En mai, Gérard Bensussan devait parler de la vieillesse à Strasbourg. Huit jours après son invitation, sa conférence était annulée : dans le « contexte actuel tendu », sa sécurité ne pouvait, lui disait-on, être assurée. Les Hôpitaux universitaires de Strasbourg annoncèrent une enquête interne et affirmèrent que le collectif organisateur n’avait pas de « rattachement institutionnel » avec eux. Trois mois plus tard, Habayta a repris le dossier. Entre documents institutionnels, versions divergentes et enquête dont les conclusions ne sont pas publiques, une question demeure : qui, exactement, a décidé de déprogrammer Gérard Bensussan ?
Il y a des histoires que l’actualité enterre sans les résoudre: celle-ci en est une. Je la connaissais. Je l’avais même racontée, le 5 juin dernier, lorsque Gérard Bensussan avait rendu publique sa déprogrammation d’une conférence organisée à Strasbourg.
Puis nous sommes passés à autre chose.
Trois mois plus tard, dans le cadre de ses enquêtes, HaBayta a décidé de reprendre le dossier, non pour raconter une seconde fois ce que nous savons déjà, mais pour chercher ce que nous ne savons toujours pas.
Et la première question est presque enfantine : qui a pris la décision ?
Il devait parler de vieillesse
Gérard Bensussan est philosophe, professeur émérite à l’Université de Strasbourg. Il venait de publier Vieillir. Un médecin des Hôpitaux universitaires de Strasbourg, membre du collectif « Rocher dans la tempête », le contacte. Le collectif organise un cycle de conférences consacré notamment à la maladie, à la vieillesse, à la mort et au soin. Le sujet correspond donc exactement à son livre: Bensussan accepte.
Huit jours plus tard, tout s’arrête. Selon le récit qu’il fera aux Dernières Nouvelles d’Alsace, l’organisatrice lui annonce que la conférence est annulée pour des raisons de sécurité : celle-ci ne pourrait être assurée dans le « contexte actuel tendu ».
Bensussan affirme alors n’avoir reçu ni menace ni pression.
On connaît la suite. L’affaire devient publique. Bensussan parle d’une « ostracisation des enseignants juifs ». Et les Hôpitaux universitaires de Strasbourg réagissent.
Une enquête est annoncée
Le 8 juin, la direction des HUS fait savoir que le collectif « Rocher dans la tempête », à l’origine de l’invitation puis de son annulation, « n’a pas de rattachement institutionnel aux HUS ». Elle précise également que les HUS n’ont pas été consultés dans le cadre de l’organisation de cette conférence. Enfin, le directeur général demande qu’une enquête interne soit immédiatement diligentée.
On aurait pu en rester là. Sauf que nous sommes allés regarder ce qu’était exactement ce cycle de conférences. Et les choses deviennent plus intéressantes.
Un collectif vraiment sans lien institutionnel ?
HaBayta a retrouvé les documents de conférences précédentes. L’un d’eux est toujours hébergé sur le site de la Faculté de médecine de Strasbourg. On peut y lire : « Le collectif “Stable comme un Rocher dans la tempête” et l’Unité d’Éthique Clinique ont l’immense plaisir d’inviter… »
La conférence annoncée est celle du philosophe Lev Fraenckel, le 14 mai 2024. Et tout en bas : « Inscriptions et lieu exact sur IntraHus. »
Sur le même document apparaît la mention : « Les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg ».
Un autre programme, consacré à la lucidité terminale, annonce lui aussi une conférence du collectif avec l’Unité d’Éthique Clinique.
Elle doit se tenir au NHC, le Nouvel Hôpital Civil. Là encore : « Inscriptions sur IntraHus ».
Cela ne signifie pas que « Rocher dans la tempête » était juridiquement ou administrativement une émanation des HUS. Ce serait aller beaucoup trop loin. Mais cela signifie quelque chose de plus modeste — et suffisamment intéressant pour qu’on pose la question : quelle était exactement la nature de ses relations avec l’institution hospitalière ?
Et il y a davantage
Nous avons également retrouvé un message publié par Marie-Pierre Douchet, cardiologue aux HUS et membre du collectif. Elle y présente le cycle de conférences et remercie explicitement ceux qui soutiennent ces réunions : « de la Direction Générale des HUS au Doyen de la faculté de Médecine ».
Dans une autre publication concernant le collectif, l’adresse indiquée pour retourner un questionnaire est son adresse professionnelle au CHRU de Strasbourg.
Autrement dit, nous avons d’un côté une mise au point officielle parfaitement précise : pas de rattachement institutionnel.
Et de l’autre une série d’éléments attestant que ces conférences avaient, dans les faits, une présence très concrète dans l’environnement hospitalo-universitaire : locaux hospitaliers, IntraHus, Unité d’Éthique Clinique, documents hébergés par la Faculté de médecine, soutien publiquement attribué à la Direction générale des HUS et au doyen.
Ces deux réalités ne sont pas nécessairement contradictoires. Mais elles méritent mieux qu’une formule: elles méritent une explication.
Revenons donc à Bensussan
Car une fois établi ce contexte, la question initiale devient plus pressante. Qui a décidé ? L’organisatrice seule ? Le collectif ? Plusieurs de ses membres ? Quelqu’un a-t-il demandé ou conseillé cette annulation ? Les services de sécurité des HUS avaient-ils été interrogés ? Une menace précise avait-elle été signalée ? Une évaluation du risque avait-elle été réalisée ?
Si aucune menace n’avait été identifiée, sur quoi reposait l’affirmation selon laquelle la sécurité ne pouvait être assurée ? Et si une menace existait, pourquoi n’a-t-on pas cherché à sécuriser la conférence plutôt qu’à supprimer celui qui devait la donner ?
Voilà ce que nous voulons savoir.
« Report » ou annulation ?
Une autre question demeure: Après l’éclatement de l’affaire, Marie-Pierre Douchet contestera le terme même de « déprogrammation ». Elle parlera d’un « report » et d’un premier contact concernant la faisabilité de la conférence.
C’est important, car un report possède normalement une suite, une autre date, une nouvelle invitation, une reprogrammation.
Nous demanderons donc à Gérard Bensussan une chose extrêmement simple : depuis mai, cette conférence sur la vieillesse lui a-t-elle été de nouveau proposée ?
La réponse permettra peut-être de savoir si nous parlions réellement d’un report.
Trois mois et une enquête
Enfin, reste l’enquête. Le 8 juin, les HUS annonçaient qu’elle était immédiatement diligentée.
Nous sommes le 22 septembre. HaBayta n’en a trouvé aucune conclusion rendue publique.
Cela ne signifie pas que l’enquête n’a pas eu lieu. Cela signifie exactement ce que nous écrivons : nous n’en avons trouvé aucune conclusion publique.
Nous allons donc interroger les Hôpitaux universitaires de Strasbourg. Sur l’état de cette enquête. Sur ses éventuelles conclusions. Sur la personne ou l’instance ayant pris la décision. Sur l’évaluation de sécurité qui l’aurait motivée. Et sur la nature exacte des relations entre « Rocher dans la tempête », l’Unité d’Éthique Clinique et les HUS.
Nous publierons leur réponse.
Parce qu’une enquête ne consiste pas à conclure avant de savoir
Peut-être découvrirons-nous une explication parfaitement recevable. Peut-être une menace existait-elle dont le public n’a jamais eu connaissance. Peut-être la décision fut-elle prise par une seule personne, sans aucune intervention institutionnelle. Peut-être les conclusions de l’enquête interne éclaireront-elles tout cela.
Nous n’en savons rien, et c’est précisément pourquoi nous enquêtons.
Mais il est une question que l’on ne peut abandonner: un philosophe est invité à parler de la vieillesse. Il accepte. Huit jours plus tard, on lui explique que le « contexte actuel tendu » ne permet plus d’assurer sa sécurité. Le philosophe est Gérard Bensussan. Il est juif. Il a beaucoup écrit sur l’antisémitisme et l’antisionisme.
Trois mois plus tard, nous savons toujours qu’il a été écarté. Nous ne savons toujours pas qui a décidé qu’il devait l’être.
HaBayta va essayer de le savoir.
À suivre.
La Rédaction de HaBayta


