En trois jours, trois scènes. Marine Tondelier interrogée sur les présidents qui l’ont précédée. Manuel Bompard face à Thierry Breton sur l’économie. Puis Vincent Trémolet de Villers, sur Europe 1, posant la question de l’effondrement du niveau politique. Ce n’est pas une affaire de diplômes. C’est peut-être plus grave : que demandons-nous encore à ceux qui prétendent gouverner un pays ?
Mardi soir, devant LCI, j’ai eu un moment de sidération. Thierry Breton face à Manuel Bompard. Deux hommes assis dans le même studio. Deux responsables politiques. Deux contradicteurs auxquels le dispositif télévisuel accordait, fort légitimement, le même temps de parole, le même fauteuil, le même micro.
Et pourtant quelque chose me gênait.
Pas seulement ce qu’ils disaient. Mais d’où ils parlaient.
Sur la dette, la fiscalité, les très hauts patrimoines, les marchés, l’un avançait depuis des décennies passées à administrer des entreprises, des budgets, un ministère, puis une immense machine européenne ; l’autre défendait un programme politique dont il maîtrise parfaitement l’architecture et les arguments. Le débat du 8 septembre sur LCI opposait bien Manuel Bompard, coordinateur de LFI, à Thierry Breton, ancien ministre de l’Économie et ancien commissaire européen.
Il serait alors tellement facile d’écrire : d’un côté le sachant, de l’autre l’ignorant: ce serait faux, et ce serait passer à côté du sujet.
Manuel Bompard est ingénieur diplômé de l’Ensimag et docteur en mathématiques appliquées. Il a même travaillé dans une jeune entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle. Nous ne sommes donc nullement devant un homme dépourvu de formation intellectuelle.
Thierry Breton est lui aussi ingénieur. Mais son curriculum raconte autre chose : Bull, Thomson, France Télécom, Atos ; le ministère de l’Économie et des Finances ; Harvard ; puis la Commission européenne. Autrement dit, des décennies pendant lesquelles les idées rencontrent ce matériau obstiné que l’on appelle le réel : des salariés, des créanciers, des États, des budgets, des crises, des décisions dont il faut ensuite assumer les conséquences.
Et c’est cela, peut-être, que j’entendais.
La différence entre connaître un raisonnement et avoir éprouvé ses conséquences.
La différence entre expliquer ce que l’on fera et savoir ce qui peut arriver après qu’on l’a fait. Entre une conviction et une décision.
Une autre scène avait précédé celle-là.
Deux jours plus tôt, Marine Tondelier était l’invitée du Grand Entretien de Darius Rochebin sur LCI. Le journaliste lui proposa un exercice qui n’avait rien d’un grand oral de l’ENA : dire quelques mots des présidents de la Ve République.
De Gaulle passa encore l’épreuve.
Puis vint Pompidou.
Silence, hésitation, absence de souvenir. À propos de plusieurs présidents antérieurs à sa génération, la responsable écologiste ramena spontanément la question à ce qu’elle avait personnellement connu. La séquence, largement commentée depuis, a notamment été résumée par cette formule : « Je n’étais pas née. » Sur Giscard, elle établit essentiellement un parallèle avec Macron ; sur Mitterrand, elle dit ne pas avoir de souvenir de lui au pouvoir avant de citer l’abolition de la peine de mort ; sur Chirac, lui reviennent notamment « manger des pommes » et les Guignols.
Soyons justes: Marine Tondelier ne pense évidemment pas que l’Histoire a commencé le jour de sa naissance. (Ce serait lui faire un procès trop simple ).
Mais c’est précisément la réponse « je n’étais pas née » qui m’arrête: car enfin, nous n’étions pas nés sous Louis XIV. Nous n’étions pas à Austerlitz. Nous n’avons pas assisté au discours de Clemenceau. La plupart d’entre nous n’étaient pas dans Londres en juin 1940.
Et pourtant nous sommes les héritiers de tout cela.
C’est même à cela que servent l’Histoire, les livres, l’école et la culture : à nous donner accès à ce que nous n’avons pas vécu. À nous empêcher de croire que notre expérience personnelle constitue la frontière du connaissable. À faire de nous les contemporains des morts.
Il ne s’agit donc pas de reprocher à une femme née en 1986 de ne pas avoir de souvenirs de Georges Pompidou. Quelle absurdité.
Il s’agit de s’interroger sur le réflexe lui-même : pourquoi convoquer le souvenir lorsqu’on vous interroge sur l’Histoire ? Un candidat à la présidence de la République n’a pas à avoir « connu » Richelieu, Clemenceau, de Gaulle ou Pompidou: il doit savoir qu’ils ont existé avant lui. Il doit savoir ce qu’ils ont fait. Il doit être capable d’habiter une histoire qui excède infiniment sa propre biographie, car gouverner un pays, ce n’est pas commencer une histoire: c’est entrer dans une histoire commencée sans vous, et … essayer de ne pas l’abîmer avant de la transmettre.
Ce matin, troisième scène.
J’allume Europe 1 et j’entends Vincent Trémolet de Villers. Son éditorial s’intitule : « PISA : en politique, le niveau s’effondre aussi ». À partir de la chute du niveau scolaire français, il élargit la question au personnel politique et convoque, non sans ironie, Les Sous-doués passent le bac.
Mes deux soirées se sont rejointes. Tondelier. Bompard face à Breton.
Puis cette question du niveau. Mais qu’est-ce donc que le niveau ? Certainement pas l’accumulation des diplômes: l’exemple Bompard suffit à l’établir. On peut avoir accompli des études remarquables et donner malgré tout, dans un autre champ, le sentiment d’un rapport au monde extrêmement médiatisé par un système de pensée.
Inversement, l’expérience n’est pas l’infaillibilité. Thierry Breton peut se tromper. Il a pris des décisions contestées. Son parcours à la tête d’entreprises peut et doit lui-même être discuté.
Ce n’est pas le sujet, lequel est plus élémentaire.
Qu’exigeons-nous de quelqu’un qui veut gouverner ? La démocratie n’a jamais dit que toutes les compétences se valaient. une démocratie repose sur une égalité magnifique : une voix vaut une voix. Celle du professeur ne pèse pas davantage dans l’urne que celle de son élève, celle du riche pas davantage que celle du pauvre, celle du ministre pas davantage que celle du citoyen anonyme.
Mais nous avons curieusement laissé cette égalité civique contaminer notre rapport au savoir. Comme si, puisque toutes les voix valent également dans l’isoloir, toutes les paroles devaient désormais valoir également sur tous les sujets.
Non: l’égalité des personnes n’est pas l’égalité des compétences, et dire cela n’a rien d’aristocratique: lorsque nous devons être opérés, nous ne demandons pas à douze citoyens tirés au sort de choisir la technique chirurgicale, lorsque nous entrons dans un avion, nous n’organisons pas un référendum parmi les passagers pour fixer l’altitude. Pourquoi alors aurions-nous fini par considérer que gouverner un État moderne — sa dette, son industrie, sa défense, son énergie, son école, sa diplomatie — serait l’une des rares activités humaines ne requérant aucune compétence spécifique ?
Évidemment, l’expert n’a pas vocation à gouverner à la place du politique. La politique commence même précisément là où plusieurs choix techniquement possibles s’offrent à nous et où il faut décider selon une conception du bien commun.
Mais encore faut-il connaître le prix du choix, savoir que certaines décisions ferment des portes, que certains chiffres ne disparaissent pas parce qu’ils contrarient une théorie, que les autres États existent, que les marchés réagissent, que les peuples aussi, que l’Histoire a déjà essayé certaines choses avant nous.
Choisir suppose encore de connaître suffisamment le possible pour ne pas promettre l’impossible.
La télévision fabrique une égalité optique
Il y a enfin quelque chose que le débat Breton-Bompard rendait presque visible: la télévision adore la symétrie. Deux invités. Deux pupitres. Deux chronomètres. Une affirmation pour l’un, une réponse pour l’autre. Puis le bandeau : « LE DÉBAT ».
Tout devient ainsi comparable, et l’égalité du dispositif finit insensiblement par produire une égalité d’autorité.
Le téléspectateur n’est plus toujours invité à se demander : lequel sait ? Lequel a fait ? Lequel apporte une donnée vérifiable ? Lequel répond réellement à l’objection ? Il est invité à décider : lequel gagne ? Qui a eu la meilleure formule ? Qui a cloué le bec à l’autre ? Qui a produit l’extrait de vingt secondes qui circulera demain sur X ?
La compétence politique nouvelle devient alors une compétence médiatique. Savoir occuper l’espace. Ne jamais laisser paraître l’hésitation. Répondre avant que la question soit terminée. Transformer toute objection en confirmation de ce que l’on pensait déjà. Et surtout, surtout : ne jamais dire “je ne sais pas”.
C’est pourtant peut-être là que commence le niveau.
Savoir ce que l’on ne sait pas
Le niveau n’est pas tout savoir. Personne ne sait tout. Le niveau, c’est d’abord savoir mesurer son ignorance. C’est avoir assez appris pour apercevoir l’immensité de ce que l’on ignore encore, avoir assez exercé le pouvoir pour connaître la différence entre une bonne intention et un bon résultat, avoir assez lu l’Histoire pour comprendre que le monde n’a pas attendu notre naissance, savoir écouter quelqu’un qui connaît mieux que soi une question sans vivre cette supériorité ponctuelle comme une humiliation.
Autrement dit, le contraire du niveau n’est peut-être même pas l’ignorance: c’est l’ignorance devenue suffisante. Vous savez? Celle qui ne rougit plus. Qui ne s’interroge plus. Celle qui considère qu’une conviction vaut une connaissance et qu’une légitimité électorale dispense de tout apprentissage.
Nous mesurons sans cesse le niveau des autres. Celui des élèves. Celui des professeurs. De l’université. Celui de l’orthographe. des mathématiques. Nous établissons des classements internationaux et nous nous effrayons lorsque la France descend.
Mais quel examen faisons-nous passer à ceux qui demandent à gouverner soixante-huit millions de personnes ?
Aucun.
Et peut-être est-ce normal : la démocratie ne recrute pas ses dirigeants par concours. Mais cela ne devrait pas nous interdire, à nous électeurs, journalistes, citoyens, d’avoir des exigences.
Pas nécessairement davantage de diplômes. Mais davantage de culture. Davantage de curiosité. D’expérience du monde extérieur au parti. Davantage de capacité à distinguer ce que l’on sait de ce que l’on croit.
Et surtout, surtout, cette vertu qui paraît devenue presque incompatible avec la communication politique contemporaine : la conscience de la complexité.
Alors oui, Trémolet de Villers m’a fait sourire ce matin avec ses Sous-doués. Mais la question ne me fait pas du tout rire, car elle ne concerne ni Marine Tondelier seule, ni Manuel Bompard seul, ni même la gauche seule: elle nous concerne.
Avons-nous encore le niveau d’exigence nécessaire pour choisir ceux qui prétendent nous gouverner ?
Sarah Cattan



