Philippe d’Anière nous avait prévenus. Il est passé à l’acte. Ses photographies de tables de bon vivant sont devenues, sous le pinceau de Vadim Korniloff, des natures mortes tirées ensuite à dix exemplaires. La rencontre de deux personnages qui n’ont jamais beaucoup goûté le consensuel. Derrière le clin d’œil, un véritable travail d’artiste.
On avait d’abord cru à une plaisanterie de Philippe d’Anière. C’eût été assez conforme au personnage. Après Saint-Tropez, Coco, les plages privées et les considérations sur l’état de la France, voici donc la plancha élevée au rang d’œuvre d’art.
Seulement voilà : Philippe ne s’est pas contenté de photographier son déjeuner et de l’encadrer. Il a confié ses images à son ami Vadim Korniloff.
Et Korniloff est peintre. Un vrai. Né en 1972, autodidacte, il expose depuis 2007, de Beyrouth à New York, Paris, Luxembourg ou Nice. Il illustre Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, des romans ; écrit lui-même ; fréquente Figuration Critique ; a reçu plusieurs prix. Son univers, volontiers expressionniste, naïf et surréaliste, promène ses personnages déformés entre poésie, ironie et inquiétude. Vadim Korniloff
L’homme possède surtout quelques dispositions naturelles pour s’entendre avec Philippe d’Anière. En 2013, Korniloff avait lancé W.C. National : des peintures accrochées dans les toilettes d’une trentaine de restaurants de Metz, pied de nez à l’art conceptuel et à l’inévitable urinoir de Duchamp. Vadim Korniloff
On commence à comprendre. D’un côté, Philippe compose ses planchas, les photographie et leur donne cette esthétique très personnelle du déjeuner pris au sérieux. De l’autre, Korniloff reprend ces images et les peint à l’acrylique : crevettes, poisson, poulet, sandwich, saumon.
Le résultat s’appelle, avec une parfaite absence de modestie :
Nature morte pour bon vivant !
Les œuvres originales, signées Korniloff, sont proposées à 1 000 euros. Elles donnent ensuite lieu à des reproductions digigraphiques FineArt, grand format, limitées à dix exemplaires, vendues 300 euros. La boutique de l’artiste présente explicitement la série comme une collaboration artistique exclusive. Vadim Korniloff
Il fallait quand même un certain culot. Prendre une plancha de crevettes, la faire entrer dans l’histoire très encombrée de la nature morte, la numéroter, la signer et annoncer : 300 euros le tirage, 1 000 l’original.
Mais le plus amusant est peut-être que, lorsqu’on regarde le reste du travail de Korniloff, la plancha paraît presque sage. Chez lui, les anges ont les pieds nus, Rimbaud devient une drôle de procession humaine, les cafés se peuplent de visages inquiétants et burlesques. Son monde est beaucoup moins décoratif qu’il n’en a l’air.
Alors finalement, ces deux-là étaient faits pour se rencontrer.
Trois exemplaires auraient trouvé acquéreur dès le lancement. Après tout, pourquoi pas ? Warhol avait ses boîtes de soupe. D’Anière et Korniloff auront leurs planchas.
Voir la série Nature morte pour bon vivant ! sur la boutique de Vadim Korniloff
La série sur la boutique de Vadim Korniloff


