Avichaï Mandelblit, l’homme qui avait décidé en 2019 de poursuivre Benjamin Netanyahou dans les affaires 1000, 2000 et 4000, se retrouve à devoir expliquer devant les juges les conditions dans lesquelles ces procédures ont été engagées.
Et c’est la défense du Premier ministre qui l’interroge. Lors des audiences précédentes, Mandelblit avait reconnu que certaines démarches policières avaient été entreprises sans son approbation. Il avait toutefois maintenu que les enquêtes avaient été régulièrement autorisées.
Ce mardi 20 octobre, le débat a franchi une nouvelle étape. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les enquêteurs ont respecté les autorisations reçues. Il s’agit aussi de déterminer précisément ce qui avait été autorisé et ce qui avait été signifié au principal suspect.
Affaire 4000 : le mot « corruption » absent de l’avertissement ?
L’avocat de Netanyahou, Amit Hadad, a confronté Mandelblit aux documents relatifs à l’autorisation d’enquête dans l’affaire 4000. Cette affaire porte sur des avantages réglementaires présumés accordés au groupe de télécommunications Bezeq en contrepartie d’une couverture favorable sur le site d’information Walla. C’est le dossier dans lequel Netanyahou est poursuivi pour corruption, en plus des accusations de fraude et d’abus de confiance.
Or Mandelblit a déclaré ne pas se souvenir s’il avait explicitement autorisé l’emploi du terme correspondant à la corruption dans le cadre de l’interrogatoire du Premier ministre. Il a maintenu avoir autorisé l’interrogatoire de Netanyahou en qualité de suspect dans les trois affaires. Mais, confronté à la formulation de l’avertissement initial dans l’affaire 4000, il a reconnu qu’elle était problématique et qu’elle correspondait davantage à une suspicion d’abus de confiance.
La distinction n’est pas simplement sémantique. Informer un suspect de la nature des faits qui lui sont reprochés participe des garanties fondamentales de la procédure pénale.
La défense estime que cette imprécision révèle une anomalie dans la conduite de l’enquête. Reste une question décisive : cette anomalie a-t-elle porté atteinte aux droits de la défense et, si oui, quelles conséquences juridiques les juges doivent-ils en tirer ?
À ce jour, aucune décision nouvelle n’a établi que cette difficulté entraînait l’annulation de l’accusation.
Des méthodes d’enquête déjà contestées
Ces interrogations ne surgissent pas isolément. Lors des audiences des 11 et 12 octobre, Mandelblit avait reconnu ne pas avoir personnellement approuvé certaines initiatives des enquêteurs, y compris des démarches importantes. Il avait également évoqué des désaccords avec certaines pratiques policières et des soupçons de fuites.
Mais l’ancien procureur général avait fermement rejeté l’idée d’avoir engagé les poursuites sous la pression du parquet ou des médias. Il avait rappelé que son autorisation n’était pas nécessaire pour chaque acte accompli par les enquêteurs.
Ces deux aspects de son témoignage doivent être retenus ensemble. Reconnaître des dysfonctionnements n’équivaut pas à reconnaître une entreprise de persécution judiciaire. Inversement, affirmer que l’enquête était globalement autorisée ne dispense pas d’examiner les irrégularités alléguées.
C’est précisément ce travail que doit accomplir le tribunal.
La question politique entre dans le prétoire
L’audience du 20 octobre a également donné lieu à une confrontation autour d’une phrase attribuée à Mandelblit, concernant le rôle du parquet et l’avenir de la démocratie israélienne. La défense a cherché à déterminer si des considérations politiques avaient pu intervenir dans la décision de poursuivre Netanyahou. Le parquet a contesté cette orientation de l’interrogatoire. Les juges ont autorisé la défense à explorer la question, sous réserve de présenter préalablement une base factuelle.
Il faut être très précis sur la portée de cette décision. Les magistrats n’ont pas reconnu l’existence d’une motivation politique dans les poursuites. Ils ont encadré les conditions dans lesquelles une question pouvait être posée. C’est une décision de procédure, non une conclusion sur le fond.
Mais elle illustre l’élargissement du débat judiciaire : au-delà des faits reprochés à Netanyahou, la défense cherche désormais à interroger les conditions mêmes de leur mise en accusation.
Trois affaires, mais pas une seule réponse
Faut-il en conclure que les trois dossiers s’effondrent ? Non: l’affaire 1000 concerne les cadeaux reçus de personnalités fortunées et les éventuelles contreparties qui leur auraient été associées. L’affaire 2000 porte sur les discussions entre Netanyahou et Arnon Mozes, propriétaire du quotidien Yedioth Ahronoth, concernant notamment leur traitement médiatique et leurs intérêts respectifs. L’affaire 4000 concerne les relations entre les décisions réglementaires favorables à Bezeq et le traitement éditorial du site Walla.
Les qualifications pénales, les preuves et les difficultés juridiques ne sont pas identiques: il serait donc imprudent de déduire des problèmes soulevés dans l’affaire 4000 une invalidation automatique des deux autres dossiers.
Mais il serait tout aussi imprudent de traiter les anomalies reconnues comme des détails dépourvus d’importance. D’autant qu’en juin 2026, les juges avaient de nouveau invité le parquet à envisager l’abandon du chef d’accusation de corruption dans l’affaire 4000, compte tenu des difficultés qu’ils percevaient dans sa démonstration. Cette invitation n’avait pas valeur d’acquittement.
Elle constituait néanmoins un signal judiciaire important.
Ce que ce procès oblige désormais à regarder
À une semaine des élections législatives israéliennes du 27 octobre, chaque audience prend inévitablement une dimension politique. Les partisans de Netanyahou y voient la confirmation de leurs critiques contre les enquêtes. Ses adversaires rappellent que les accusations n’ont pas disparu et que le Premier ministre doit répondre devant la justice comme tout citoyen.
Mais la question fondamentale ne devrait pas dépendre des sympathies politiques. Une démocratie doit pouvoir poursuivre un chef de gouvernement lorsque des éléments le justifient. Elle doit aussi garantir que ces poursuites reposent sur des enquêtes régulières, des preuves discutées contradictoirement et des qualifications pénales rigoureusement établies.
C’est ce double impératif qui donne à ce procès toute son importance.
Le témoignage de Mandelblit ne démontre pas que les trois affaires étaient dépourvues de fondement. Il établit en revanche que certaines questions relatives aux autorisations d’enquête et aux droits de la défense méritent une réponse judiciaire précise. Et cette réponse, à ce jour, n’est pas entièrement apportée.
HaBayta continuera donc à suivre les audiences, sans préjuger de leur issue.
Parce qu’un procès de cette importance ne peut être jugé ni à l’applaudimètre politique ni à la seule lecture des réquisitions.
Sarah Cattan — HaBayta
Sources : Ynetnews, The Jerusalem Post, N12 et Walla, comptes rendus du 20 octobre 2026 ; The Times of Israel, comptes rendus des 11 et 12 octobre et du 29 juin 2026.



