Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, Charles Rojzman interroge moins la menace spectaculaire que ce qui travaille les sociétés européennes à bas bruit. Islamisme, antisémitisme, fragmentation du réel, affaiblissement de la transmission : autant de phénomènes distincts dont il demande s’ils finissent, malgré tout, par raconter une même histoire.
Il y a vingt-cinq ans, le 11 septembre 2001, deux tours brûlaient dans le ciel bleu de New York et nous éprouvions, au milieu de l’horreur, cette étrange consolation que procure un ennemi lorsqu’il a la politesse de se montrer : il avait des avions, des kamikazes, un chef barbu dans une montagne, une organisation appelée Al-Qaïda et quelques milliers de cadavres pour signature. L’Occident pouvait prononcer le mot de guerre sans craindre de se tromper de vocabulaire.
Nous pensions que la suite ressemblerait à cela : des explosions, des commandos, des revendications, des morts innombrables.
Pendant ce temps, l’Europe changeait d’une manière beaucoup moins spectaculaire. L’immigration, la démographie, des quartiers qui se transformaient, des revendications religieuses qui entraient dans les écoles, les hôpitaux, les entreprises et les administrations posaient une question que l’on préférait souvent laisser dans l’ombre : jusqu’où une société peut-elle accueillir des cultures différentes sans perdre la certitude de ce qu’elle-même veut transmettre ?
Des millions de musulmans européens vivent paisiblement dans ces sociétés et n’ont évidemment aucune intention de les détruire. Les confondre avec les islamistes serait aussi absurde que de nier l’existence d’un islamisme qui, lui, considère nos faiblesses, notre mauvaise conscience, nos divisions et quelquefois notre peur de discriminer comme autant de portes entrouvertes.
Cet islamisme n’a nul besoin de faire exploser une bombe chaque matin pour agir sur les rapports de force, les habitudes et les limites de ce qui peut être exigé au nom de la religion.
Puis les morts commencèrent à porter des noms de villes, de journaux, d’écoles, de salles de spectacle et de rues : Madrid, Londres, Toulouse, Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, le Bataclan, Nice, Samuel Paty, Dominique Bernard.
Chaque fois nous déposâmes des fleurs, allumâmes des bougies, observâmes une minute de silence et jurâmes que nous ne céderions rien. Puis nous rentrâmes chez nous avec cette remarquable faculté européenne de considérer le prochain mort comme un événement entièrement nouveau, possédant ses circonstances particulières et, si possible, aucune mémoire.
Nous avons inventé une manière raffinée de ne pas voir : regarder chaque chose séparément.
Une église brûle : toutes les églises ne brûlent évidemment pas pour les mêmes raisons. Un cimetière est profané : il faut connaître les auteurs. Un homme frappe au couteau : il peut être fou. Un policier est attaqué : il peut s’agir de délinquance.
Tout cela est vrai.
Tellement vrai même que l’accumulation de vérités particulières finit parfois par nous dispenser de rechercher une vérité générale.
Puis vint le 7 octobre. Puis Gaza.
Et avec Gaza, une guerre du Proche-Orient entra brutalement dans les rues européennes. Les drapeaux palestiniens couvrirent les manifestations, le mot « intifada » devint presque séduisant dans la bouche de jeunes gens qui n’en connaîtront probablement jamais le prix, tandis qu’Israël cessait, pour certains, d’être un État dont on peut contester ou condamner la politique pour devenir la figure universelle du mal occidental, colonial et racial.
Les Juifs de Paris, Londres, Bruxelles ou ailleurs redécouvraient cette vieille particularité de leur histoire : devoir parfois répondre de guerres auxquelles ils ne participent pas.
Tous les défenseurs des Palestiniens ne sont pas antisémites. Tous les antisionistes ne rêvent pas nécessairement de s’en prendre aux Juifs. Tous ceux qui portent un drapeau palestinien ne souhaitent pas la disparition d’Israël.
Mais les antisémites ont parfaitement compris l’avantage de parler désormais d’Israël. Les vieilles haines savent changer de vocabulaire lorsque l’ancien devient inconvenant.
Alors que reste-t-il lorsque nous mettons bout à bout les attentats, les profanations, certaines attaques au couteau, l’antisémitisme, les appels à l’intifada, les intimidations religieuses et la progression d’un islamisme qui peut être révolutionnaire sans être toujours terroriste ?
Certains répondent : le djihad.
D’autres : des faits divers.
Mais peut-être cette alternative nous empêche-t-elle précisément de comprendre ce qui se passe.
Il n’est nullement nécessaire que le même homme organise un attentat, profane un cimetière, attaque un policier et appelle à l’intifada pour que des phénomènes différents produisent parfois des effets convergents. Il n’est pas davantage nécessaire qu’ils soient tous reliés entre eux pour que leur accumulation transforme la manière dont une population perçoit son pays, sa sécurité et son avenir.
Entre le complot et le hasard existe quelque chose que nous avons presque oublié : l’Histoire.
Une civilisation ne se transforme pas nécessairement sous les bombes.
Elle peut continuer longtemps à prendre son café aux terrasses, envoyer ses enfants à l’école, remplir les stades, organiser des élections et écouter ses ministres expliquer que la situation est sous contrôle, tandis que s’effritent lentement la confiance dans ses lois, ses frontières, son histoire, son autorité et jusqu’à son droit de demander à ceux qui viennent vivre chez elle de respecter ce qu’elle est.
C’est peut-être là que se trouve le véritable problème de l’islamisation européenne : non dans le fantasme d’une armée musulmane occupant progressivement le continent, mais dans la rencontre entre une religion devenue beaucoup plus visible et parfois plus revendicative, des mouvements islamistes parfaitement conscients de leurs objectifs et une Europe qui ne sait plus très bien ce qu’elle-même considère comme non négociable.
On ne peut intégrer personne à une civilisation qui hésite à dire ce qu’elle est. On ne peut transmettre un héritage en commençant par expliquer à ses héritiers qu’il n’est constitué que de crimes.
L’islamiste le comprend peut-être mieux que nous : une société qui doute continuellement de la légitimité de son histoire, de sa culture et de son autorité offre à ceux qui possèdent, eux, des convictions très solides un avantage considérable. Non parce qu’ils seraient nécessairement plus nombreux ou plus puissants, mais parce que la certitude d’une minorité organisée peut peser lourd face à l’incertitude d’une majorité qui ne sait plus exactement ce qu’elle est autorisée à défendre.
Voilà peut-être ce que nous n’avions pas compris le 11 septembre 2001.
Nous regardions les tours tomber et pensions que la menace ferait toujours autant de bruit, qu’elle aurait toujours des chefs, des commandos, des frontières et cette brutalité spectaculaire qui permet au moins de reconnaître ce qui vous attaque.
Vingt-cinq ans plus tard, quelque chose travaille l’Europe plus silencieusement.
Nous ne savons pas encore s’il faut chercher l’unité entre les événements ou seulement constater leurs convergences. Peut-être notre erreur serait-elle précisément de vouloir trancher trop vite, soit en affirmant que tout est lié, soit en décrétant que rien ne l’est.
Car l’Histoire ne prévient pas ceux qui la vivent du nom qu’elle donnera plus tard aux événements qu’ils traversent.
Le 11 septembre 2001, nous savions que quelque chose avait commencé parce que deux tours s’effondraient devant nos yeux.
Vingt-cinq ans plus tard, la question est autrement plus inquiétante :
saurions-nous reconnaître ce qui commence lorsqu’aucune tour ne tombe ?


