Au soir de la première journée du procès de Rima Hassan devant le tribunal correctionnel de Paris, Maître Corine Serfati-Chetrit, avocate du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA), a fait parvenir ses réponses aux questions que lui avait adressées Sarah Cattan, directrice de HaBayta et vice-présidente du BNVCA.
Au cœur de cet entretien, il y a naturellement le procès de l’eurodéputée, poursuivie pour des faits qualifiés d’apologie du terrorisme. Mais il y a aussi tout ce que les audiences ne montrent pas : les plaintes qui s’accumulent, les procédures qui s’éternisent, les difficultés rencontrées par les parties civiles et le travail collectif des avocats engagés contre l’antisémitisme.
Où s’arrête la liberté d’expression ? Quand commence l’apologie du terrorisme ? Comment les associations peuvent-elles répondre à la multiplication des actes antisémites ? Et qu’attendent encore les victimes de la justice ?
Maître Corine Serfati-Chetrit répond sans détour. Avec une conviction qui traverse l’ensemble de ses réponses : « Ce combat est essentiel et même existentiel. »
Les questions ont été préparées avant l’ouverture du procès, les 19 et 20 octobre 2026. Les réponses de Maître Serfati-Chetrit sont parvenues à HaBayta dans la soirée du 19 octobre.
I. Le BNVCA : une longue bataille judiciaire
Sarah Cattan — Maître Serfati-Chetrit, chère Corine, Rima Hassan comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris. Est-ce pour vous l’aboutissement d’un long combat judiciaire ou seulement une étape dans une bataille qui est loin d’être terminée ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Bonjour Sarah.
Ce procès est à la fois l’aboutissement d’un long combat judiciaire, puisque ce n’est pas la première plainte déposée contre Madame Rima Hassan. Depuis le 7 octobre 2023, elle a souvent tenu des propos qui ont justifié des plaintes.
Mais c’est aussi une bataille qui est loin d’être terminée.
L’audience des 19 et 20 octobre est une étape importante : c’est la première fois qu’elle comparaît devant un tribunal correctionnel pour des faits graves, qualifiés d’apologie du terrorisme.
C’est une décision de justice qui est attendue par le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, que je représente. Mais pas seulement : elle est attendue, bien évidemment, par toute la communauté juive de France et même au-delà, ainsi que par tous les Français attachés à la démocratie et à nos valeurs républicaines.
Malheureusement, je crains que cette bataille soit loin d’être terminée…
Sarah Cattan — Combien de plaintes le BNVCA a-t-il déposées ces dernières années pour des faits d’antisémitisme, d’incitation à la haine ou d’apologie du terrorisme ? Et surtout, combien ont réellement abouti à des poursuites ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Nous avons déjà déposé plusieurs dizaines de plaintes, plaidé et obtenu plusieurs dizaines de jugements.
Vous devez savoir qu’actuellement, et depuis plusieurs mois, les faits qui justifieraient le dépôt de plaintes et des poursuites sont tellement nombreux que nous devrions pouvoir déposer plusieurs plaintes par jour.
Ce n’est possible ni pour nous, en termes de gestion, ni pour les juridictions, en raison de leur capacité à étudier l’ensemble des plaintes et à engager des poursuites.
C’est dire à quel point la montée de l’antisémitisme, qui s’est débridé dans des conditions aussi graves qu’intolérables, nécessiterait, pour poursuivre tous les faits, des moyens et un temps extrêmement importants.
Elle est là, la réalité.
Avec l’équipe du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, nous réfléchissons justement aux moyens d’apporter une réponse à chaque acte antisémite.
Sarah Cattan — Je voudrais vous poser une question très directe : à force de plaintes classées sans suite, les associations qui combattent l’antisémitisme finissent-elles par avoir le sentiment de travailler contre un mur ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Je vais nuancer ma réponse.
Depuis le 7 octobre, nous avons obtenu énormément de jugements favorables et, chaque fois qu’il y a eu un procès, nous avons obtenu gain de cause.
C’est vrai que certaines plaintes ne donnent pas lieu à des poursuites et sont classées sans suite, principalement lorsque les plaintes sont déposées contre des hommes politiques.
Mais, loin d’avoir le sentiment de travailler contre un mur, nous multiplions au contraire les efforts pour obtenir des comparutions, comme dans le cas de Madame Rima Hassan.
Sarah Cattan — Que se passe-t-il concrètement lorsqu’une plainte n’aboutit pas ? Est-ce un manque de preuves, une difficulté juridique à qualifier les faits, une surcharge des juridictions ou parfois une insuffisante volonté de poursuivre ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Cela peut tenir à toutes les causes que vous avez évoquées.
II. Derrière le procès, le travail collectif des avocats
Sarah Cattan — Le BNVCA est notamment représenté dans ce dossier par vous-même et intervient avec un travail collectif important. Qui sont les artisans de cette mobilisation judiciaire, souvent invisibles pour le public ? Et quelle place tient votre collaboration avec Maître Charles Baccouche ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Le procès de Madame Rima Hassan est extrêmement lourd en termes de charge de travail.
Le dossier a déjà été appelé au mois de juillet dernier et a fait l’objet d’un renvoi.
Il y a de nombreuses parties civiles, deux procureurs de la République et des conclusions volumineuses signifiées par la défense la veille de l’audience.
Il y a effectivement un travail d’équipe.
Une cohésion de l’équipe du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, notamment avec son président, Monsieur Attal, et avec son vice-président, Monsieur Baccouche, avec qui j’entretiens une collaboration étroite, puisqu’il a été avant moi avocat du BNVCA.
Nous échangeons beaucoup avant de déposer une plainte et à tous les stades de la procédure.
Ces dossiers sont techniques et difficiles. Ils nous obligent à une collaboration importante, enrichissante et essentielle.
Sarah Cattan — Vous avez reçu vendredi soir de longues conclusions de la défense de Rima Hassan, alors que l’audience était prévue lundi matin. Qu’y avait-il exactement dans ces conclusions ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Des moyens auxquels nous nous attendions : contestations de la recevabilité des parties civiles, demandes d’immunité parlementaire et confusion entre liberté d’expression, liberté d’opinion et délit d’apologie du terrorisme.
La liberté et les droits ont tous une limite : l’abus de droit.
Faire l’apologie du terrorisme, inciter à la haine antisémite sont des délits graves, et non des opinions.
Aucune « immunité » ne protège ni ne doit protéger les auteurs de délits, quelle que soit leur place.
Sarah Cattan — Comment un avocat peut-il sérieusement assurer la défense des intérêts de ses clients lorsqu’il reçoit un tel volume d’écritures à la dernière minute ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Nous en avons l’habitude. Je m’attendais à ces arguments, que j’ai reçus sans surprise.
Sarah Cattan — En juillet, c’était la défense de Rima Hassan qui demandait un renvoi, en invoquant notamment la communication tardive de conclusions des parties civiles. Cette fois, les parties civiles se sont retrouvées devant quelque 200 pages transmises quelques jours avant l’audience. Que vous inspire cette situation ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Vous avez raison…
La défense essaie par tous les moyens de retarder, et même d’éviter, un procès.
J’y vois une tentative de complexifier un dossier tristement simple.
Sarah Cattan — Estimez-vous qu’il s’agit d’une stratégie de défense parfaitement légitime ou d’une utilisation de la procédure susceptible d’épuiser, voire de décourager, les parties civiles ? Quels éléments vous permettent de distinguer les deux ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Cela ne dissuadera aucune partie civile, et en tout cas pas moi.
J’attendais avec impatience et intérêt que les débats débutent et, surtout, que justice soit rendue… enfin.
Il n’y a pas de motif de renvoi. Les parties civiles ont conclu et la procédure est orale devant le tribunal correctionnel, je le rappelle.
III. Liberté d’expression ou apologie du terrorisme ?
Sarah Cattan — Revenons au cœur du dossier. L’eurodéputée est poursuivie à propos d’une publication faisant référence à Kōzō Okamoto, l’un des auteurs de l’attentat de l’aéroport de Lod en 1972. À quel moment, juridiquement, la reprise de propos ou la mise en valeur de la figure d’un terroriste peut-elle constituer une apologie du terrorisme ?
Me Corine Serfati-Chetrit — On ne défend pas une cause de manière légitime, on ne se situe plus simplement dans la liberté d’expression ou d’opinion, lorsqu’on prend comme exemple de défense légitime Monsieur Okamoto, un terroriste définitivement condamné pour des actes terroristes.
C’est ce que je soutiendrai devant les juges du tribunal correctionnel de Paris.
Sarah Cattan — La défense invoquera vraisemblablement la liberté d’expression et le contexte politique palestinien. Où se situe la frontière entre défendre une cause nationale, même radicalement, et légitimer la violence terroriste ?
Me Corine Serfati-Chetrit — La liberté d’expression est un droit qui a pour limite l’abus de droit. C’est, selon moi, le cas en l’espèce.
Il n’y a plus de liberté d’expression quand on commet un délit.
Sarah Cattan — Rima Hassan est députée européenne et juriste de formation. Son statut politique et sa connaissance du droit peuvent-ils intervenir dans l’appréciation judiciaire de ses propos ? Ou la loi doit-elle les apprécier exactement comme ceux de n’importe quel citoyen ?
Me Corine Serfati-Chetrit — On ne peut que considérer qu’elle n’ignore pas ce qu’elle dit et les conséquences de ses propos.
Sarah Cattan — Au-delà des faits précis jugés dans ce procès, ses interventions publiques répétées posent-elles, selon vous, une question plus large de responsabilité politique ? Comment éviter de confondre cette question avec la qualification pénale des faits poursuivis ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Elle a une responsabilité indéniable dans les messages qu’elle diffuse, surtout auprès des millions de personnes qui la suivent sur ses comptes de réseaux sociaux.
Sarah Cattan — Rima Hassan bénéficie d’un soutien politique et militant important. Pensez-vous que cette mobilisation puisse exercer une pression sur le climat dans lequel se déroule le procès ? Et quelles garanties permettent de préserver la sérénité des débats ?
Me Corine Serfati-Chetrit — J’ai confiance en l’impartialité de la justice.
IV. Les mots, les violences et les victimes
Sarah Cattan — Après les violences, les incendies et les dégradations survenus en France ces derniers jours, estimez-vous que les responsables politiques ont une obligation particulière de mesurer la portée de leurs déclarations ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Il est toujours important de rappeler que les mots précèdent les passages à l’acte de violence.
C’est aussi le dossier d’aujourd’hui.
Sarah Cattan — Vous êtes confrontée aux plaintes, aux dossiers, aux audiences. Mais derrière les procédures, il y a des hommes et des femmes. Qu’entendez-vous de la part des victimes d’antisémitisme que la société française ne semble pas vouloir entendre ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Jusqu’où ? Jusqu’à quand cette montée de l’antisémitisme et cette aggravation des faits ?
Les victimes sont, à juste titre, inquiètes de la montée de l’antisémitisme, de la gravité croissante des actes antisémites et de sa banalisation.
La question récurrente est celle-ci : jusqu’où ? Pourquoi les hommes politiques qui banalisent l’antisémitisme par leurs propos ne sont-ils ni poursuivis ni condamnés ?
V. Un combat « essentiel et même existentiel »
Sarah Cattan — Vous arrive-t-il de penser que le combat judiciaire contre l’antisémitisme est devenu disproportionné par rapport aux moyens humains et financiers dont disposent les associations ?
Me Corine Serfati-Chetrit — Non, au contraire. Ce combat est essentiel et même existentiel.
Sarah Cattan — Maître Serfati-Chetrit, qu’attendez-vous véritablement de la justice : une condamnation, une clarification du droit ou enfin la reconnaissance de la gravité des faits dénoncés ?
Me Corine Serfati-Chetrit — J’attends que justice soit rendue, parce que les faits délictueux sont, selon moi, constitués et établis.
Il est urgent que justice soit rendue.
Et j’ai confiance.
Entretien réalisé par Sarah Cattan, directrice de HaBayta et vice-présidente du BNVCA, avec Maître Corine Serfati-Chetrit, avocate du BNVCA.
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