Richard Kenigsman ouvre les portes de son atelier et raconte une collaboration singulière : celle d’un artiste avec une intelligence artificielle. Sans confusion des rôles — et sans esprit de sérieux.
Certains lecteurs me demandent si je me fais aider par l’intelligence artificielle pour réaliser mes comic strips, Du côté de chez James Ensor et How do you Jew? pour Habayta.org.
La réponse est simple : oui.
Mais ce « oui » mérite d’être précisé.
L’intelligence artificielle — ici ChatGPT/Codex — n’entre pas dans un atelier vide. Elle entre dans un univers que je construis depuis près de quarante ans : mes dessins, mes personnages, mes masques, mes crânes, mon goût du grotesque et du burlesque, mon rapport à James Ensor, le roi Habayta, le prince journaliste, mes préoccupations et ma manière très personnelle de faire trébucher les certitudes.
Elle n’a inventé ni ce monde, ni ses obsessions, ni la nécessité qui me pousse à créer. Elle rencontre un atelier déjà habité.
Cet atelier se déploie aujourd’hui, pour HaBayta, en trois séries : HaBayta — épisodes 0000x, chronique dessinée de la maison et de son petit théâtre intérieur ; HaBayta Shabbat, rendez-vous à part, plus suspendu ; et Du côté de chez James Ensor, série plus libre, sans nécessaire numérotation, où reviennent les masques, les fantômes, le grotesque et l’univers qui m’accompagne depuis longtemps.
Trois séries, mais un même atelier.
Un atelier habité.
Concrètement, je lui apporte un dessin, une situation, un personnage, une première réplique ou parfois une idée encore informe. Je fixe la règle du jeu, le style, le rythme et l’esprit de chaque série. L’IA observe, propose des dialogues, imagine une chute, cherche un contre-gag et m’aide parfois à transformer les images, à construire les cases ou à composer la planche.
Sa participation est réelle, active et quelquefois décisive. Elle me surprend, et c’est précisément ce que j’attends d’elle.
Mais il ne s’agit jamais de presser sur un bouton pour recueillir une œuvre toute faite.
Je choisis, je refuse, je corrige, je déplace une phrase, je fais reprendre un visage, je supprime une chute trop facile, j’impose un silence ou je recommence entièrement une planche. Nos créations naissent de cet échange, de ces tâtonnements et parfois de nos désaccords.
L’IA fait surgir des possibilités ; il m’appartient de reconnaître celles qui appartiennent véritablement à mon œuvre.
Lorsque je parle de « Richard et Codex, rois du Grand-Guignol burlesque », je nomme donc une véritable collaboration créative, mais une collaboration dont les rôles restent distincts.
J’apporte l’origine, le regard, la mémoire et la direction artistique. Codex agit comme un partenaire de dialogue, un révélateur et parfois un excellent contradicteur. Il repère le gag que mon dessin contenait déjà silencieusement, lui prête une voix et le condense. Moi, je décide si cette voix est juste et si elle mérite d’entrer dans mon travail.
Un jour, Codex a involontairement transformé ma devise :
« Rien n’est plus futile que l’esprit de sérieux »
en une autre phrase :
« Rien n’est plus fertile que l’esprit de sérieux lorsqu’on le fait trébucher. »
Ce lapsus résume admirablement notre méthode. La machine fait trébucher les mots ; l’artiste reconnaît si cette chute mérite de devenir une danse.
L’intelligence artificielle ne remplace donc ni ma main, ni mon œil, ni mon histoire. Elle les prolonge, les stimule et les met parfois à l’épreuve. C’est un outil extraordinaire parce qu’il ne demeure pas silencieux : il répond, propose, résiste et surprend.
Je signe ces créations parce que j’en prends la responsabilité artistique.
Une signature n’est pas une déclaration de solitude : c’est l’engagement d’un auteur envers ses choix.
Et puisque ce texte parle de cette collaboration, il a lui-même été élaboré en dialogue avec Codex, à partir de mes réflexions et de nos conversations.
Je ne pouvais imaginer meilleure manière de joindre la pratique à la parole.
Richard Kenigsman




