Depuis le 7-Octobre, l’accusation de génocide s’est installée au cœur du récit de la guerre à Gaza. Christian Rioux en conteste ici les fondements, revient à la définition juridique du crime de génocide et interroge ce qu’il considère comme une spectaculaire inversion des places : celle de l’agresseur et de la victime.
Que dirait-on si chaque année des centaines de manifestations se déroulaient pour dénoncer un pays agressé alors que l’agresseur, lui, est célébré dans les grandes capitales du monde ?
C’est pourtant ce qui se produit chaque année le 7 octobre. Une date marquée au fer rouge comme le plus grand pogrom depuis la Seconde Guerre mondiale. Qu’importe. Depuis trois ans, on commémore cette abomination en dénonçant la victime au lieu de pleurer les 1 200 Juifs morts dans des circonstances atroces. Qu’on se rappelle seulement Ariel (4 ans) et Kfir Bibas (10 mois) kidnappés avec 249 autres otages et assassinés à mains nues avec leur mère après des mois de captivité.
Par une sorte d’inversion, la victime est devenue l’agresseur et l’agresseur la victime. Car, on l’oublie trop souvent, c’est bien le Hamas soutenu depuis longtemps par l’Iran qui a déclenché cette guerre atroce et personne d’autre. C’est d’ailleurs ce qui avait poussé Emmanuel Macron à proposer aussitôt une « coalition internationale » contre le Hamas. Des mots depuis longtemps envolés.
Une guerre de l’information
C’est dire combien la guerre à Gaza est depuis le début l’objet d’une propagande intensive. D’un côté, Israël pratique un blocus systématique de l’information à Gaza et tente par tous les moyens de couvrir les pertes civiles, même si elle n’en conteste pas les chiffres. C’est ce que font toutes les armées du monde.
De son côté, le Hamas est passé maître dans la manipulation de l’opinion publique internationale. Que l’on prenne seulement un exemple.
En octobre 2023, le « journaliste » Mohammad Jarghoun était tué à Rafah alors qu’il travaillait, disait-on, pour l’agence Smart Media. Des mois plus tard, son visage est apparu, en treillis militaire un bandeau vert autour de la tête, parmi les « martyrs » d’une brigade djihadiste de Rafah. Des dizaines de faux journalistes ont ainsi été répertoriées. La seule BBC en a identifié 53. L’armée israélienne en dénombre 170. Parmi eux, des collaborateurs de l’AFP, Reuter, Radio France et quelques autres dont la mort avait suscité des pétitions dans plusieurs pays, notamment au Québec. Voilà pour les djihadistes travestis en journalistes. Mais les témoignages sont aussi nombreux de reporters détournant leur caméra pour ne pas subir les foudres du Hamas. Le célèbre photographe Motaz Azaiza a ainsi avoué avoir censuré des photos d’otages tabassés par la foule à Gaza le 7 octobre 2023.
Au cœur de cette propagande, on trouve la sempiternelle accusation de génocide. Ce mot est brandi dans toutes les manifestations comme le symbole d’un État devenu «génocidaire », même si Israël demeure la seule démocratie de la région. Ce serait en effet la première fois dans l’histoire qu’une démocratie serait l’auteur d’un génocide, soulignait la spécialiste des crimes contre l’humanité de l’Université de Toulouse Capitole, Catherine Grynfogel (Génocide, le mot, la chose, l’histoire – éditions du Cerf).
Il ne s’agit évidemment pas de nier ou de sous-estimer les souffrances des Palestiniens, mais ce n’est pas parce que 80 % des bâtiments de Gaza ont été partiellement ou entièrement détruits, que le nombre des victimes civiles atteint plusieurs dizaines de milliers, que des atrocités ont été commises et que des politiciens ont eu des propos déshumanisants qu’il s’agit d’un génocide. Le génocide répond à une définition précise et incontournable, ce n’est pas un mot que l’on peut utiliser à la légère sous peine de ne plus rien comprendre aux conflits du XXe et du XXIe siècle.
Au-delà, il n’y a plus rien
Pour le créateur du mot, le juriste polonais Raphael Lemkin, le génocide représentait la destruction systématique et planifié d’une nation, d’un groupe ethnique ou religieux. Lemkin, dont les proches avaient péri dans les camps, avait lu Mein Kampf. Découvrant l’organisation systématique et industrielle des chambres à gaz d’Auschwitz, il parlera de « quelque chose d’inédit ». Dans son esprit, le génocide n’était pas un simple crime de guerre comme en a probablement commis Tsahal et en commettent toutes les armées du monde. De tous les crimes contre l’humanité, il était le crime suprême. Ce que Churchill appelait un « crime sans nom ». Au-delà, il n’y a plus rien.
Au tribunal de Nuremberg, le tortionnaire Otto Ohlendorf avait tenté de comparer les tapis de bombes déversés par les alliés sur des villes comme Dresde aux Einsatzgruppen, ces unités mobiles allemandes qui pratiquait l’assassinat de masse des Juifs. Les juristes avaient refusé cette comparaison outrancière entre des meurtres délibérés et intentionnels (accompagnés de viols et de tortures) et des bombardements de masse, peut-être disproportionnés, mais destinés à terrasser un ennemi dans le cadre de la guerre.
Il y a une dizaine d’années la Serbie et la Croatie s’étaient accusées mutuellement de génocide. Les soutiens à la résistance ukrainienne avaient aussi accusé Moscou de la même chose. Dans les deux cas, la Cour internationale de justice rejeta ces accusations car rien ne prouvait l’intention déterminée et planifiée d’exterminer un groupe défini par son appartenance raciale ou ethnique.
Même les massacres des Khmers rouges contre sa propre population qui firent plus d’un million de morts ont échappé à cette condamnation. Seuls certains dirigeants ont été reconnus coupables de génocide contre la population vietnamienne et une minorité musulmane.
À plus forte raison, comment qualifier de génocide une guerre où l’armée israélienne prévient les civils avant de bombarder, permet l’acheminement d’aide humanitaire, trace des corridors d’évacuation, organise des campagnes de vaccination et transfert des enfants malades vers des hôpitaux. On pourrait à la limite considérer qu’Israël a peut-être, lors d’un blocus de 11 semaines, utilisé la famine comme moyen de pression, ce qui serait un crime de guerre. Mais rien n’indique la moindre volonté d’éliminer jusqu’au dernier des Gazaouis, encore moins des Palestiniens dont environ un million est citoyen israélien.
Des accusations anciennes
Rappelons que Tsahal fait face à un ennemi qui pratique la guérilla urbaine et se cache dans des centaines de kilomètres de tunnels qui débouchent sur des hôpitaux, des écoles et des mosquées. Les affirmations du Hamas selon lesquelles, sur les 70 000 morts palestiniens, 70 % étaient des femmes et des enfants ont vite été contredites, notamment par les quotidiens Libération et Le Temps.
Ce qui n’a pas empêché certaines ONG de mentir effrontément en affirmant que la Cour internationale de justice avait reconnu « un cas plausible de génocide » à Gaza. Une manipulation des mots que l’ancienne présidente de la Cour, Joan Donoghue, avait tenu à dénoncer à la BBC en rappelant que la Cour n’avait rien tranché mais simplement affirmé que les Palestiniens avaient un « droit plausible » à être protégés d’un génocide. La formule mensongère circule toujours dans la presse internationale et québécoise (1).
Ces accusations de génocide sont anciennes et remontent à la création d’Israël alors qu’on a tenté de comparer l’expulsion du territoire de centaines de milliers de Palestiniens (la Nakba ou « catastrophe ») à la Shoah. Comme si une expulsion ou une déportation — dont il faudrait d’ailleurs comprendre le contexte — était comparable à une extermination. Après la guerre de six jours, la propagande soviétique ne se gênera pas non plus pour tracer un parallèle entre sionisme et fascisme. Une accusation reprise partout et qui manifeste une ignorance crasse de l’histoire du sionisme (2).
Se pourrait-il que les milliers jeunes qui manifestent le 7 octobre ne savent plus ce qu’est une guerre ? Et, comment ne pas sentir aussi dans ces accusations une délectation perverse qui consiste à faire du peuple de la Shoah un peuple génocidaire ? Ce qui ferait ainsi de la Shoah un crime parmi d’autres. Si l’on peut penser qu’Israël a gagné en partie la guerre sur le terrain, force est de conclure qu’il a perdu celle de la communication.
(1) « En janvier 2024, la Cour internationale de justice a trouvé qu’il était “ plausible “ qu’Israël ait commis des actes de génocide à Gaza », écrit la chroniqueuse Émilie Nicolas (Le Devoir, 20 février 2025).
(2) Voir à ce propos Georges Bensoussan, Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), Folio, 2026.

Christian Rioux
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